Désaxer le monde

Robert Alexis, l'auteur de L'Homme qui s'aime, est ambitieux :  il nous convie à rien de moins qu'à la dissolution de l'identité.

Robert Alexis, l'auteur de L'Homme qui s'aime, est ambitieux :  il nous convie à rien de moins qu'à la dissolution de l'identité.

S'il nous enjoint ardemment d'arracher la peau de ce que nous croyons être, la plus dure d'entre toutes, c'est parce que celle-ci en nous prémunissant du chaos de l'indéfini, nous réduit dans le même geste à l'état de prisonniers de nous-mêmes ; et parce qu'en conséquence elle rend le monde insupportablement trop étroit.

Disons-le tout de suite : son objectif est atteint, magnifiquement même, ce qui nous permet d'éluder une autre question : L'Homme qui s'aime est un très grand livre, et dans les remous de ce chavirant bouleversement de l'ordre des choses auquel nous sommes initiés, il est difficile de ne pas laisser ne serait-ce que quelques plumes de « moi ».

 

 

Insurgé contre le conditionnement de l'être, Robert Alexis va petit à petit faire glisser son personnage dans un autre corps, l'ouvrir à un autre regard. La métamorphose bien sûr ne pourra pas se faire sans violences, mais si le narrateur flirte avec la destruction, ce n'est pas qu'une quelconque pulsion morbide l'assaille, mais bien qu'il veut la vie dans tous ses possibles, le monde dans tous ses impensables recoins, et l’anéantissement de celui qu'il était n'en est que le moyen :

 

« La folie ne serait-elle pas au contraire de vivre prisonnier de l'identité simple, de s'obliger à n'être qu'un quand notre vie bouillonne de possibilités à réaliser ? Comprends bien, il ne s'agit pas de concevoir la personne comme une réunion d'acteurs attendant en coulisse de pouvoir entrer en scène, mais plutôt d'éclairer le puissant dynamisme d'où émerge toute vie. Opposer l'un et le multiple est une aberration consentie au fil des siècles à coups de sociétés, de religions, de psychologies, de morales délétères. »

 

Ce dont il s'agit à la surface, ou en guise de prétexte plutôt, c'est d'un jeune homme, un jeune homme à la beauté insoutenable et toute sculpturale, qui règne silencieux et distant dans le Paris de la fin du XIXème siècle. Celui-ci va ensuite progressivement se transformer (se désaxer dirait l'auteur) pour devenir une femme, mais pas n'importe laquelle : il sera Hortense Vilard, la plus belle et la plus troublante d'entre toutes.

C'est devant un miroir que le glissement va d'abord s'opérer, l'homme va tout simplement tomber amoureux de celle qu'il aperçoit dans le reflet, après que d'oniriques et sombres passeuses l'auront incité à revêtir des habits de bonne et à se contempler. Tentés d'y voir les prémices d'une histoire de changement de genre, très vite nous sommes pourtant éloignés de tous repères :

« Je n'aurais pu être qu'un travesti. J'explorais au contraire, par ces moyens que le vêtement ajoutait à mon être, un univers coupé de sa structure globale, élargi à la myriade des composants qui le façonnaient »

Le déplacement ne sera pas simple pour autant. Mais Hortense le poussera toujours plus loin, cela afin de voir l'existence sous ces autres jours, ou plus exactement sous ces autres nuits qu'elle découvre avide. Cela afin de naître enfin, de devenir cet être aux mesures indéfinies plus en rapport avec les méandres du monde.

« J'ai amolli le moi en brisant son unité. Je ne suis plus un et, n'étant plus un, les objets du monde manquent de référence. Leur ligne de contour est persillée de points qu'on a du mal à réunir en trait. Le monde s'offre à hauteur de notre dislocation. (…) éparpillé comme je le suis, il parlera d'avantage »

De nombreux personnages traversent Hortense, plus encore sont traversés par elle. Tous l'aideront, parfois même dans leurs rejets, à sans cesse approfondir l'expérience, ce qui la conduira des salons parisiens aux bas-fonds Napolitains, en passant par les Pouilles et la lumineuse évidence de leurs campagnes. La langue, magnifique, nous guide si bien à travers tous ces mondes, que jamais le récit ne se perd. C'est qu'en fait, la seule chose qui s'égare en chemin, ce sont nos certitudes :

« Je ne m'appartenais plus. Je logeais cet autre que chacun sait d'autant mieux exister en soi qu'on s'exerce à longueur de vie à en limiter la présence. J'avais gommé ces limites et fait de telle sorte que l'autre en même temps qu'il se montrait, m'enseignât comment marcher dans les nuées, comment me diriger à l'aide d'une simple lanterne peut-être, mais un moyen auquel je devais accorder ma confiance, malgré tout, malgré l'effondrement successif des monuments érigés en repères du palazzo mentale, l'évanouissement d'une géographie instituée par l'angoisse. (…) Hortense niait mon emplacement. Volaient en éclats l'ordre, la famille et le genre. Nous avions fait fausse route. S'il y avait quelque vérité à glaner de nos points de départ, elle dépendait de la négation de cette origine et de cette plongée téméraire, nécessaire dans ce que les peureux nomment la folie. »

« (…) Nous étions sans repères. Tout repère mystifiait. Nous étions risibles quand nous voulions poser un jalon par ces mots : personne, ordre, situation et classement, mécaniques creusant dans le fouillis du monde des brèches qui en ôtaient les authentiques propriétés. »

On croit alors être au comble de l'expérience, ce n'est pourtant que la rampe de lancement : dans un basculement romanesque incroyable, fait de récits enchâssés, c'est la fiction du temps, qui après celle du genre et celle de l'unité du moi, finira de rendre les armes.

Ce roman, c'est le sublime parcours d'un être qui méprise tous les risques parce qu'il veut la vie dans son entièreté charnelle et métaphysique, qui utilise le faux-semblant pour arriver à la vérité, et feint de plonger dans les bras de Narcisse pour détruire le moi. Robert Alexis nous amène avec délicatesse au cœur de nous-mêmes, inspirant la confiance par l'incroyable beauté d'un style aussi fin que discret, cela pour mieux nous mettre à nu, et nous révéler par là-même à notre intime profusion.

 

Ecouter une interview de l'auteur sur le site des éditions Le Tripode

 

L'Homme qui s'aime
Roman contemporain
320 pages
978-2-37055-030-9
Prix: 19,00 €
Parution: 4 septembre 2014

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.