Lucie Eple
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Billet de blog 21 oct. 2014

Marie au banquet des aliens

Franck Manuel nous offre une odyssée intersidérale captivante et remuante, un récit d’expériences viscérales comme miroir inversé d’un état déshumanisé du monde.

Lucie Eple
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Franck Manuel nous offre une odyssée intersidérale captivante et remuante, un récit d’expériences viscérales comme miroir inversé d’un état déshumanisé du monde.

La ville de 029-Marie surfe au dessus de la canopée de l’ancien monde, désaltère ses citoyens dans des bulles de verre où ils peuvent contempler l’espace rassurant qui les sépare de la nature et de l’animal, et payer leurs verres directement grâce à la puce implantée dans leur cerveau : le « DC ». Implant multi-usages permettant l’économie de temps, de moyens, de parole et de contact, relié directement à une tablette personnelle qui fait figure de prolongement naturel : on en rêve, ils l’ont fait.

Le progrès s’éprouve dans la fragmentation et la distance : interdiction de se toucher, interdiction a fortiori de copuler ou de prendre son enfant éprouvette dans ses bras pour le consoler. Personne ne s’en formalise, et trouverait même l’inverse répugnant. Les autres, comme l’air de la forêt qui menace de s’infiltrer à la moindre brèche dans les parois qui aseptisent leur quotidien, évoluent dans une proximité respectueuse des codes naturalisés par tout un chacun. La perception du monde est de fait réduite à un seul sens : la vue, et encore, à ce qu’on leur donne à voir. C’est un univers dont on ne peut avoir connaissance que par ses parties, puisque l’essentiel manque à sa compréhension : la possibilité de les lier entre elles, de leur donner cohérence et consistance, de les éprouver totalement. Le signe devient l’essence, le fragmentaire signifie le tout en une seule et même métonymie imposée : tous les signes distinctifs, jusqu’au ‘motif’ sur les robes sont prohibés, le plus intime restant ainsi aliéné, et craint.

« Comme elle aurait aimé tourner les pages elle-même ! mais cette distance avec l’objet avait toujours été considérée comme nécessaire la garantie d’une distance cérébrale d’une résistance au risque d’empathie »

029 Marie est professeur de lettres. Son DC, qui transmet en hotline aux étudiants ses cours sur les figures littéraires duelles, est un des plus performants : rapidité, contrôle des sollicitations entrantes et perturbations des cancres pirates, gestion du temps d’apprentissage… Elle est reconnue comme une des plus compétentes dans sa profession, et perçoit donc un salaire conséquent.

« Un éclair dans les reins. Elles s’agrègent, en grappes, à sa pensée. Les visages défilent, identités, informations légales, niveaux, compétences, aptitudes, barèmes, orientations. Un nom apparaît en rouge sur la tablette. 137-Jeanne Sepin : NON-CONNEX. »

Mais 029-Marie porte en elle le péché originel : elle a fait l’amour. De cet écart de conduite impardonnable, elle tire une anomie et une mélancolie profondes, inhérentes à son acuité de conscience qui la place à l’écart du reste des citoyens « si pauvrement distincts ». 029 Marie voit, parce qu’elle s’est faite chair.

“Elle observe et personne ne la voit. Ils filent tous, des comètes aveugles, ils ne sont pas concernés, les regards tendus devant eux. Ils ne perçoivent pas, sous la robe, ce corps strié; ce corps distinct d’avoir été touché, atteint, en plein cœur. Ce corps qui a franchi la vitre, qui s’est mêlé à un autre corps, qui a renoué avec les usages anciens, qui s’est multiplié, a projeté à l’extérieur de soi une extension de soi. Ils ne voient pas. Ils ne verront jamais. Eux ne sont que des robes. Elle est des seins, des cuisses, un ventre, une nuque, bien cachés sous la robe, mais bien présents, ce moment même, ici, sur cette chaise, et là-bas, dans cette chambre où la chair lui a été révélée pour la laisser seule, plus seule qu’aucun d’entre eux, qui se ressemblent tant au fond.”

Dans ce monde essentiellement visuel, les chaines TV tiennent évidemment une place importante. S29-Marie ne tarde pas à être sollicitée clandestinement par une d’entre elles qui lui propose d’être l’héroïne d’un programme un peu particulier …. Il s’agit de devenir une putain de l’espace : de copuler pendant deux ans avec les différents aliens peuplant la galaxie, et de filmer et commenter ce qu’elle vit en voix intérieure à l’aide de son DC. Tout est retransmis par Chanel 7 sur les tablettes voyeuristes désireuses de vivre par procuration ces expériences limites. Alors même que le sexe inter-humain à portée de leur main leur reste un continent inconnu, qu’ils investissent de craintes et de dégoût, il s’agit de les repaître d’espaces lointains et d’alien sex.

Nous suivons donc 029-Marie dans ses péripéties haletantes, où chaque escale fait office d’épreuve de jeu vidéo…. L’ imagination sans borne et le talent de conteur de Franck Manuel attisent notre désir de passer d’un tropique à un autre : d’Euturpes en Mentes, de planètes terreuses en planètes verdoyantes, Marie se fait prendre par toute la galaxie. Les aliens, formes indistinctes ou métamorphes, corps spongieux ou rugueux, lui offrent à chaque fois une expérience unique de découverte d’elle même. Quant à nous, nous prenons conscience, effarés, que nous rejoignons l’état fébrile et vicieux du spectateur devant sa tablette en devenant comme eux les explorateurs par procuration des domaines maintenus tacites de notre désir et de notre quête de sens, serviteurs volontaires de notre amputation, réduits d’humanité. Oui, cela fait un peu mal, mais la douleur physique éprouvée par Marie dans ses expériences est aussi le miroir de ce qui en nous, hurle à l’émancipation, quel qu’en soit le prix : notamment celui de voir le réel perdre de sa consistance, et avec lui, les frontières rassurantes que l’on croyait hermétiques. Il s’agit d’un temps de lecture sensoriellement très ambivalent.

029 Marie devient Marie, par l’offrande faite de son corps. A travers ses désincarnations successives, et passé le première orgasme qui lui fait effleurer la possibilité d’une unité première et tutoyer l’immanence, elle mue sans cesse, s’enracinant et s’arrachant, s’accouplant et accouchant d’elle même simultanément, dans une douleur sans borne et sans fin, et tour à tour contemple, touche, sent, tisse la complicité nécessaire au rire, perçoit chaque partie de son corps comme fragments d’un tout immémorial, qui lui appartient autant qu’il la détermine. On est donc très loin d’un Aldébaran version porno : 029-Marie nous plonge dans les interrogations sur l’Être et l’Un, sans que jamais ne soit sacrifié le fil narratif et l’impression très nette d’un voyage total.

Aucun ingrédient de cette Odyssée spatiale n’est pourtant à proprement parlé « distrayant », le spectacle offert par Marie à ses concitoyens est le contre pied de ce que nous donne à lire Franck Manuel dans son roman ambitieux, en rendant à l’intime sa gravité politique et sa puissance émancipatrice.

Franck Manuel, 029-Marie, éditions Anacharsis, octobre 2014, 18 €

Jeudi 23 octobre à 19h30 à la Librairie Charybde lancement en librairie dans le cadre de La Voie des Indes

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