Le grand frisson

Le Nouvel Attila, une des deux maisons issues de la scission des éditions Attila, inaugure son catalogue avec Aujourd'hui l'abîme, de Jérôme Baccelli : un opus éclectique sur le vide, à paraître le 6 mars. 

Retour de lecture et interview de l'auteur.  

On se souvient longtemps des moments cruciaux où on a pris conscience de l’absurdité des choses. Généralement, cela advient dans un moment d’absence : quand la pensée laissée sans surveillance prend la liberté d’errer un peu plus loin. Je me souviendrai d’Aujourd’hui l’abîme comme de ce jour où, assise à côté du hublot dans ce Boeing au départ d’Orly, j’observais l’aile gauche de l’avion dont l’image vacillait sous les gaz. On testait apparemment le bon fonctionnement des aérofreins, à l’arrêt sur le tarmac, et d’autres choses sans doute très utiles qui m’échappaient complètement. C’est alors que je me suis demandé comment on pouvait ne pas croire en Dieu, mais avoir foi en ce Boeing. L’avion décolla rapidement, et, atteinte la cime des nuages, je me résignai : à défaut de pouvoir comprendre quoi que ce soit, y compris ce bleu tout autour et la potentielle présence du barbu dedans, je pouvais toujours le contempler et le trouver beau.

« Parce que là où le vide demeure, Dieu n’aurait pas sa place.  »

Pascal, le narrateur de ce roman, qu’on lit aussi alternativement comme un polar, un essai et un journal de bord, est un ancien trader, un expert, qui, avant de décider de tout lâcher pour partir faire le tour du monde en voilier, travaillait pour un des plus grands requins de la finance mondiale : John Edward Forese.  Ce dernier, génie de la prédiction boursière, est aussi un fanatique de peinture, mais pas de n’importe quelle peinture : de celle qui évoque la tragédie de l’homme face à sa perception du vide…  Forese a constitué sa galerie personnelle grâce à la fortune colossale qu’il a accumulée au cours de sa carrière. Il y scrute les bleus de Klein et les ciels de Van Gogh dans l’espoir d’en tirer la quintessence de l’inspiration des artistes et de connaître lui aussi le grand frisson de l’abîme, qui lui donnerait la clef de voûte d’un système boursier infaillible en même temps que la vérité du monde. Il cherche l’algorithme ultime, qui éliminerait tous les risques, permettrait des prédictions telles qu’elles constitueraient une cartographie de l’avenir, et même, en déclinerait les formes, « insufflerait la vie » aux choses inertes, produirait un sens capable de détourner le cours du fleuve. Il est du reste en très bon chemin. Philosophe esthète et perverti, il chasse le rien comme l’homme à abattre, en même temps qu’il traque son salarié lors de son échappée maritime. Mais cette obsession de la prédiction contient en elle-même la destruction de ce qui lui a permis d’exister  justement : l’aléatoire, l’imprévisible. Comme en miroir à cette prolifération exponentielle de sens contre le vide, Forese est rongé de l’intérieur, s’amenuise et dépérit.

« Raphaël de Balzac voyait sa peau de chagrin se racornir à mesure que se réalisaient ses désirs, ainsi se rétrécit l’écran de nos fantasmes, ainsi s’est étendue la fortune de John Edward Forese, comme on tend les muscles et les nerfs sous le supplice de la roue jusqu’au déchirement. Est-ce vraiment un hasard si le fonds d’écran Windows est un chromatique de Klein ? »

Ceci, Pascal le comprend sur son voilier. Fugitif,  perdu dans l’immensité bleue, avec pour seule lointaine compagne son ancienne femme et leurs tchats réguliers. Pascal tente d’échapper à la traque, revit les moments passés avec son patron, l’investit d’une force quasiment occulte, l’habille de la damnation d’un Faust, tente d’en comprendre la mécanique et d’anticiper les conséquences de sa fuite, de doubler le génie de la prédiction en somme, de conjurer le maléfice.

« C’est pourquoi pour accomplir l’acte suprême, il faudra faire la preuve par le vide. L’éradication du modèle Forese. Trouver la cache, forcer la porte, chercher la pièce secrète, emporter avec moi les deux œuvres fétiches et disparaître. »

Pour ce faire, il remonte le temps, interroge l’histoire des grands hommes qui, en perpétuel décalage avec le commun fatigué des mortels, ont interrogé le vide sans relâche,  leur intuition et leur intelligence faisant souvent le pas de côté permettant les révolutions scientifiques tout autant qu’il les condamnait à être victimes de la résistance des ordres établis : Anaxagore le premier, Galilée, Einstein, Hubble, Ernst…

Physiciens, astrologues, scientifiques de tous poils, c’est l’histoire de l’interprétation du rien par les plus éminents chercheurs fous et maudits qui nous est donnée en révision. Il n’en faut évidemment pas moins pour que nos pauvres esprits, s’élevant dans des sphères  assez peu usitées (à notre décharge l’époque ne nous y incite guère), se raccrochent aux évocations poétiques qu’inspirent ces théories au néophyte, à défaut d’en saisir tout l’enjeu ou la portée scientifique.

« Le vide effraie au point que ce n’est pas de lui que se remplit l’enfer, mais de feu.  »

Fort heureusement,  Aujourd’hui l’abîme s’adresse à nous en connaissance de cause, et regorge d’images. Jérôme Baccelli nous fait saisir à travers elles ce qui serait la force motrice principale de notre évolution : la quête du rien. Puisées dans la littérature, la musique (jusqu’à Radiohead et Mazzy star), la peinture, la technologie, ces images se font singulièrement écho, dans un magma un peu ésotérique, mêlant narration scientifique, histoires des arts,  croyances, poésie et  philosophie, tant et si bien qu’on se dit que la vraie question n’est pas de savoir pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien, mais s’il y a quelque chose parce que rien…

Cette peur du gouffre qu’on constate aux confins de notre horizon intellectuel vaut pour nous, pour ceux qui nous ont précédés et qui ont peuplé le ciel de divinités lactées ou guerrières, mais également pour ces hommes d’exception, qui, par la science, ont investi nos espaces lacunaires d’autres croyances, d’autres vacuités, et qui, tutoyant l’idée de néant en la chassant et en en repoussant l’horizon (ou en multipliant les horizons, les possibilités), créent un autre sens pour ce qui est, infléchissent le cours du monde.  Tenter de qualifier le vide revient à diffracter les possibilités du réel, à créer d’autres espaces d’interprétation de ce qui est. Possédant une conscience aigüe des limites de l’entendement, mais également de la relativité absolue de toute chose, ces arpenteurs du vide font certainement partie des plus grands mystiques. Repoussant les limites de la connaissance, ils saisissent (comme nous au travers du récit de Pascal), toute sa force poétique et tragique.

Le vide a plus ou moins « existé » au cours de l’histoire : alternativement néant, vide abyssal ou matière restant à qualifier (les anciens disaient qu’il s’agissait d’éther, elle fut ensuite qualifiée de « Cinquième élément », et de « Dark Matter »), on n’a pas cessé d’en nuancer l’existence. Maîtriser le vide et l’interprétation qu’on en a, c’est maîtriser le réel, comme on maîtrise la face éclairée d’un objet en densifiant plus ou moins l’ombre qu’on y projette. C’est une source de pouvoir abyssale, et Forese l’a perçue de longue date.

« La matière noire fut inventée par un astrophysicien suisse dans les années cinquante. Ptolémée et Philippe d’Opponte, s’inspirant de l’ouvrage d’un philosophe aujourd’hui perdu pour l’humanité, auraient-ils résolu la question qui, vingt siècles plus tard, divise encore la communauté scientifique ? Si tel était le cas, d’autres à leur suite et faisant vœu de la même discrétion auraient pu poursuivre leurs travaux, et résoudre peut-être la question du tout et du rien, du plein et du vide, du verbe exister. »

Jérôme Baccelli, au-delà de la narration de l’avènement des grandes prophéties auto réalisatrices dans l’histoire des sciences et des arts dresse en outre un portrait psychologique passionnant des génies de l’humanité et des déviances de ceux de notre temps, qui, animés par la même flamme que leurs aïeuls, ont mis leur intuition au service de la rentabilité : croyance intouchable abhorrant l’inutilité, la gratuité et  l’aléatoire, ces quelques manifestations fondamentales de la liberté.

« Aujourd’hui l’abîme » de Jérôme Baccelli

Editions Le Nouvel Attila – Mars 2014

978-2-37100-0025 – 160 pages – 16€

"Jérôme Baccelli est né en 1968 à Marseille, d’une mère traductrice d’italien. Consultant à l’international en Télécommunications, il vit à Bruxelles, Copenhague, Madrid, Lisbonne, avant d’occuper en 1996 un poste en Chine puis à la Silicon Valley, où il participe au succès et à la déconfiture de quelques start up californiennes. Son expérience lui inspire un premier roman-essai, Tribus Modernes (Le Rocher), jetant à l’aube de la crise financière un œil critique sur une société agrippée aux hautes technologies et à une finance éthérée. Son deuxième roman, Encre Brutes’inspire d’une facette peu connue de Saddam Hussein et décrit les pérégrinations d’un poète malheureux comblant son manque de talent en prenant le pouvoir et en régnant sans merci sur son peuple."

 


D'où vous est venue cette idée de traiter le monde de la finance et ceux qui en tiennent les rênes par le prisme du vide et de son analyse au travers des siècles ?

Ce qui est frappant, c'est de constater que le commerce à travers les âges n'a cessé de de s'éthérer.... . Du troc, on est passé à l'introduction d'un intermédiaire abstrait qui est la monnaie, puis cette monnaie est elle-même devenue invisible : chèques, puis cartes de crédit, puis transactions électroniques. L'argent aujourd'hui n'a donc non seulement pas d'odeur, mais il a, dans la plupart de ses mouvements, d'une main à une autre, perdu la notion de poids, de forme, de substance. Et pourtant : moins il apparaît, plus nous en parlons et plus il nous domine. Journalistes et gouvernements traitent des fluctuations de la bourse avec un fatalisme qui rappelle celui d’un météorologue à parler du temps qu’il fait : tous nous éblouissant d’un vocabulaire de plus en plus technique, en usant des termes de plus en plus vagues et paraboliques, exactement comme l’ont fait toutes les religions. Le ton dramatique qu'utilise un directeur de la banque centrale américaine ou du Fond Monetaire International, le contenu sibyllin de leur discours évoque pour moi les heures les plus sombres de l’inquisition. C'est cette présence toujours croissante de l'argent dans notre vie, alors que paradoxalement il perd de plus en plus en substance, qui m'a fait me demander si on n'en viendrait pas bientôt à formuler à propos de la finance cette question qu'on formule depuis l'origine de l'homme à propos de Dieu, et du vide : existe ou n'existe pas? Cette culmination vers le vide (sans même aborder de notion politique) qu'opère la finance actuelle m'a donc fait m'intéresser à la notion de vide elle-même, et si l'on peut dire à son histoire à travers l'humanité. Qu'est-ce que le vide, et pourquoi le monde de la finance s'y dirige-t-il presque malgré lui ? C’est la question que se pose Pascal, le narrateur, qui fut trader, et John Edward Forese bien sûr, virtuose de la finance internationale.

 Comment faites-vous le lien entre les représentations du vide, la relativité et les mécanismes de la finance ?

Le lien devient évident dès lors que l'on admet une tendance humaine et surtout occidentale à s'évader dans l'abstrait et dans le virtuel. Pourquoi une telle tendance, si ce n'est pour admettre que le vide est là, qu'il existe (si l'on peut dire!) en nous et qu'il nous obsède depuis toujours? Depuis le NASDAQ né dans les années 80, les deux industries les plus éthérées qui soient se sont réunies pour dominer sans rival l'économie mondiale : je parle des hautes technologies et de la finance. Il en résulte une nébuleuse omnipotente dont on ignore non seulement  la course et la destination mais aussi la nature exacte : n’est-ce pas effarant ? Essayer de comprendre cette nébuleuse, c'est donc aussi s'intéresser au vide, à la définition du vide, et, si j'ose dire, à son histoire. Cette histoire est artistique par exemple, mais elle est aussi scientifique, et loin d'être terminée. Et c'est là l'autre fait qui m'a frappé : depuis Anaxagore, la science n'a cessé de se demander si le vide parfait existe ou pas, de suggérer qu’il y aurait un cinquième élément qui maintiendrait les choses en ordre, à commencer par le cosmos ! J’ai été fasciné de constater la régularité avec laquelle ce cinquième élément disparaît et réapparaît à peu près à chaque siècle depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Autrefois il s'appelait l'éther, et ses défenseurs jusqu’à récemment encore se couvraient de ridicule rien qu’à évoquer ce nom. Or, depuis les années soixante, on s'accorde à nouveau sur la possibilité de l'éther, quoique sous une autre appellation. Dans cette notion en apparence anodine de vide, parfait ou pas, réside donc un problème aussi vieux et aussi insondable que l’humanité. Ce que j’essaie de montrer dans mon roman est que ce problème transpire en nous, à travers de multiples facettes de notre civilisation. Si, par exemple, je mentionne dans mon roman la théorie de la relativité, c’est parce qu’elle a nié, en tout cas rendu superflue l’existence de l'éther. Tout cela bien sûr est remis en cause aujourd’hui.


Le vide est à la fois ce que Forese cherche à percer pour le conjurer, mais également ce qu'il obtient en menant cette chasse, sous sa forme chaotique (la crise boursière) : qu'est-ce que l'analyse du vide et de ses représentations vous a-t-elle permis de dire sur le monde d'aujourd'hui, soumis aux règles de la finance et de la spéculation ?

L'analyse du vide est l'obsession de John Edward Forese et très vite le principal centre d'intérêt de Pascal, peut-être parce qu'elle est aussi sous-jacente en chacun de nous. Pouvoir se plonger dans l’univers fictif dépeint par les pixels d’un écran plat de quelques centimètres carrés, c’est à mon avis une expérience dans laquelle la notion de vide entre en jeu. Perdre de plus en plus le réel, le tangible, au profit d’une réalité virtuelle, impalpable, cela aussi c’est faire l’expérience du vide au quotidien. La finance mondiale, boursière en tout cas, est le point d’orgue de cette tendance. Quand tout ce à quoi s’accrochent nos économies tient à une industrie qui à la fois existe ou n’existe pas (c’est selon), le moindre bug, la moindre panne peut la faire s’écrouler.  C’est arrivé voilà quelques années, pendant quelques minutes, lorsqu’un logiciel de High Frequency Trading a fait s’écrouler les bourses mondiales à une vitesse vertigineuse. Pascal dans le roman a d’ailleurs vécu cette expérience en tant que trader, c’est sa première expérience du vide, de ce qu’il évoque comme un navire qui disparaîtrait avec son océan.

 Quelles recherches furent nécessaires pour rédiger de ce roman ? (Concernant autant l'histoire scientifique que celle des grands noms de la finance)

Une chose est certaine, je ne suis ni historien, ni astrophysicien, ni financier! Je suis juste un auteur qui voulait aborder ce sujet avec quelques références, et suggérer un dénominateur commun entre les réponses qu’ont apporté certains scientifiques sur la notion de vide et celles qu’ont apporté certains artistes sur la question de l’abstrait ou du virtuel.  Quant au parcours que j’ai suivi dans mes recherches, je me suis d’abord concentré sur l’origine de ce nom, éther, qui m’a ramené jusqu’à l’Antiquité. Après, il m’a suffi, de biographie en biographie, de suivre le fil des progrès scientifiques, et d’entrevoir dans certaines œuvres d’art l’écho ou l’inspiration de certaines découvertes scientifiques. La finance, elle, pourrait n’être au fond qu’une pâle tentative de reproduire le chaos apparent de l’univers qui nous contient. La science, le commerce et l’art sont pour moi les trois facettes d’un même objet, littéraire en tout cas.

 Comment avez-vous conçu le personnage de Forese, de qui ou de quoi est-il inspiré ?

Il fallait quelqu'un qui ait subi le grand éblouissement. La finance et l'art sont déjà intimement liés - les plus grands collectionneurs d'œuvres d'art sont souvent des financiers talentueux. Il fallait faire aussi le lien à l'échelle d'une vie entre le scientifique et le financier. Je me suis inspiré de financiers authentiques (l’un d’eux s’est d’ailleurs récemment illustré dans les médias pour sa défense des nantis) et ce qui m’a encouragé fut de constater que beaucoup ont été d’abord des scientifiques avant de s’investir dans la finance. Il me fallait enfin quelqu’un qui dans sa quête du vide aurait à la fois connu un succès matériel hors du commun en même temps qu’il perdrait le goût de la vie.

 Comment l'avez-vous fait évoluer au fur et à mesure de la quête de Pascal (avez-vous fait évoluer les personnages en miroir l'un de l'autre) ?

John Edward Forese est un homme qui va bientôt mourir, et qui le sait. Il est donc soumis lui aussi à la pression du vide, si j’ose dire, mais d’une façon plus aigüe que toute autre personnage dans le roman. C’est un homme dont le lecteur découvre le caractère, l’histoire, et le secret, au fil du livre. Je dirais plutôt que Pascal et le roman évoluent autour de Forese, qui lui en tant que personnage est plutôt un repère presque immobile.

 Vous rapprochez la science, puis la finance de domaines peuplés de superstitions et d'acteurs quasi mystiques, pourquoi ?

Parce que la quête scientifique, surtout cosmologique, est à mon avis une quête de l'abstrait, donc mystique. Ecoutez Bernankeparler de la finance mondiale, essayez de déchiffrer le jargon dont usent la technique et la finance, et vous reconnaîtrez les effets de manche utilisés par les cléricauxde tous poils depuis la nuit des temps. En ce sens, il y a bien mysticisme.

  Forese et Jobs sont présentés comme des êtres seuls et hantés, voire damnés par leur propre quête : ils font figure de génies maudits, et l'appât du gain de motivation très secondaire dans leur recherche effrénée du progrès technologique. Pourquoi avoir rapproché leurs motivations de l'aspiration artistique de peintres comme Klein ou Van Gogh ?

Parce que Van Gogh, Klein, Forese ou Jobs sont pour moi des artistes qui, chacun à leur façon, ont essayé de donner vie à cette intuition du vide qui les hantait. Van Gogh a rendu la plus anodine atmosphère sensuelle – c’est à dire qu’il a rendu le vide perceptible à nos sens, lui a donné substance - Klein s’est attaqué de front à la notion de l'éther, et Jobs est parvenu à rendre notre relation au virtuel solide, personnelle et concrète, à travers des objets. Aucun d’eux à ma connaissance n’a été motivé par le désir de s’enrichir ou même de rendre le monde meilleur, rien d’autre ne les animait que le désir égoïste de satisfaire un besoin esthétique : celui d’en débattre avec le virtuel et le vide, de leur donner un visage.  

 Vous mentionnez régulièrement, comme une métaphore filée, l'importance du « décalage », temporel et physique dans l'avènement du génie. Etre « à côté de la plaque » serait la condition de possibilité d'une pensée visionnaire : pouvez-vous expliciter ?

Je suis bien conscient que c’est un lieu commun, mais je crois que c’est vrai. Pour reprendre les personnages que vous citez plus haut, Van Gogh aurait du finir séminariste, Klein, capitaine au long cours, Jobs, hippie à Berkeley, et Forese, obscur chercheur en astrophysique. Il n’y a pas qu’eux, bien sûr, la liste est longue. Peut-être aussi que les décalés m'intéressent. Le décalage, la marge, cette marge invisible, indécelable : ne s’agit-il pas en fait du vrai sujet du roman?


Vous faites une hypothèse fort poétique dans "Aujourd'hui l'abîme" : que le bleu choisi par Windows pour son fond d'écran n'est pas anodin : pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?  Le bleu est-il la couleur du vide ?

En anglais on dit “ The sky is the limit”. Le vide au quotidien, c’est le ciel au-dessus de notre tête. Et ce ciel, bien qu’il ne soit pas tout le temps bleu, apparaît comme tel dans l’imaginaire collectif. D’après Klein, le bleu est moins la couleur du vide que celle de l’éther - pas n’importe quel bleu, le bleu Klein bien sûr!  Que l’on retrouve ce bleu comme fond d’écran de nos ordinateurs ou de nos téléphones portables n’a donc rien d’étonnant. Au-delà du jeu de mot éther – Ethernet, je crois que nous essayons de reconstituer dans l’espace digital cet élément dont nous sentons la présence autour de nous, en nous même. Chassez le naturel, il revient au galop. Le naturel ici, c’est l'éther, et le galop est bien l’allure à laquelle nous nous connectons de plus en plus souvent et de plus en plus vite au monde digital.

-Avez-vous vous-même déjà ressenti ce besoin de retrait de la pensée hors du monde, comme un moyen primordial de le reconsidérer tel qu'il est ? L'écriture d'un roman fait-elle partie de ce temps suspendu ?

Ce retrait hors du monde que vous évoquez, je crois que chacun de nous y parvient par deux biais totalement opposés : l’un volontaire et conscient, qui pour moi serait par exemple d’écrire et implique de prendre de la distance ; l’autre complètement subi, forcé par notre expérience quotidienne du virtuel qui nous tire hors du monde, hors de notre pensée. Nous sommes attirés malgré nous vers un monde qui n’est pas “ ce qu’il est”. Montaigne écrit, dans ses Essais " Nous sommes tous, je ne sais comment, doubles en nous, et c'est pour cela que ce que nous croyons vraiment, nous ne le croyons pas". Cette phrase résume mon roman.   

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