Les francs-maçons et la laïcité

S’ils ont, bien évidemment, de nombreux points communs, les francs-maçons sont divisés sur quelques questions, en particulier sur le rapport à la religion et à la laïcité.

 Des millions de francs-maçons sont actifs en Europe et en Amérique. Ils vont fêter les trois siècles de leur institution. Le président e la République vient de participer au lancement de cette année de commémoration au siège du Grand Orient.

A Cambridge, du 9 au 11 septembre 2016, les murs de l’antique Queens’ College ont tremblé. Lors de la Conférence du tricentenaire de la franc-maçonnerie anglaise, le professeur Andrew Prescott démontrait que la célébrissime assemblée fondatrice du 24 juin 1717 n’avait sans doute jamais eu lieu.  Les Loges maçonniques existaient depuis des décennies. Mais ce fameux jour, quatre Loges portant le nom des tavernes dans lesquelles elles avaient l’habitude de se réunir étaient censées s’être rassemblées dans l’une d’entre elles nommée « L’Oie et le Grill ». L’initiative semble avoir été plus tardive. Mais de cette union des quatre Loges naîtra tout de même la Grande Loge de Londres et de Westminster. La date de fondation restera mythique dans les deux sens du terme.

Sous les auspices du Grand Architecte De L’Univers

 C’est la naissance de la première obédience, terme qui désigne aujourd’hui une fédération de Loges. Les obédiences portent le nom de Grande Loge ou de Grand Orient. L’ensemble des obédiences dans le monde constitue ce qu’on appelle l’Ordre maçonnique en France ou en Allemagne, le « Craft » (le Métier) dans les pays anglo-saxons. La Grande Loge londonienne se donne des « Constitutions » en 1723, rédigées par le pasteur James Anderson.  Fusionnant avec une autre obédience, elle prend le titre définitif de Grande Loge Unie d’Angleterre (United Grand Lodge of England UGLE) en 1813.

 Avec environ deux millions de membres aux USA et un demi-million en Grande Bretagne, les obédiences exigeant de leurs membres la croyance en Dieu représentent 90 % de la franc-maçonnerie mondiale. Pourquoi ? La franc-maçonnerie est fondée à une époque où la Grande Bretagne sort difficilement de violents conflits religieux, dynastiques et nationaux. Elle détermine un temps et un espace de tolérance mutuelle. Qui reste tout de même relatif : le christianisme reste la culture de référence. Les juifs et les musulmans seront difficilement admis. Et les « Constitutions » précisent : « Un Maçon est obligé par sa tenure d'obéir à la Loi morale et s'il comprend bien l'Art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux ». La franc-maçonnerie s’est très rapidement répandue dans toute l’Europe (du Portugal à la Russie) et a accompagné l’expansion de celle-ci, en particulier aux Amériques. Toutes les obédiences nationales reconnues par l’UGLE suivent ces principes d’exclusion des athées. Elles travaillent sous les auspices du Grand Architecte De L’Univers (GADLU), terme plus ou moins symbolique désignant Dieu.

 L’Eglise de la République

 Pourtant cette maçonnerie théiste n’est pas seule. Le Grand Orient de Belgique et le Grand Orient de France sont les obédiences les plus représentatives du courant défendant la liberté de conscience de ses membres. Dès 1723 des Loges sont apparues sur le continent. Des Grandes Loges et des Grands Orients se constituent dans chaque pays. Plus ou moins autonomes par rapport à l’UGLE. En France la première Loge dont l’existence est historiquement prouvée apparaît en 1725. Une Grande Loge se constitue. Après moult péripéties le Grand Orient de France devient hégémonique en 1773. Bien que les condamnations papales de la franc-maçonnerie pleuvent, elles ne sont pas enregistrées par le Parlement. Mais les catholiques, dont nombre d’ecclésiastiques, se font rares.

 La franc-maçonnerie française mue progressivement en organisation politiquement active. Elle devient l’ « Eglise de la République » selon l’expression de l’historien  Pierre Chevallier. Dès 1872 le Grand Orient de Belgique supprime l'invocation au Grand Architecte de l'Univers. En 1877 le Grand Orient de France reprend l’article 1 de sa Constitution: la franc-maçonnerie « a pour principes l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine. Elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances » pour adopter le suivant « Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine ». La notion de liberté de conscience est décisive. Elle est absolue dans le sens où elle assure le droit à affirmer ses options religieuses, mais aussi philosophiques : athéisme, agnosticisme, humanisme… La laïcité est en germe dans cette notion. Elle s’incarnera dans les grandes lois de la III° République.

 Diversité du monde maçonnique

 Bien sûr, il ne s’agit pas de caricaturer les institutions et les hommes. Ceux-ci vivent d’ailleurs leurs engagements avec la même sincérité (ou la même relativité) partout où ils se trouvent. Et le monde maçonnique est parcouru de bien d’autres clivages : sur l’initiation des femmes, les « hauts-grades », les différents rites, les références symboliques, les relations entre obédiences… La maçonnerie anglo-saxonne est très respectueuse du déroulé des cérémonies et très investie dans la bienfaisance. Au niveau national l’UGLE, via sa « Masonic Charitable Foundation », a redistribué en 2016 plus de 14 millions de £. Chacune de ses quelques 8.000 Loges agit de même à son niveau. Aux USA les sommes collectées sont énormes.

 La franc-maçonnerie qui se définit comme « adogmatique », ou « libérale » au sens philosophique, privilégie l’action politique et l’engagement associatif. Nombre de lois républicaines ont d’abord été travaillées dans les Loges. Et l’investissement des maçons belges et français dans l’économie sociale et solidaire ou dans les mouvements d’éducation populaire n’est un secret pour personne. Il ne se limite pas aux ressortissants de ces deux pays. Un collectif se réclamant de la liberté absolue de conscience rassemble plus de 70 obédiences dans le monde. Même la démographie maçonnique est questionnée. Les obédiences théistes ont perdu la moitié de leurs effectifs en une quinzaine d’années. Les obédiences laïques voient les leurs, quelques centaines de milliers, progresser très régulièrement. L’avenir n’est écrit nulle part…

 

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