La laïcité face au défi de la diversité culturelle : sortir des instrumentalisations

Un article de Jean-Michel Ducomte, professeur à Sciences-Po Toulouse.

La vivacité des débats que l’évocation de la laïcité suscite, la diversité des rôles que lui assignent ceux qui s’y réfèrent, imposent un travail de clarification, seul de nature à lui faire retrouver la fonction émancipatrice au sein d’une société que sa diversité croissante écartèle entre la tentation d’une uniformisation caporaliste et celle d’une dangereuse paresse multiculturaliste. En même temps qu’il retrouve une place centrale dans le débat public, ce principe fondateur de l’identité républicaine se trouve écartelé entre sombres accaparements à visée idéologiques qui en travestissent le sens (1) et en altèrent la fonction émancipatrice, et nostalgies d’un âge d’or qui n’existe que dans l’imaginaire de ceux qui s’y réfèrent. Un regard rapide sur les conditions de sa construction est indispensable à la compréhension de évolutions qui l’ont affecté et constitue le point de départ indispensable des réflexions sur les conditions qu’il convient de remplir pour lui faire retrouver une pleine opérativité ; par delà les accaparements ou travestissements dont il est l’objet ou qui l’affectent.

Une construction historique inscrite dans une logique d’émancipation

Et d’abord, qu’est de la laïcité ? Devenue l’une des composantes de l’identité républicaine si l’on en croit l’article 1er de la Constitution française, la laïcité est le produit d’une histoire, qui commence avec la Révolution française et, plus exactement, avec l’adoption, le 26 août 1789, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Son article 1er pose les fondements d’une société d’individus que, désormais, aucune assignation par naissance, condition, origine ou appartenance ne peut conduire à doter d’un statut juridique d’infériorité ou de privilèges. L’article 10 ajoute : « Nul ne peut être inquiété pour des opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public » ; la religion était rendue à son statut de conviction, d’opinion, ne méritant, ni plus d’honneur, ni plus d’indignité qu’une autre opinion. Par ailleurs, selon l’article 3, le pouvoir cesse de trouver sa légitimité dans une référence religieuse, dès lors que la souveraineté réside, désormais, « essentiellement dans la Nation ». Restait à résoudre la question de la place de l’Eglise dominante et, plus largement les relations entre les cultes et l’Etat. Après quelques tentatives infructueuses, dont la bien gallicane constitution civile du clergé, la signature, en 1801, du Concordat entre le régime du Consulat et le Vatican, devait permettre, pour plus d’un siècle, de fixer le cadre juridique des relations entre l’Etat et quatre cultes reconnus. Toutefois, derrière l’apparente pacification concordataire, la question de l’enseignement et donc de la formation des consciences devait continuer d’alimenter « la guerre des deux France » ou des deux jeunesses. Ceci explique que les républicains, lorsqu’ils accédèrent au pouvoir à la toute fin des années 1870, aient souhaité commencer par elle la reprise du travail de laïcisation de la société et des institutions françaises. Jules Ferry en fut l’acteur au travers de la confection d’un véritable manteau d’arlequin législatif. En dépit des termes du programme des radicaux, la séparation des Eglises et de l’Etat n’était pas à l’ordre du jour.

C’est le dérapage idéologique d’un certain nombre de congrégations religieuses, lors de l’Affaire Dreyfus, qui devait changer le cours des choses et imposer une reconsidération de la logique concordataire. Sans qu’il soit nécessaire de revenir sur le détail des évènements ayant conduit à la rupture des relations diplomatique entre la France et le Vatican, cette dernière signait la fin du Concordat et imposait d’organisation d’une séparation des Eglises et de l’Etat. Tel fut l’objet de la loi 9 décembre 1905, dite « de séparation entre les Eglises et l’Etat », dont l’élaboration pilotée par Aristide Briand assisté par Jean Jaurès permis d’adoption d’un texte de liberté ce dont témoignent ses deux premiers articles : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public » et « La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ». Même si le mot de laïcité n’est jamais mentionné, personne ne doute qu’elle constitue le socle de la laïcité républicaine française. Aucune boursoufflure idéologique, simplement un mode d’organisation des relations entre l’univers de la confessionnalité et celui de l’intérêt général incarné par l’Etat, reposant sur une neutralisation confessionnelle des institutions. Chacun est désormais libre de croire, de ne pas croire ou de changer de croyance dès lors que cela ne trouble pas d’ordre public démocratiquement défini, mais chacun est, par ailleurs, responsable du financement du culte auquel il adhère. Certes un certain nombre d’adaptations ou d’incomplétudes ont pu amoindrir la généralité des principes posés, notamment dans leur dimension géographique, mais leur portée de principe subsiste.

Cette évidence, largement partagée, s’est imposée pendant largement plus d’un demi-siècle après l’adoption de la loi de 1905, ou l’ouverture du mariage à tous les couples indépendamment de leur orientation sexuelle. La laïcité rimait avec la liberté. Nombre de progrès législatifs, dont le vote de la loi Veil en 1975, ont été obtenus en son nom. Certes la question scolaire rôdait encore, qui manifestait la permanence de la revendication éducative des Eglises.

Et puis, à partir des années 1980, quelque chose s’est brisé avec l’accaparement de la laïcité par des forces politiques jusque-là attachées à en combattre les conquêtes et corrélativement avec son basculement progressif dans une logique d’interdiction.
La situation de monopole qu’a, longtemps, occupé d’Eglise catholique, l’admission à ses côtés mais de façon minoritaire, de la religion juive et des cultes protestants n’a pas permis de percevoir l’existence et le développement d’autres croyances ou pratiques religieuses. L’universalisme hérité des Lumières, devenu républicain, avait dissout ce qui pouvait rester de la mémoire d’une figure de l’Autre. La politique coloniale conduite, notamment au XIXe siècle, avec une accélération notoire sous la IIIème République, en direction de l’Afrique puis de l’Extrême-Orient indochinois aurait pu se traduire par une modification de l’appréhension de la réalité religieuse. Une application intelligente des dispositions de l’article 43 alinéa 2 de la loi de 1905 qui renvoyait à des règlements d’administration publique les conditions d’application de la loi en Algérie et dans les colonies aurait pu donner à l’histoire un cours différent. En dépit de quelques oppositions résolues, comme celle de Clemenceau puis de Jaurès, malgré un certain nombre d’analyses pleines de compréhension, comme celle conduite par Emile Combes, il n’en fut rien, bien au contraire. La République utilisant, dans le cadre de sa politique coloniale, les congrégations dont elle combattait l’influence dans ses limites métropolitaines, fit le choix de soumettre à un régime de contrôle les religions pratiquées par les peuples colonisés et, notamment, l’islam, tout en laissant aux congrégations religieuses pleine latitude pour évangéliser les populations locales. C’est essentiellement à partir de la fin du deuxième conflit mondial et plus nettement encore lorsque à la décolonisation sont venus s’ajouter les effets d’une immigration économique importante et stable que la visibilité de pratiques ou d’attachements religieux nouveaux s’est imposée. Mieux même, les religions nouvelles n’étaient plus seulement celles pratiquées par des étrangers mais elles devenaient de plus en plus le fait de personnes de nationalité française. Ainsi pouvait-on être français et musulman ou français et bouddhiste. Plus l’intégration des populations issues des immigrations récentes s’opérait, plus la revendication par elle d’une capacité d’exercice décent de leur religion s’affirmait.

Et la laïcité devint une idéologie…

Très vite le débat s’est focalisé sur l’Islam. Il est vrai le nombre de ses pratiquants de même que celui des populations pouvant se prévaloir d’une appartenance culturelle à l’univers de l’Islam tendait à en faire la deuxième religion de France. A cela s’ajoutait un certain nombre de représentations de l’Islam perçu comme disposant d’une essence différente des autres monothéismes. Dans le discours d’un certain nombre de forces ou de responsables politiques, il lui était fait reproche d’être rebelle à toute sécularisation et donc, par principe, à toute aptitude à se couler dans le moule séparatiste qui caractérise le modèle laïque français. Implicitement, ce qui était en cause c’était un passé colonial mal assumé et le fait que l’Islam soit une religion transplantée et une religion de pauvres. A cela s’ajoutait l’influence de considérations de politique internationale qui tendaient à brouiller encore davantage une perception sereine de la réalité de l’Islam. La révolution islamique en Iran en 1978, l’attentat du 11 septembre 2001, contre les tours du Word Trade Center, la dérive terroriste qui se déployait dans certains pays musulmans, comme l’Algérie, les menaces proférées ou exécutées par Al-Qaïda puis l’Etat islamique, et plus largement par des terroristes radicalisés qui puisaient dans leur revendication religieuse la justification de leur démarche criminelle, à l’encontre des intérêts occidentaux, le blocage du processus de paix au Proche Orient, les deux guerres engagées contre l’Irak, l’intervention militaire occidentale en Afghanistan, les évènements internationaux, éclairée par la lecture qui en était faite en terme de choc des civilisations, tendait à présenter l’islam comme rétif à toute aptitude à se couler dans un modèle démocratique et, à fortiori à accepter les exigences de la laïcité.

Religion pratiquée par des étrangers mais, de plus en plus, par des personnes de nationalité française qui, à mesure de leur intégration juridique, vivaient douloureusement les discriminations sociales dont elles étaient l’objet. Le détonateur fut l’affaire de Creil en 1989. Après un avis du Conseil d’Etat, attentif à faire prévaloir le principe de la liberté des convictions des élèves, le parlement votait, le 15 mars 2004, une loi d’interdiction de port de signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse par les élèves des établissements d’enseignement public. Entre temps l’interdiction des signes religieux était passé de l’ostentatoire à l’ostensible, du convictionnel revendiqué au visible. Comme si ce qu’il y avait sur les têtes importait plus que ce qui se tramait dans les têtes. Puis survint l’inquiétude sur le port de voile intégral dans les lieux public. Les prières de rue agaçaient en même temps que se profilait la menace d’une laïcité « alimentaire » au travers de la question de l’intégration des interdits alimentaires à fondement religieux dans la restauration scolaire (2) .

L’intensification du débat autour de l’islam et de la visibilité de ses pratiques cultuelles ou culturelles s’est accompagnée de la découverte de la laïcité par des forces politiques qui en avaient jusqu’alors contesté la plupart des conquêtes. Elles y découvraient l’instrument qui leur permettait d’exorciser les peurs qu’elles entretenaient face aux évolutions qui traversaient la société française. De mode juridique de neutralisation confessionnelle des institutions elles en faisaient une idéologie au service d’une vision identitaire et, souvent, christiano-centrée de la République. Ces accaparements idéologiques ont favorisé le développement de travestissements, voire de trahisons.
Celle, d’abord des tenants d’une laïcité de repentir qui souhaitaient redonner à la France son statut de « fille aînée de l’Eglise » et qui semblent gagnés par le doute quant à la pertinence des combats conduits au nom d’un principe dont ils se réclament cependant aujourd’hui. Leur laïcité conserve une mémoire catholique. Ceci les conduit à revendiquer un apaisement dans l’affirmation de l’exigence laïque. Défenseurs traditionnels de l’enseignement confessionnel, ils se sont fortement opposés, au nom de leurs convictions, à la légalisation de l’avortement, au mariage pour tous, ils restent des adversaires résolus d’une légalisation de l’euthanasie. Pour eux, l’émergence d’un ordre public laïque, articulé autour d’une neutralité confessionnelle de l’État, ne peut se concevoir indépendamment d’une référence aux racines chrétiennes de l’identité française. Ils ont reçu un concours de poids en la personne de Nicolas Sarkozy qui, dans le discours du Latran puis dans une intervention au Puy-en-Velay au mois de mars 2011, a pensé pouvoir confirmer le statut de « fille aînée de l’Église » de la France. Dans le premier de ces discours, prononcé le 21 décembre 2007 dans la salle de la Signature du palais du Latran à l’occasion de la remise du titre de chanoine d’honneur du Latran, outre la référence aux outrages qu’auraient subis l’Église catholique en 1905, Nicolas Sarkozy affirmait que, « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur […] parce que lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ». Cette récusation de l’aptitude de l’instituteur à dire mieux et plus sûrement ce que doivent être les canons moraux d’un comportement social, Adolphe Thiers l’avait déjà exprimée, en 1850, lors du débat sur la loi Falloux. La laïcité était sommée de devenir « positive », façon de dire qu’elle ne l’avait pas été jusque-là. Certes, la France est un pays de culture catholique, son calendrier, le choix de la plupart de ses jours fériés, en attestent. Mais l’on ne saurait confondre références culturelles et emprise confessionnelle d’une Église. La laïcité ne s’est pas construite contre la religion catholique, elle s’est limitée, mais là est l’essentiel, à poser des barrières à la puissance sociale des Églises et, notamment, à celle de l’Église catholique.

Celle, en deuxième lieu, laïques identitaires ou éradicateurs, principalement regroupés dans des partis ou mouvements d’extrême droite comme Riposte laïque ou le Front national qui voient dans la laïcité l’instrument de sauvegarde d’une identité fantasmée et réactionnaire de la France. La qualité de français se juge davantage aux comportements que l’on adopte qu’au partage de valeurs communes. Tout ce qui visiblement heurte leur regard est sommé de disparaître. Pour ces initiateurs des « apéros vin et saucisson » ou des « soupes au cochon », l’ennemi c’est la religion musulmane et ses pratiques vestimentaires, cultuelles ou alimentaires. Alors que l’essentiel des mosquées existantes ne disposent pas de minarets, ils font de leur interdiction un thème de campagne à l’image du parti populiste suisse, l’Union démocratique du centre, qui fit approuver par référendum, au mois de novembre 2009, une proposition en ce sens. Prières de rues, voiles intégraux ou non, parfois simple apparence, constituent autant de prétextes à mobilisation. La laïcité acquiert pour eux une fonction épurative, éradicatrice, exactement à rebours de la conception qu’en avaient les rédacteurs de la loi du 9 décembre 1905.

Si ces deux premières trahisons sont aisément repérables et s’inscrivent dans une logique de travestissement de la part d’individus ou de forces politiques pour lesquelles la laïcité telle qu’elle s’est construite historiquement et telle que la décrivent les deux premiers articles de la loi du 9 décembre 1905, n’a jamais été synonyme d’émancipation ou de liberté, la troisième est plus inquiétante, dès lors que l’on pourrait être tenté, dans une première approche, de faire confiance à ceux qui s’en réclament. Républicains bruyamment revendiqués, héritiers de Jean-Pierre Chevènement, orphelins de Philippe Seguin, soutiens actuels de Manuel Valls, ils gravitent autour d’un certain nombre d’officines comme le Comité Laïcité République, disposent de leur porte-voix médiatique avec l’hebdomadaire Marianne et se reconnaissent à leur capacité à se poser en détenteurs d’une légitimité qui les autorise à frapper d’anathème ou à couvrir d’injures ceux qui auraient l’outrecuidance de contester la vision profondément idéologique de la laïcité qu’ils diffusent, les réduisant, selon leur vocabulaire stéréotypé, au mieux à la méprisante qualification « d’islamo-gauchistes » ou au statut peu enviable d’« d’idiots utiles » de l’extrême droite.

Leur républicanisme ne fait pas de doute au point que dans un ouvrage paru en 1999, Hugues Jallon et Pierre Mounier parlaient, les concernant, « d’enragés de la République » (3) , défenseur d’un âge d’or n’ayant jamais existé que dans leur imaginaire et pensant leur cadre politique de référence comme une citadelle assiégé dont ils organisaient la défense sur un mode incantatoire sans avoir égard aux mutations à l’œuvre depuis la fin du deuxième conflit mondial et plus nettement encore depuis le milieu des années 1960, en France, en Europe et dans le monde. Ils voudraient rejouer l’opposition entre Clemenceau et Jaurès oubliant un peu vite que le premier, plus amateur de formules que de conviction devait, de façon républicaine, se faire non seulement l’instrument de l’application de la loi de 1905 mais aussi le défenseur de son esprit. Porteurs d’une conception essentialiste tant des musulmans que de l’islam, ce dont atteste leur vocabulaire – les musulmans et l’islam se trouvent réduits au statut d‘en-soi qui interdit toute possibilité d’analyse de la diversité des logiques d’appartenance et de pratique religieuse – ils les posent comme rebelles à toute sécularisation et soupçonnables d’instrumentalisation politique et criminelle de leur appartenance religieuse.

Avec ces nouveaux courants, la laïcité cesse d’être un outil d’émancipation et un principe de liberté pour se transformer en instrument permettant de purger l’univers visible de ce qui blesse leur regard acrimonieux. Pour ces laïques d’un nouveau genre, la laïcité se réduit, dans le meilleur des cas, à une inquiétante méthodologie de gestion de la diversité culturelle qu’ils ne supportent que sommée de faire silence dans son expression visible et, au pire, à un racisme identitaire.

Construire une réponse

En face d’un basculement conceptuel aussi dangereux, des réponses doivent être articulées. Il importe d’abord de se départir de la myopie qu’induit une référence, parfois simplement incantatoire, à un universalisme dont il convient de sauvegarder les vertus en le dépouillant de son orgueil. Conscient que le pluralisme culturel n’est fécond qu’à compter du moment où l’on accepte d’y voir une collection de ressources de sens, la seule façon de l’empêcher à se muer en communautarisme est d’en faire l’argument de l’invention d’un commun partagé, vraisemblablement évolutif, mais dans la construction duquel chacun pourra se voir reconnaître pour ce qu’il est et donne à voir. L’identité, brandie par certains comme une simple injonction de ressemblance doit retrouver sa double signification de singularité et de ressemblance, d’ « ipséité » et de « mêmeté » comme le précise Paul Ricoeur.

Dans l’ordre du droit, en conservant la boussole d’une laïcité émancipatrice, il importe de réinterroger la distinction, assurément commode mais faussement claire, entre une sphère ou un espace public, nécessairement neutre et une sphère ou un espace privé saturés de convictions. La réalité est plus subtile. L’on se rend rapidement compte que la détermination des frontières manque de précision, qu’existent des zones grises au statut incertain. Ce ne sont pas nécessairement les lieux mais plutôt les statuts, les comportements et les activités qu’il convient de prendre en compte, en s’interrogeant constamment sur le point de savoir si l’expression de convictions religieuses ou de comportements confessionnels est de nature à porter, dans leur adoption ou leur exercice, atteinte à l’ordre public démocratiquement défini. L’on verra que l’état des personnes ou la garantie de la santé publique sont tout aussi importants, voire plus, que les menus des cantines scolaires ou les comportements vestimentaires. Que l’obligation d’effectuer une tâche, fût-ce au sein d’une entreprise privée peut imposer de s’affranchir d’interdits religieux. Certains lieux justifient, certes, une attention, une neutralisation plus explicite, comme l’école, mais c’est parce que cette neutralité participe de la mission émancipatrice de l’éducation ou, plus largement, les services publics car il y va de la sauvegarde de l’intérêt général.

Par ailleurs, la République doit réapprendre à se rendre aimable. Par un apprentissage constant de la citoyenneté, au travers d’une élucidation des principes qui la fondent et aident à faire société commune à égalité de droits et de respect. Un enseignement laïque de la morale destiné à apprivoiser les principes d’une sociabilité apaisée, tel qu’il se met progressivement mis en œuvre doit y contribuer, en même temps qu’un enseignement du fait religieux permettra d’assurer une compréhension dépassionnée de ce qui construit les appartenances.
Enfin, et de façon plus concrète, il convient de faire confiance à la durée, en ayant en mémoire le siècle de combats qui sépare les promesses de la Révolution française des réalisations de la IIIe République. Voudrait-on que les musulmans manifestent une plus grande célérité que les catholiques à s’imprégner des vertus de la laïcité ? Un sens de la durée qui n’a de pertinence que reposant sur une confiance fraternelle démontrée dans la capacité d’évolution de ceux que l’on cherche à convaincre et sur l’affirmation que les droits qui leur sont attribués peuvent faire l’objet d’un exercice égal. Une confiance qui repose sur la distinction de l’essentiel et de l’accessoire, l’essentiel sans lequel il est inconcevable de faire société commune, l’accessoire qui constitue cette part irréductible de singularité qui fait que l’on peut se sentir semblable sans cesser d’être soi-même.

(1) Jean-Michel Ducomte : La laïcité : du mot aux actes, les dangers de l’instrumentalisation, Revue Empan n° 90 juin 2013 éditions ERES
(2) Jean-Michel Ducomte : Entre respect des libertés publiques et garantie de l’ordre public : l’évolution de la normativité en matière de laïcité, in Jean Baubérot, Micheline Milot et Philippe Portier (dir) Laïcité, laïcités – Reconfigurations et nouveaux défis, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2014, p 319 ets.
(3) Hugues Jallon et Pierre Mounier : Les enragés de la République, La découverte 1999

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