Exaltons conjointement la liberté de conscience et la liberté d’enseigner !

Pour préserver la liberté d’enseigner tout en apaisant certaines tensions, il convient de réaffirmer explicitement que l’école publique respecte la liberté de conscience des élèves, proposent l’inspecteur général Éric Favey et le chercheur Philippe Lazar dans une tribune publiée par "Le Monde": N’ayons donc pas peur d’exalter conjointement la liberté de conscience et la liberté d’enseigner !

Tribune. L’école publique, gratuite et laïque, est une institution essentielle de la République, mise à la disposition des citoyens qui souhaitent lui confier l’enseignement à prodiguer à leurs enfants. Le code de l’éducation en précise les finalités (article L111-1) : « Outre la transmission des connaissances, la nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République. Le service public de l’éducation fait acquérir à tous les élèves le respect de l’égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité. Par son organisation et ses méthodes, comme par la formation des maîtres qui y enseignent, il favorise la coopération entre les élèves. »

Le premier rôle de l’école est de permettre aux enfants et aux adolescents, dans des langages appropriés, d’accéder aux connaissances de tous ordres que le genre humain a accumulées au fil de sa longue histoire. Elle prend fondamentalement appui sur l’intelligence pour bien faire comprendre des savoirs que la pensée rationnelle a permis d’acquérir. L’école n’a ainsi aucunement pour objet de transmettre « la » vérité, une vérité qui serait définitive et universelle.

Outre cette éthique de la connaissance qui l’anime, l’école a aussi la mission d’éveiller et d’entretenir la sensibilité des élèves à tout ce qui relève de l’art et de la littérature. Haut lieu de socialisation dès la prime enfance, l’école est aussi par nature l’institution privilégiée d’apprentissage de la relation aux autres et donc de la vie en société avec tout ce que cela représente en termes de mise en commun de valeurs et de comportements.

L’égalité des droits et la fraternité des relations

La liberté de conscience et la liberté d’expression en font partie mais ne suffisent pas : l’égalité des droits et la fraternité des relations en sont aussi parties prenantes. L’école ne peut limiter son ambition à l’autonomie du sujet : elle doit contribuer à construire une autonomie solidaire.

Certains de nos concitoyens, mus par des engagements religieux impérieux, s’estiment aujourd’hui en droit d’imposer leurs propres exigences sur la nature des enseignements délivrés, rendant difficile, voire impossible la tâche des enseignants concernés (ceux qui traitent de l’histoire et des sciences notamment) et pouvant conduire à des violences verbales ou physiques dont on a vu récemment le niveau d’horreur qu’elles pouvaient atteindre.

Si aucun dialogue n’est évidemment possible avec ceux qui sont murés dans le radicalisme, ne peut-on tenter de réduire les tensions avec ceux qui n’en sont pas à ce niveau de fermeture ? C’est l’objet de la proposition qui suit. Pourquoi les promoteurs de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État ont-ils pris le soin d’en commencer la rédaction par un engagement sans rapport direct avec son contenu opératoire : « La République assure la liberté de conscience » ?

La République respecte la liberté de conscience

Parce que cette loi se voulait porteuse d’un apaisement des tensions et qu’il leur a dès lors paru indispensable de faire précéder l’énoncé des modalités de sécularisation de la société par cette affirmation solennelle : non seulement la République respecte la liberté de conscience mais elle l’assure, elle fait en sorte qu’elle soit partout et toujours respectée.

C’était dire, d’une certaine façon, qu’il existe une valeur intangible, qu’aucune loi ne peut remettre en question : le droit de chaque être humain de penser ce qu’il lui plaît de penser en toute liberté. La question de l’enseignement de l’école publique est au fond de nature semblable. Cet enseignement est lui-même sécularisé, en particulier « séparé » de celui que les Eglises peuvent pour leur part prodiguer.

Pourquoi, dès lors, ne pas tenter d’apaiser les tensions qui rendent aujourd’hui leur tâche très difficile à certains enseignants en recourant explicitement à l’énoncé du même principe : « L’école contribue à assurer la liberté de conscience » ? En quoi un tel engagement, exprimé sous une forme appropriée, pourrait-il jouer un rôle important ?

La liberté d’enseigner de l’école et des enseignants

En indiquant explicitement que rien n’interdit à un élève, de son propre chef ou sous l’influence de son entourage, de réinterpréter chez lui et en lui-même ce que l’école cherche à lui apprendre, il préserverait fondamentalement la liberté d’enseigner de l’école et des enseignants.

Il affaiblirait aussi la tentation de certains parents d’intervenir dans les choix de l’institution scolaire pour les plier aux leurs. Leur rôle pourrait redevenir celui qui est légitime : aider leurs enfants à rendre compatibles l’enseignement de l’école et leurs propres engagements culturels ou cultuels.

Contribuer à rendre les élèves plus libres de penser ce qu’ils veulent penser, dans le respect du partage de ce droit par tous les êtres humains et de la liberté d’expression, ne peut en réalité que les rendre plus attentifs, fût-ce de façon critique en leur for intérieur, aux paroles de l’enseignant. N’ayons donc pas peur d’exalter conjointement la liberté de conscience et la liberté d’enseigner !

Eric Favey et Philippe Lazar sont tous deux animateurs de la revue Diasporiques/Cultures en mouvement.

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