Un livre de Sylvain Laurens sur l'histoire des mouvements rationalistes

Peu d’organisations laïques ont la chance de trouver leur historien, voire leur sociologue. L'ouvrage de Sylvain Laurens "Militer pour la science Les mouvements rationalistes en France (1930-2005)" Edition EHESS est le bienvenu.

Quelques organisations laïques ont  été étudiées. Un livre « La libre pensée en France, 1848 – 1940 » paru chez Albin Michel en 1997 est dû à Jacqueline Lalouette qui l’a tiré de sa thèse. La Ligue de l’enseignement a sollicité pour ses 150 ans Jean-Paul Martin. Il est l’auteur d’un fort volume de référence « La Ligue de l’enseignement. Une histoire politique (1866-2016)»  paru aux Presses universitaires de Rennes en 2016. Le syndicalisme enseignant fait l'objet de plusieurs ouvrages. C’est maintenant le tour de l’Union rationaliste et d’associations proches.

Sylvain Laurens est sociologue, maître de conférences à l'EHESS. Il travaille sur les lobbyistes bruxellois et la haute fonction publique française gérant les flux migratoires. L’usage, voire l’instrumentalisation, d’arguments scientifiques dans ces milieux l’a amené, presque par hasard, à travailler sur « le rôle de l’information scientifique dans les processus de régulation et dans la production des politiques publiques ». Il travaille sur deux chantiers. L’un est une enquête collective sur le marché de l’information scientifique. Une publication est en préparation. L’autre est une étude des mouvements rationalistes en France. Ce qui nous vaut l’ouvrage recensé ici, à la suite de l’analyse perspicace d’Emmanuelle Perrin Huisman publiée dans Raison présente n° 210.  

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Membre de l’Union rationaliste, un temps administrateur, Sylvain Laurens ne met pas son drapeau dans sa poche. En revanche, lorsqu’il travaille en tant que sociologue, c’est la distance, l’objectivité, qui sont de règle. On ne trouvera pas de complaisance dans cet ouvrage. Travaillant dans ce qui fut le laboratoire de Pierre Bourdieu, il écrit pourtant dans un français lisible par tout un chacun. Pas de jargon sociologique, mais des définitions précipices, des recensions de faits clairement exposés. Fondé sur un inventaire d’archives imposant et sur une série d’entretiens ciblés, le livre nous offre un vaste panorama de notre histoire.    

Et cette histoire ne manque pas de grandeur. Précédé d’une introduction dans laquelle l’auteur expose sa méthode, la première partie décrit la « sociogenèse » de l’Union rationaliste, la période qui va de 1930 à 1945. C’est l’élite scientifique du pays qui s’engage en créant l’association en 1930 à la suite de l’appel de Henri Roger, doyen de la Faculté de médecine de Paris, et de Paul Langevin, physicien professeur au Collège de France. Le premier numéro des Cahiers rationalistes paraît en janvier 1931. Les savants se pressent dans l’association. Ils sont plus de 3000 en 1938, ce qui représente une proportion notable du milieu scientifique à l’œuvre à l’époque. On y compte aussi bien sûr des « amateurs de sciences » aux professions les plus diverses. On peut identifier deux objectifs principaux : donner un vrai statut à la recherche scientifique et rendre populaire l’esprit et la méthode scientifique.

Les membres de l’Union rationaliste lient le progrès scientifique et l’émancipation sociale. La photo de couverture du livre représente Paul Langevin, Paul Rivet, fondateur du Musée de l’Homme, et Pierre Cot, ministre de l’Air, poings levés, lors d’une manifestation du Front populaire. Les militants du Parti communiste, ou proches, ne sont pas rares. Mais ce ne sont pas les seuls. Socialistes et socialisants, francs-maçons (ce qui est peu connu), voire personnes se référant à un humanisme philosophique sans attaches particulières, sont également présents. La figure du premier secrétaire général, Albert Bayet, directeur d’études de la section « Histoire des idées morales » à l’EHESS et futur résistant, en est un bel exemple.

Les effectifs de l’Union rationaliste monteront jusqu’à plus de 6000 dans les années 60. Les débats internes sont intenses. Sylvain Laurens évoque même la « guerre froide » des savants. La défense et l’illustration d’un rationalisme progressiste permettant de maintenir une unité ébranlée par l’affaire Lyssenko. Des dissidents du PCF jouent un rôle décisif. Le plus marquant fut sans doute Victor Leduc, ex résistant et fondateur de Raison présente  en 1966. Dans son numéro 200, en 2016, la rédaction de Raison présente reviendra sur les conditions de sa naissance. La distance avec le PCF s’accroit et les intellectuels restés en carte écrivent plutôt dans la revue « La Pensée ». Dans les années 70 c’est Yves Galifret, professeur agrégé et franc-maçon, longtemps secrétaire général, qui réussit à rassembler les divers courants.  

Mais l’UR n’est seule à être analysée. Le Cercle Ernest Renan est fondé en 1949. C’est Cercle d’érudits doté de Cahiers et publiant des DVD consacrés à l’étude critique des religions. En 1968 c’est l’AFIS, Agence française pour l’information scientifique qui deviendra Association française pour l’information scientifique, qui prend son essor grâce au journaliste Michel Rouzé. C’est la grande période de lutte contre les sectes et les pseudo-sciences, qui se poursuit avec un certain succès pour l’Afis. Jean-Paul Krivine, rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences et président de l’Afis, en a proposé un bilan sur leur site internet en mars 2019. En 1994 les « Cahiers zététiques » sont lancés par le biophysicien Henri Broch. Celui-ci définit la zététique comme un « art du doute et de la recherche théorique menée sans dogme ni a priori ». La notion reste utilisée notamment par Elie Volf et Michel Henry dans leur ouvrage  "Rationalité en philosophie des sciences Une démarche zététique en épistémologie, logique et mathématiques".

La période allant de 1979 à 2010 est présentée dans un chapitre intitulé « Le mouvement rationaliste rattrapé par les patrons des nouvelles bureaucraties savantes ». Dès les années soixante de nombreuses institutions de recherche scientifiques ont été érigées. Des savants tendent à se mettre au service de l’innovation industrielle. Face à ces évolutions, une série de militants de haut vol animent la réflexion au sein de l’Union rationaliste : Evry Schatzman, Jean-Pierre Kahane, Ernest Kahane… pour se limiter aux disparus. La qualité de la production intellectuelle, manifeste dès les origines, est remarquable. On regrettera ici que l’auteur n’ait pas consacré un chapitre entier à cette production, fort heureusement en ligne sur CAIRN (de 2014 à ce jour) et Persée (de 1966 à 2013) pour Raison présente et sur un CD-Rom pour les Cahiers rationalistes.

Cette production est quasi unique dans l’ensemble des quelques 150 organisations composant le mouvement laïque. Une réussite inscrite dans la continuité. On relève notamment que les questions d’ethnicité, qui tendent à devenir prégnantes au détriment des questions sociales, font l’objet de nombreux articles et dossiers. Par ailleurs on ne saurait oublier sans injustice que la mise en place des grandes institutions scientifiques fut d’abord un des axes du militantisme de l’Union rationaliste. En revanche l’érosion du nombre de membres questionne. Un défi auquel la publication du livre de Sylvain Laurens et la diffusion plus large des publications de l’Union rationaliste dans le mouvement laïque peuvent sans doute contribuer à répondre…

 

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