La Solidarité au cœur de la Laïcité

La relation entre la Solidarité et la Laïcité est plus profonde qu’on ne le conçoit habituellement. Elle existe d’abord dans dans les actes. Elle est également le fruit des œuvres de penseurs et de collectifs associatifs tels que "Solidarité Laïque" et "L'ESPER. Economie Sociale Partenaire de l’Ecole de la République".

"Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve"
Friedrich Hölderlin "Patmos"

Combien de gestes fraternels, quotidiens, sont accomplis par des personnes se réclamant d’une certaine philosophie laïque, humaniste ? Cette relation entre Solidarité et Laïcité se traduit aussi par la création et l’animation de nombreuses associations. Et de collectifs d’associations tels que « Solidarité Laïque » et " L’ESPER Economie Sociale Partenaire de l’Ecole de la République ». Cette relation a également été analysée du point de vue intellectuel. Au moment où l’humanité toute entière fait face à une pandémie et à la crise économique et culturelle qu’elle suscite, la relation entre Solidarité et Laïcité doit être approfondie. Elle est devenue un sujet vital au sens premier du terme.  

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La poignée de main est le symbole de la Solidarité. Aujourd’hui virtuelle face au Covid19, mais plus que jamais nécessaire.

Les penseurs laïques et la solidarité

On ne trouvera dans le présent billet qu’une première esquisse de réflexion. Elle s’appuie sur l’évocation de penseurs connus pour leur ancrage laïque au sens le plus large et ayant produit des œuvres sur la solidarité. Jean-Jacques Rousseau, Léon Bourgeois, Pierre Kropotkine, Régis Debray, ont des approches différentes et usent d’un vocabulaire spécifique : entraide, contrat social, solidarisme, fraternité… Mais tous démontrent que la solidarité n’est pas un simple mouvement d’empathie, de charité, de gentillesse… La solidarité, quel que soit le terme utilisé, est au cœur de leur conception du monde que nous pouvons qualifier de laïque.

« Du Contrat Social », de Jean-Jacques Rousseau.

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Le titre complet est « Du Contrat Social ou Principes du droit politique ». Publié en 1762, cet ouvrage est un des chefs d’œuvres de la pensée politique. Il met en valeur les notions de souveraineté du peuple et de volonté générale comme seules sources de légitimité. Hors de toute référence à une religion révélée, l’évocation d’une « religion civile » devant se comprendre comme une manifestation d’unité civique à l’image des Cités antiques. L’objectif étant de « trouver une forme d’association par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ». S’il est difficile de résumer une œuvre aussi dense, elle reste une des sources fondamentales de la Révolution Française et de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen.

« Solidarité », de Léon Bourgeois.

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Léon Bourgeois fut sculpteur, écrivain, président de la Ligue de l’enseignement, député, sénateur, ministre, membre du Parti radical, penseur du radicalisme… Premier président de la Société des Nations en 1919, il reçoit le prix Nobel de la paix. Sa philosophie humaniste et laïque se traduit dans une doctrine : le « solidarisme ». Elle est développée dans son livre publié en 1896 "Solidarité". Elle est fondée sur un constat: «L’individu isolé n’existe pas ». Tout être humain vit en société. Il est à la fois l’héritier de ceux qui l’ont précédé et le débiteur de ceux qui le suivent. Sa responsabilité découle de son appartenance à l’humanité. Elle est morale, mais elle doit se traduire juridiquement. Pour Léon Bourgeois « les hommes sont placés et retenus dans des liens de dépendance réciproque… La loi de solidarité est universelle ». "Solidarité" a été republiée aux Editions Le Bord de l’eau.

« L'entraide : Un facteur de l'évolution », de Pierre Kropotkine.

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Exilé à Londres, le militant libertaire russe Pierre Kropotkine publie en 1902, en anglais, cet essai devenu légendaire. Il met en valeur sous le terme d’entraide, l’échange spontané et gratuit, services, ressources diverses… Pour lui l’entraide est la clé de l’évolution humaine. Kropotkine souligne que « à la longue la pratique de la solidarité se montre bien plus avantageuse pour l’espèce que le développement des individus doués d’instincts de pillage ». La solidarité, l’entraide, s’opposent à la sélection naturelle que certains auteurs prônaient pour l’humanité comme pour le monde animal. Ce « darwinisme social » se réclamait de façon indue des travaux de Charles Darwin. Wikisource propose en ligne la traduction française de 1906, rééditée par les Éditions Alfred Costes en 1938. Les éditions québécoises Ecosociété en proposent une belle version papier

« Le Moment fraternité » Régis Debray.

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Si la Liberté et l’Egalité ont fait l’objet de nombreux ouvrages, les livres consacrés à la Fraternité sont plus rares. Régis Debray nous en offre un en 2009 "Le moment fraternité". En voici un extrait : « Abstraction défraîchie, quoique plus jeune que liberté et égalité, la fraternité se voit plus sur les frontons que sur les visages. L'individualisme de masse en sourit, les financiers haussent les épaules, les psys y voient un fantasme homosexuel, et les intellos la snobent. Par chance, il lui reste une histoire et une géographie. Celle des microsociétés qui en ont fait leur vie quotidienne, et parfois leur raison d'être. Observer leur fonctionnement aide à en faire non plus un devoir, mais un travail, avec son mode d'emploi. D'où il ressort que cette vertu difficile et ambiguë, loin d'avoir son avenir derrière elle, pourrait bien devenir un moteur de modernité. Voire même, car elle n'est pas tendre, un tigre dans le moteur ». On trouve en particulier dans cet ouvrage des pages denses sur la relation décisive entre fraternité et solidarité. Il a été publié par les éditions Gallimard.

La lecture, ou la relecture, de ces ouvrages dans des circonstances devenues exceptionnelles est décisive. L’engagement des militantes et militants, les débats au sein des organisations laïques vont inévitablement prendre un tour nouveau. Ces idées confortent les actions et leur donnent une profondeur inédite. La Solidarité n’est pas un geste amical, aléatoire et anodin. La Solidarité engage tout l’être humain. Des associations et des collectifs d’associations ont entrepris de la replacer au cœur de la Laïcité…

Solidarité Laïque et L’ESPER s’inscrivent dans l’économie sociale et solidaire, notions apparues dans les années 1830. Les militants se plaisent à souligner qu’elles ne pas datent pas d'hier mais qu’elles répondent à des problématiques d'aujourd'hui. L’économie sociale et solidaire (ESS) désigne de façon officielle un ensemble d'entreprises organisées sous forme de coopératives, mutuelles, associations, syndicats ou fondations, dont le fonctionnement interne et les activités sont fondés sur un principe de solidarité et d'utilité sociale. Ces entreprises adoptent des modes de gestion démocratiques et participatifs. Elles encadrent strictement l'utilisation des bénéfices qu'elles réalisent : le profit individuel est proscrit et les résultats sont réinvestis. En France l'économie sociale et solidaire représente 2,4 millions de salariés, soit 14% de l’emploi salarié privé mais surtout de multiples formes d’engagements et d’initiatives dont l’impact social est à la fois immense et difficilement mesurable.

Solidarité laïque

Solidarité Laïque est un collectif rassemblant une cinquantaine d’organisations se référant à l’économie sociale et solidaire, à la laïcité, à l’école publique et à l’éducation populaire. Fondée en 1956, Solidarité Laïque est une association reconnue d’utilité publique. Elle bénéficie du label « Don en confiance » attribué par le Comité de la Charte du don. Solidarité Laïque intervient dans plus de vingt pays sous des formes diverses pour l’accès de toutes et tous à une éducation de qualité.
Solidarité Laïque, c’est d’abord et surtout des actes. Des actes concrets aux conséquences visibles. En 1956 les étudiants hongrois, puis tout le pays, se soulèvent contre le pouvoir stalinien. Un Comité d’aide aux réfugiés hongrois est créé. En 1958, fort de 13 organisations, il mue en Comité national de solidarité aux objectifs plus larges. En France, il soutient notamment les victimes d’inondations, d’agressions par l’OAS et de cyclones en Guadeloupe. En 1981, il devient Comité national de solidarité laïque et, fusionne en 1994 avec le CLED (Comité laïque pour l’éducation au développement). Son secteur éducation devient prédominant.
Les activités se multiplient. Par exemple la « Quinzaine de l’Ecole Publique », fameuse collecte organisée depuis 1947 par la Ligue de l’enseignement devient en 2001 « Pas d’éducation, pas d’avenir », co-animée avec Solidarité Laïque avec des objectifs internationaux. Chaque année en septembre, Solidarité Laïque, avec le soutien de la MAE, la MAIF et en partenariat avec de nombreuses organisations membres de son réseau organise la Rentrée Solidaire. SL lutte contre les exclusions, notamment des filles et des jeunes en situation de handicap, et s’investit pour les droits de l’enfant. Plus de 600 parrainages éducatifs ont été mis sur pied. Il s’agit d’accompagnements personnalisés : médical, social et éducatif.
Ce sont des centaines de projets qui vivent ainsi. En France comme en Europe, en Haïti, en Colombie, sur le pourtour méditerranéen et en Afrique subsaharienne. Ils vont des micro-projets éducatifs à des programmes pluri-acteurs et pluriannuels. Le programme Jeunes des 2 Rives (J2R) en est un exemple frappant. De nombreuses informations et outils sont disponibles sur le site. Solidarité Laïque est très présente sur les réseaux sociaux et publie une lettre électronique. De façon cohérente Solidarité laïque lutte contre la marchandisation de l’éducation. Elle souhaite influer en ce sens sur les politiques publiques. Solidarité Laïque développe un plaidoyer dans le cadre d’une Coalition Education mondiale.
Solidarité Laïque fonde son action sur la laïcité, conçue non seulement comme principe politique, voire philosophique, mais aussi comme méthode d’action. Dans l’action la laïcité n’est pas un principe abstrait, mais une capacité à nouer des partenariats avec des acteurs multiples et divers dans la mise en œuvre d’action de coopération. Des Rendez-vous de la laïcité sont organisés chaque mois avec des sociologues, des historiens et des acteurs de terrain. Ainsi la solidarité n’est pas vécue comme un soutien ponctuel ou une forme de charité, mais dans la réciprocité, comme une action et une réflexion commune et fraternelle. C’est aussi dans cette perspective que s’inscrit l’ESPER.

L’ESPER (L’Economie Sociale Partenaire de l’Ecole de la République)

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L’ESPER rassemble 44 organisations de l’Economie Sociale et Solidaire agissant dans le champ de l’Ecole et de la communauté éducative, réunies autour d’un projet commun : construire une société plus juste et solidaire, en s’appuyant sur l’Ecole. Leurs activités sont très variées : santé, assurance, banque, médico-social, formation, accompagnement des métiers éducatifs, centres de vacances et de loisirs, activités post et périscolaires, éducation populaire… L’ESPER et toutes ses organisations membres se réfèrent expressément à la laïcité.
Dès les années 30, les personnels et enseignants de l’Education Nationale ont commencé à s’organiser pour répondre, de manière solidaire et innovante, à leurs différents besoins. Les différentes organisations pouvaient agir en ordre dispersé. En 1972 un premier collectif est créé, se réclamant à la fois de la solidarité et de la laïcité : le CCOMCEN (Comité de Coordination des Œuvres Mutualistes et Coopératives de l’Education Nationale). L’objectif est de créer une puissante solidarité génératrice d'un bénéfique sentiment de sécurité.
Lors des vingt ans du CCOMCEN, son président réaffirme : « Les composantes du CCOMCEN ne sont pas liées seulement par le souci de coordonner leurs efforts, ce qui n’est pas toujours facile… Un lien plus solide crée cette convergence forte : une conception commune de la solidarité et de la laïcité, deux notions à leurs yeux inséparables parce qu’elles reposent sur une même exigence de responsabilités ».
En 2010 l’ensemble des organisations s’engage dans une refondation dynamique : L’ESPER succède au CCOMCEN. Elles se veulent « unies par un idéal militant partagé et portent les valeurs communes de solidarité et de laïcité, idéal d’émancipation humaine et principe constitutionnel de la République française ». L’ESPER affirme sa double identité dans une Charte d’adhésion.
Parmi les nombreux objectifs de L’ESPER, on relève la constitution d’un espace d’échange, de dialogue et de coopération ; la promotion d’un modèle d’organisation ; la promotion de l’Education à l’ESS en direction des jeunes, scolaires et hors-scolaires ; l’organisation des représentations au sein des coordinations et institutions nationales et régionales ; l’animation de coordinations sectorielles entre membres ; la gestion de rencontres, formations et débats permettant de mettre en commun des outils de réflexion et de développement à destination des responsables des organisations adhérentes.

Les deux collectifs d’organisations que sont Solidarité Laïque et L’ESPER se caractérisent par le grand nombre d’initiatives portées ainsi que par leur caractère non seulement national mais aussi international. Elles sont des lieux privilégiés de la mise en œuvre concrète des idées développées notamment dans les œuvres de Jean-Jacques Rousseau, Léon Bourgeois, Pierre Kropotkine et Régis Debray. La profondeur des réflexions de ces penseurs liée à l’ampleur des réalisations des collectifs d’associations démontre combien la solidarité est au cœur de la pensée et de l’action laïque… A un moment crucial pour l’humanité toute entière, comment nous inscrire plus intensément dans cet engagement ?

 

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Les Cercles Condorcet accompagnent la vie intellectuelle et militante des fédérations départementales de la Ligue de l'enseignement, grand mouvement d'éducation populaire laïque. Une cinquante de Cercles rassemblent environ 2.000 personnes. 
Ils animent une édition sur Médiapart Ne manquez pas de la consulter !

 

 

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