Question laïque, question sociale par Jean-Paul Delahaye

Les Rencontres laïques de la Ligue de l'enseignement du 30 novembre 2019 avaient pour thème "Question laïque, question sociale,deux questions également fondamentales pour la République ?". Jean-Paul Delahaye, président des Rencontres présente le thème.

 

 Mesdames, messieurs, chers amis,

Les rencontres laïques de la Ligue de l’enseignement permettent de susciter et d’organiser des échanges sur des thématiques proposées par la Ligue de l’enseignement entre des représentants des organisations ou mouvements laïques, des intellectuels, des universitaires, des essayistes... Ces rencontres sont l’occasion, et les occasions de cette nature ne sont pas si nombreuses, de réunir des mouvements ou des organisations laïques qui se rassemblent sur l’essentiel mais qui peuvent aussi avoir des positions parfois différentes, voire opposées sur certains sujets. La Ligue de l’enseignement propose ainsi un espace où le mouvement laïque, dans la diversité de ses composantes, peut approfondir sa réflexion sur tous les aspects historiques, sociaux, culturels et politiques de la laïcité, elles sont donc un moment qui permet aux intervenants sollicités et aux participants de venir échanger, parfois vivement mais toujours dans une atmosphère apaisée. A la Ligue de l’enseignement, nous considérons que défendre la liberté de penser commence par défendre la liberté de penser des autres mouvements laïques, y compris quand ils pensent différemment.

Le thème : « Question laïque, question sociale, deux questions également fondamentales pour la République ? » choisi au début de l’année civile 2019 est plus que jamais d’actualité.

 C’est sans doute Jean Jaurès qui a le mieux permis de comprendre le lien fondamental entre question laïque et question sociale quand il déclare il y a plus d’un siècle « La République doit être laïque et sociale mais restera laïque parce qu’elle aura su être sociale ». Pour Jean Jaurès, il était grand temps de résoudre la question laïque. Après les lois de séparation des Eglises et de l’Ecole de 1882 et 1886, puis la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, la République allait pouvoir se consacrer entièrement à la question sociale. Les forces utilisées pour la lutte anticléricale pourraient alors se déployer sur un autre terrain de combat.

Aujourd’hui, n’est-on pas dans une situation où la République, qui doit bien entendu garder une très grande fermeté pour défendre et faire partager le principe de laïcité à l’ensemble des citoyens, doit en même temps ne pas oublier de travailler à résoudre la question sociale, c’est-à-dire la question des inégalités, pour contenir, tenir à distance, apaiser les pressions religieuses renaissantes?

 Qu’il soit bien clair que, pour la Ligue de l’enseignement, organiser cette journée de réflexion et traiter du lien entre la question laïque et la question sociale, ne veut pas dire occulter la question religieuse et culturelle. L’omniprésence de la religion est réelle dans certains territoires et cela n’a pas toujours à voir avec la question sociale. Les ségrégations et les inégalités peuvent certes renforcer les sectarismes, mais elles n'en sont pas la seule cause: partout on observe du radicalisme croissant chez les islamistes, les hindouistes, les évangéliques, les juifs orthodoxes, les catholiques intégristes... Le repli identitaire à base religieuse ne peut donc être réduit à une simple consolation face aux difficultés sociales. Il y a chez certains une incontestable instrumentalisation du religieux pour essayer de se soustraire aux lois de la République, imposer une organisation communautariste, et mettre en danger l’indivisibilité de la République. Cette pression du religieux sur le politique, qui touche une partie du corps social et qui peut concerner tous les sujets, toutes les religions et tous les territoires, doit être combattue sans faiblesse. Si la laïcité protège le droit de croire ou de ne pas croire des individus dès lors qu'il est le produit de leur liberté, il ne faut rien céder à ceux qui prétendent que les lois de leur Dieu sont supérieures aux lois de la République. La Ligue de l’enseignement, mouvement d’éducation populaire qui a grandement contribué, dès sa création, à faire partager le principe de laïcité par les citoyens en développant des actions culturelles, sportives, associatives ou encore de loisirs, a pris historiquement, prend aujourd’hui, et prendra demain toute sa part dans ce combat.

La question sociale n’explique donc pas toutes nos difficultés mais elle permet tout de même d’en comprendre une part non négligeable. Les transformations sociales questionnent la laïcité, qu’on le veuille ou non et ont parfois pour effet d’affaiblir la laïcité en la mettant en position défensive, parfois agressive. Comme le rappelle l’Observatoire de la laïcité dans son dernier rapport annuel, « la laïcité ne peut pas répondre à tous les maux de la société, qu’il s’agisse de la ghettoïsation de certains quartiers ou de la perte de repères et de confiance dans l’avenir ». Aujourd’hui, les besoins économiques et sociaux fondamentaux de beaucoup de nos concitoyens ne sont pas satisfaits, une grande partie des pauvres est concentrée dans des ghettos urbains. Certains riches, de plus en plus riches, font le choix de la sécession. Ce séparatisme social est un frein puissant à la cohésion sociale et est incompatible avec l’idéal républicain. Il façonne une France dans laquelle des classes sociales différentes se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins et dans laquelle le « vivre ensemble » risque de devenir une incantation qui ne rassure que ceux qui ne veulent rien voir. Et si pour un citoyen la fraternité républicaine est absente, alors la tentation est grande de se donner une identité et de se construire une fraternité alternative à travers son groupe religieux. La question religieuse peut donc recouvrir en partie la question sociale et la question identitaire. Et quand la République recule et ne remplit plus ses obligations politiques, économiques et sociales, les religions, quelles qu’elles soient, avancent. Quand la République laisse faire ou, pire, organise l’entre soi, elle se met en difficulté. La crise (ou la déception à l’égard) des idéaux de justice et de transformation sociales alimente la recherche d’idéaux autres, où la quête d’un monde meilleur peut s’accommoder ou même se nourrir du repli communautaire, voire du refus ou de la haine d’autrui, en réaction à l’indifférence et au mépris de classe. Ce n’est pas tant la diversité culturelle qui menace l’unité de la société que l’inégalité persistante des conditions et les discriminations. Peut-il y avoir un principe de laïcité bien compris par tous sans fraternité ? C’est cette question qui sera le fil rouge de cette journée.

Jean-Paul Delahaye, président des Rencontres laïques de la Ligue de l’enseignement

rencontres-nov-2019-delahaye-ducomte

Jean-Paul Delahaye et Jean-Michel Ducomte, professeur à Sciences-Po Toulouse

NB Les Cercles Condorcet, affiliés à la Ligue de l'enseignement, animent une édition sur Médiapart Ne manquez pas de la consulter !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.