Charles Conte
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Billet de blog 4 nov. 2020

Le « blasphème », un discours de haine ?

Comment distinguer la critique (légitime) d’une religion de l’injure (prohibée) envers un groupe de personnes en raison de leur religion ? Pour avoir les idées claires, il faut remonter l’histoire.

Charles Conte
Chargé de mission à la Ligue de l'enseignement
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En 2013, Reporters Sans Frontières publiait un rapport très documenté intitulé « Blasphème : l’information sacrifiée sur l’autel de la religion ». Il reprenait notamment l’inventaire fait par le Pew Research Center,  un centre de documentation statistique américain. Selon celui-ci, 94 pays sur 198 sont dotés d’une législation réprimant le « blasphème », l’ « apostasie » ou la « diffamation des religions ». Evidemment le taux d’application de ces lois est variable suivant les époques et les gouvernements. Mais, dans douze pays, la condamnation à mort est possible. La répression directe est de plus en plus relayée par des sophismes juridiques qui prétendent assimiler le « blasphème » à un discours de haine.  

 « Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain »

Ancien Testament Livre des Nombres

La condamnation des blasphémateurs, païens, hérétiques et autres libres penseurs remonte à l’antiquité. Alain Cabantous en a relaté les péripéties en Europe dans une riche « Histoire du blasphème en Occident » (Albin Michel, Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité). La notion n’a vraiment de sens que dans les religions monothéistes. Face à un dieu unique, créateur du monde et de l’humanité, « terrible », « jaloux » pour reprendre les qualifications bibliques, la vénération ne peut être qu’absolue. C’est la naissance de ce qu’on appellera plus tard le théologico-politique. Dans l’Ancien Testament, le Décalogue affirme  « Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain ». Le Lévitique renchérit : « L'Eternel parla à Moïse, et dit: Fais sortir du camp le blasphémateur; tous ceux qui l'ont entendu poseront leurs mains sur sa tête, et toute l'assemblée le lapidera ». Renier ou même maudire Dieu est passible de mort. Le même interdit se retrouvera chez les chrétiens et les musulmans, mille fois répété. Ce crime de lèse-majesté divine était d’ailleurs à peine concevable. Et les condamnations à mort effectives (pour ce motif précis !) furent assez rares dans les trois religions. Mais elles sont redevenues d’actualité depuis la fatwa de l’imam Khomeiny condamnant Salman Rushdie pour la publication des « Versets sataniques » en 1989.

En France même nous avons assisté il y a peu à la mise en cause d’une lycéenne de Grenoble, menacée de mort, pour des propos un peu vifs sur Instagram. Cet épisode est le dernier d’une série d’évènements qui vont de la simple polémique  jusqu’au crime de sang. Dans notre pays, c’est la mémoire du Chevalier de La Barre qui reste emblématique. Il est condamné en 1766 par le tribunal d'Abbeville, puis par la Grand-Chambre du Parlement de Paris, pour « impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominables ». Son supplice sera terrible : la langue tranchée, il sera décapité puis brûlé avec un exemplaire du « Dictionnaire philosophique » de Voltaire qui avait tenté de le défendre. Nous devons au réalisateur Dominique Dattola un docu-fiction « Les trois vies du Chevalier » sorti en 2014. Il existe une association des Amis du Chevalier de la Barre et des commémorations à Abbeville.

La sécularisation de la société aurait pu faire penser que cette question était obsolète. Mais depuis les années 80, une série de procès, de manifestations, d’agressions… tentent d’imposer une interdiction de fait du « blasphème ». Des films et des affiches de films sont mis en cause par des catholiques traditionalistes : « Je vous salue Marie » de Jean-Luc Godard en 1985, « Le Miraculé » de Jean-Pierre Mocky en 1987,  « La dernière tentation du Christ » de Martin Scorsese en 1988… Ils reviendront à la charge contre une affiche publicitaire détournant la « Cène » de Léonard de Vinci. Des musulmans intégristes s’insurgeront à leur tour contre des dessins satiriques notamment la fameuse série des « Visages de Mahomet » publiée par le Jylland Posten et republiée par Charlie hebdo en 2006.  Des recensions précises de ces tentatives de censure ont été faites par Jean Boulègue dans « Le blasphème en procès 1984-2009 » (Nova éditions) et Jeanne Favret-Saada dans « Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins » (Les Prairies ordinaires) et « Les sensibilités religieuses blessées, christianismes, blasphèmes et cinéma, 1965-1988 » (Fayard).  Anastasia Colosimo, avec « Les bûchers de la liberté » (Stock), et Jacques de Saint Victor, avec « Blasphème. Brève histoire d’un crime imaginaire » (Gallimard) ont complété leur travail. 

L’assassinat et la décapitation de Samuel Paty marque la période récente. Les crimes de sang perpétrés par des djihadistes en janvier et en novembre 2015 furent le pire moment avec 142 morts et plus de 400 blessés. La réponse de la société française a été massive : quatre millions de personnes sont descendues spontanément dans la rue le 11 janvier 2015. Au-delà des divergences, des polémiques, des tentatives de récupération… cette  mobilisation démontre un attachement définitif à la démocratie, à la laïcité et à la liberté d’expression pour toutes et tous, croyants ou non… autour du mot d’ordre repris spontanément : #NousSommesCharlie. Pourtant une nouvelle thèse était apparue, d’abord insidieuse, puis de plus en plus claironnée : la critique religieuse radicale serait à classer dans les « discours de haine ».

Le blasphème, un discours de haine ?

Indispensable Charb...

Les auteurs mentionnés plus haut décrivent notamment l’essor de l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité chrétienne et française (AGRIF). Cette organisation est fondée par Bernard Antony, militant nationaliste et traditionaliste catholique très actif. L’AGRIF utilise la loi de 1972 contre le racisme, dite Loi Pleven. Cela peut surprendre. Son article 1 proscrit « la discrimination, la haine, la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ». L’interprétation par le juge du mot « religion » est déterminante. S’agit-il d’une idéologie (critiquable) ou d’un aspect de la personnalité d’un individu ou d’un groupe d’individus (risque de discrimination) ?

Sur plus de 200 procès, l’AGRIF en a gagné plus de trente (pas seulement en utilisant la loi Pleven). Dans le registre qui nous intéresse, c’est une victoire sur Charlie Hebdo qui nous interpelle. A l’occasion de la venue en France du pape Jean-Paul II, un numéro « Spécial pape » est publié en  septembre 1996. Il contient des pages en forme d’affiches représentant notamment  divers instruments, guillotine, canon, invitant à exécuter le pape.  En novembre 1997, la cour d’appel de Paris déclare Charlie-Hebdo et le dessinateur Gébé coupables du délit de « provocation à la discrimination envers la communauté des catholiques ». Le pourvoi en cassation formé par le journal fut rejeté, faute de dépôt du mémoire ampliatif dans le délai légal.

Mais ce sont évidemment les caricatures de Mahomet qui ont suscité à nouveau des débats sur le droit au « blasphème ».  Il s’agissait de douze dessins parus en 2005 dans le quotidien danois « Jyllands-Posten » (Le Courrier du Jutland). Cette publication faisait suite aux revendications de l’écrivain Kåre Bluitgen. N’ayant trouvé personne pour illustrer un livre sur Mahomet, il constatait une autocensure générale. En France, c’est Charlie hebdo qui, après France Soir, publie les caricatures en 2006. Le soutien à l’hebdomadaire n’est pas unanime. On relève des  déclarations ambigües d’hommes politiques et des incitations à l’autocensure. Il se trouvera même deux députés pour déposer des propositions de loi de censure directe.  Jean-Marc Roubaud, pour « interdire les propos et les actes injurieux contre toutes les religions » et Eric Raoult, pour « interdire la banalisation du blasphème religieux par voie de caricature ».

C’est pour « injures publiques à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur religion » que la Grande Mosquée de Paris, la Ligue islamique mondiale et l'Union des organisations islamiques de France, engagent une procédure contre Charlie Hebdo. Et non pour « blasphème », notion qui n’existe pas dans le droit positif français. Ils sont déboutés en première instance, puis en appel. Toutefois, tout en relaxant Charlie hebdo, le tribunal de grande instance fait une large part à des réserves susceptibles, dans un autre contexte, de servir la cause adverse. Le dessin de Kurt Westergaard, représentant Mahomet avec une bombe dans son turban « apparaît, en soi et pris isolément, de nature à outrager l’ensemble des adeptes de cette foi... en ce qu’il les assimile à des fidèles d’u enseignement de la terreur ». Ce n’est que parce qu’il a été reproduit en petit format avec les autres dessins dans le cadre d’un dossier sur la liberté d’expression que Charlie hebdo n’est pas condamné.

Pour la libre critique des religions

Dessin de Alf http://www.alf-dessin-caricature.com/

On voit qu’une marge d’interprétation notable existe. Quand passe-t-on de la critique d’une religion à l’injure envers un groupe de personnes en raison de leur religion ? La subjectivité règne dans un grand nombre de cas et suivant les points de vue. Elle augmente encore quand le politique se mêle au religieux. Quid de l’antisémitisme réel ou supposé de dessins visant la religion juive et/ou la politique israélienne ? Ces ambigüités sont exploitées par les catholiques traditionalistes comme on l’a vu plus haut. Mais aussi dans le cadre de la « rivalité mimétique » entre Ismaël (ancêtre supposé des Arabes) et Isaac (ancêtre supposé des Juifs)  décrite par Didier Leschi dans livre « Misère(s) de l’islam de France » « Cerf). Selon l’auteur il s’agit d’une « concurrence victimaire malsaine ». On peut identifier un de ses aspects dans la tentative de rapprocher l’ « islamophobie » de la « judéophobie », voire de l’antisémitisme.  Deux formes de racismes se cachant derrière la critique des religions musulmane et juive. Tous ces néologismes ne font qu’obscurcir la question. La seule réponse possible à ces discours est celle du code pénal : c’est le racisme en tant que tel, dument identifié, qui est prohibé et non la critique des religions ou du théologico-politique, quel que soit le nom dont on l’affuble.

Un auteur comme Anatole Leroy-Beaulieu se présentait comme un libéral, à la recherche de la paix sociale par devoir de chrétien. Il a pu donner une série de conférences synthétisées dans un livre en 1902. Paru aux Editions Calmann-Lévy, son titre est étonnant : « Les doctrines de haine. L’antisémitisme. L’antiprotestantisme. L’anticléricalisme ».  Il est en ligne sur Gallica. Il ajoutait d’ailleurs à son inventaire quelque peu hétéroclite le socialisme fauteur « de haine entre les classes sociales ». Aussi respectables soient les motivations de l’auteur, on le suivra pas dans ces amalgames et dans son usage indifférencié des mots « doctrines de haine ».

Les tentatives de déconsidération, de censure de la critique des religions sont anciennes. Elles ne passent plus seulement par le recours direct à l’interdit du « blasphème ». Elles se déguisent avec le refus d’un pseudo « discours de haine ». Quels sont les habits neufs de la censure ? L’interdiction de « la diffamation des religions », l’appel au « respect des croyants » et même l’imputation de racisme ! Cette dialectique s’est retrouvée au sein même de plusieurs instances chargées de la protection des Droits  de l’Homme au sein de l’ONU. Elle est intenable comme l’a démontré Caroline Fourest dans son livre « Eloge du blasphème » (Grasset), pertinent sur ce sujet-là. L’intitulé d’un de ses chapitre est clair : « Le blasphème n’est pas la haine ».

La critique des religions, de ses fondements comme de ses accointances politiques, a une histoire plus complexe qu’on ne le croit souvent. Elle a eu bien des formes et des arguments différents dans l’histoire. Ces arguments sont parfois datés, parfois même contradictoires. Ils sont aussi, bien sûr, très souvent pertinents. En tous cas, la  légitimité à les exprimer est  incontestable, y compris sous forme de caricature ou de satire. Ce droit est au cœur du débat rationnel permanent indispensable à la vie de toute démocratie. Chacune et chacun est libre d’y participer. Il est difficile d’entendre ses convictions intimes être contestées. Le recours à l’interdit est tentant, facile. « Brûler n’est pas répondre », objectait Desmoulins à Robespierre pendant la Terreur. Cette difficulté n’est pas que celle des tenants d’une religion ou d’une autre. Nous pouvons tous être heurtés dans nos engagements les plus profonds. « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement » affirmait Rosa Luxembourg. Il faut savoir répondre dans le cadre d’un échange collectif. Celui-ci est garanti par la laïcité de la République. Nous devons être à la hauteur de la liberté que nous revendiquons. C’est peut-être le plus difficile…

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