Comment la laïcité est-elle vécue dans l’enseignement public ?

Plusieurs ouvrages récents s’interrogent sur les remises en cause du principe de laïcité dans l’enseignement public. Cette question a été traitée de façon approfondie par le Comité National d’Action Laïque en 2018.

Le Comité National d’Action Laïque (CNAL) est composé de cinq organisations : FCPE, SE-UNSA, UNSA-Education, DDEN et Ligue de l’enseignement. Ce comité suit la « question scolaire » depuis 1952. Sa présidence est tournante. De septembre 2017 à septembre 2018 le CNAL était présidé par Jean-Paul Delahaye au nom de la Ligue de l’enseignement. Il a travaillé tout au long de l’année sur l’application du principe de laïcité dans les établissements d’enseignement publics.

L’objectif était d’établir un état des lieux de la mise en place du principe de laïcité dans les écoles et établissements publics. Que se passe-t-il sur le terrain ? Comment le principe laïque est-il transmis dans les classes de nos écoles, collèges, lycées publics ? Quelles sont les activités mises en œuvre mais aussi  quelles sont les difficultés rencontrées par les enseignants pour faire comprendre le principe de laïcité ? Et que pouvons-nous dire de ces difficultés ? Quelles formations initiales et continues les enseignants ont-ils reçues et qu’en pensent-ils ? De quels outils pédagogiques disposent-ils ? Quels sont leurs besoins ?

Pour répondre à ces questions le CNAL a mobilisé trois sources d’informations :

  • Une enquête par sondage « Les enseignants et la laïcité », effectuée pour le CNAL par l’Institut de sondage IFOP auprès d’un échantillon de 650 enseignants représentatifs.
  • Une enquête plus qualitative, à partir des mêmes questions que celles du sondage IFOP, réalisée de décembre 2017 à avril 2018 auprès de 999 enseignants des écoles, collèges, lycées professionnels et lycées d’enseignement général et technologiques publics.
  • Des auditions d’universitaires, d’experts, de personnalités qualifiées et d’acteurs de terrain, organisées par le CNAL de janvier 2018 à mai 2018.

Un colloque « Les enseignants et la laïcité » s’est tenu le 13 juin 2018 au Grand Amphi de la MGEN à Paris. Le colloque a été ouvert par Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, et conclu par Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale.

Liens :

Extraits de la conclusion :

Grâce au sondage qui a été commandé à l’institut IFOP, complété par notre propre enquête de terrain et par les auditions auxquelles nous avons procédé, le Comité National d’Action Laïque se fait aujourd’hui le porte-parole de ce que les enseignants ont à nous dire sur la laïcité. En procédant à cette étude, nous avons en effet voulu aller à la rencontre des enseignants pour qu’ils nous parlent non seulement de leur action quotidienne au service de la compréhension de la laïcité par les élèves et les familles, mais aussi pour prendre la mesure de leurs difficultés, entendre leurs interrogations, parfois leur désarroi, face à ce qu’un universitaire auditionné appelle « le surgissement du réel dans le quotidien de la classe »...

A l’issue de ce travail de toute une année scolaire, le CNAL est en mesure de produire cinq constats.

1. La situation est globalement apaisée, l’étude nous donne à voir une école laïque qui met en application le principe de laïcité, qui ne combat pas les religions mais qui les tient à distance.

2. Les difficultés rencontrées et les contestations de la laïcité sont un phénomène mineur mais préoccupant, qui se manifeste de façon beaucoup plus vive en éducation prioritaire.

3. Les actes ou paroles d’intolérance entre élèves, de racisme, d’antisémitisme, de pression à l’égard des filles atteignent un niveau inquiétant

4. L’appréciation des enseignants sur les formations, sur les dispositifs et les aides mis à leur disposition pour faire partager aux élèves le principe de laïcité, est très contrastée

5. Enfin, pour les enseignants, c’est la montée des communautarismes qui met en danger la laïcité

 

Comment faire pour construire cette culture commune de la laïcité qui n’existe pas suffisamment dans notre pays ? Voici quelques propositions formulées au cours de l’étude et que le CNAL reprend à son compte sous forme de questions.

1. Peut-on enseigner sereinement la laïcité dans un pays dans lequel le débat autour de la laïcité est souvent confus, la laïcité souvent instrumentalisée ou dévoyée, et dans lequel les enseignants ne perçoivent pas clairement de consensus au sein de la société sur ce qu’est    la laïcité?

2. Peut-on faire vivre la laïcité dans un pays qui a laissé se ghettoïser des parties entières de son territoire ?

3. Peut-on faire vivre la laïcité avec l’échec scolaire précoce et cumulatif des élèves issus des familles les plus défavorisées, échec qui met gravement en cause l’idéal du système éducatif d’assurer l’égalité des enfants ?

4. Peut-on, enfin, être un personnel de l’enseignement public sans être un militant de la laïcité ? Nos enseignants sont-ils suffisamment préparés « à incarner une posture républicaine ? ».

En conclusion,  ce qui est demandé aujourd’hui à l’école et à ses personnels, c’est de faire en sorte que la laïcité puise être le levier d’une émancipation des citoyens au sein d’une société que sa diversité croissante écartèle entre une tentation d’une uniformisation caporaliste et celle d’une dangereuse paresse multiculturaliste. La mission de l’école n’a jamais été facile. Elle est aujourd’hui d’une importance cruciale pour notre République. Au terme de cette étude, le CNAL ouvre des pistes pour une laïcité en actes, une laïcité qui libère et qui émancipe, une laïcité qui n’interdit pas tout mais qui ne permet pas tout. Une laïcité qui se fait aimer car elle garantit l’égalité et la liberté de tous et de chacun.

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