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Robert Lafont est né à Nîmes le 16 mars 1923. Il est mort à Florence en 2009. Son œuvre de linguiste est à la fois immense et originale. Il fut aussi un militant de l’éducation populaire. Ses travaux et ses engagements constituent une base pour une réflexion renouvelée sur l’avenir des langues. Au niveau mondial l’anglais est hégémonique et la moitié des 6 à 7000 langues vont disparaître dans les décennies à venir. Cette question s’inscrit dans celle des droits culturels dans une République laïque comme la France. La langue de la République est le français. La Ligue de l'enseignement s'investit depuis sa fondation pour que chaque citoyenne et citoyen la maîtrise. Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France. La Ligue de l'enseignement s'est aussi impliquée dans leur connaissance.
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Nous reprenons ces questions avec un premier article de Rémy Pech, professeur émérite de l’Université de Toulouse-Jean Jaurès, président de l'université de Toulouse-Le Mirail de 2001 à 2006, ex président de la Ligue de l’enseignement de Haute Garonne. Il rappelle les grands moments de la vie et de l’œuvre de Robert Lafont. Ce texte est republié dans le cadre du « Centenaire Lafont » ouvert par le CIRDOC - Institut occitan de cultura le 16 mars avec le vernissage de l'exposition « Le roman de la langue ». Elle est consacrée à Robert Lafont avec lectures de poésies, évocations sonores et projection audiovisuelle, dans le cadre de l'édition 2023 du Printemps des Poètes.
Le témoignage de Rémy Pech, professeur émérite de l’Université de Toulouse-Jean Jaurès, ex président de la Ligue de l’enseignement de Haute Garonne: «
J’ai entendu parler de Robert dès 1963 par un élève-maître de l’Ecole normale de Montpellier, un Nîmois d’origine comme lui. Mon camarade venait d’adhérer au COEA ( Comité Occitan d’Etudes et d’Action) par lequel Lafont, universitaire déjà chevronné, professeur de langue et littérature occitane venait d’entamer une réflexion d’ordre économique et politique. Cette démarche tranchait avec la pratique de ses pairs. Il allait apporter à l’occitanisme et plus largement à la politique alors écrasée par le gaullisme et les traumatismes multiples liés à l’interminable guerre d’Algérie, un souffle neuf. Pierre Mendès France, dont j’eus le bonheur de connaître le sentiment peu après, y fut d’emblée sensible. Les thèses de Robert sur le sous-développement régional, diagnostiqué comme une conséquence d’un colonialisme intérieur ayant pris le relais d’un colonialisme extérieur en faillite, convergeaient parfaitement avec les analyses développées par PMF au cours de ces années fertiles en débats. Ce n’est donc pas un hasard si leurs deux ouvrages , la République moderne et la Révolution régionaliste ont paru presque simultanément ( 1965 et 1967) chez Gallimard dans la collection de poche Idées. Ce fut d’ailleurs une caractéristique rare des productions de Robert que de bénéficier d’une diffusion parisienne et nationale, ce qui ne manqua pas, hélas, de susciter dans le milieu des occitanistes « purs et durs » interrogations et jalousies.
Racines d’un engagement
Robert avait un sens très aigu de l’universel. Dès les années 1960 , il sut « penser globalement et agir localement» et vice versa. Faut-il remonter à ses origines cévenoles marquées par la Réforme et la légitime rébellion contre une autorité étatique oppressive et meurtrière ? Il s’est toujours proclamé agnostique et surtout, suivant ses dires, a-religieux, mais la foi dans le libre-arbitre et le goût de la controverse l’ont toujours habité . Faut-il penser à son enfance d’exilé en Franche-Comté auprès de ses parents fonctionnaires ? La dialectique entre des racines vives, pour lui ses grands-parents de Calvisson, et le présent nostalgique est propre à susciter les engagements militants. Faut-il évoquer son engagement précoce et éclatant dans la Résistance ? N’oublions pas que, le jour de la Libération, il pénétra dans la préfecture de Nîmes les armes à la main et y assuma quelques mois un rôle important avant de rejoindre les armées « Rhin et Danube » .
Tous ces éléments d’une vie antérieure à sa brillante carrière universitaire et à ses engagements civiques l’ouvraient au grand large des idées et l’éloignaient d’un confinement passéiste longtemps en vogue dans les milieux félibréens et même dans les sphères occitanistes qu’il fréquentait à Montpellier ou Toulouse. A ce titre, il sut dès 1945, avec les résistants Camille Soula, Ismaël Girard, Tristan Tzara et Félix Castan, refonder un Institut d’Etudes Occitanes dévalorisé par des complaisances à l’égard de Vichy.
Une vie de pensée et d’action
Il faut d’abord souligner son investissement dans l’enseignement : agrégé de lettres classiques il fut professeur aux lycées de Bédarieux, Sète ( avec pour élève un certain Yves Rouquette) , Arles et enfin Nîmes jusqu’en 1964, tout en assurant une charge de cours d’occitan auprès d’un autre Résistant, Charles Camproux à la Faculté des Lettres de Montpellier. Le souci de l’éducation, qu’il développait parallèlement à une érudition universitaire sans égale dans l’étude de la langue et de la littérature occitane, se retrouve dans son engagement aux côtés de la Ligue de l’enseignement, avec sa première épouse Andrée-Paule ( 1923-2015), l’éminent folkloriste Paul Delarue (1889-1956) et le Breton Pierre-Jakez Hélias (1914-1995). La commission « Arts et traditions populaires » de l’UFOLEA qu’ils animèrent dès le début des années 1960, promut les langues régionales au sein de l’école laïque et des institutions périscolaires . Il s’agissait bien d’éducation populaire : sortir d’un roman national ignorant de toutes spécificités régionales, et, simultanément, cultiver le sens des continuités et des renouvellements sans sombrer dans un folklorisme passéiste. Notre Ligue peut remercier Lafont et ses camarades, peu suspects de complaisance à l’égard d’un cléricalisme trop souvent brandi comme un alibi de la bonne conscience jacobine. Ils ont été des éclaireurs d’une nouvelle approche à une époque où un centralisme intransigeant dominait à gauche. Cette action de militant laïque a nourri la réflexion de Robert exposée dans son essai Sur la France (1968). L’articulation, inspirée par Bauer et les austro-marxistes, entre la nation primaire, celle de la terre natale, de la langue maternelle, de la formation familiale et des sentiments vécus, et la nation secondaire de la citoyenneté et de la vie sociale, allait façonner bien des consciences militantes.
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Pour fixer le bilan des actions qu’elle avait impulsées, la Ligue eut à cœur de publier en 1982 un bel ouvrage collectif Langue dominante , langues dominées, pour lequel Robert Lafont écrivit une copieuse introduction dont le titre La privation d’avenir ou le crime contre les cultures donnait le ton. En linguiste érudit, il dresse d’abord un panorama complet des langues de France, puis il analyse en historien leurs évolutions contrastées, en pointant bien sûr les responsabilités de l’Etat mais aussi les complaisances et les abandons des élites régionales. Il revient, pour le déplorer, sur le divorce durable entre le courant félibréen et l’occitanisme moderne qui se sont disputés la production d’une norme linguistique de l’occitan. Enfin, il analyse lucidement la renaissance récente des langues opprimées et spécialement de l’occitan en la reliant aux luttes socio-économiques de cette fin du XXème siècle. Il forme l’espoir d’un renouveau culturel couronnant une revitalisation globale des régions, mise à l’ordre du jour par le changement politique de 1981.
Sans se contredire, Lafont a toujours milité pour une gauche ouverte : il était suffisamment proche des socialistes pour instruire la loi Deixonne de 1951 qui ménagea dans l’enseignement public une place limitée mais officielle à l’enseignement trop longtemps différé des langues régionales. Mais il restait aussi en contact avec les communistes qu’il avait côtoyés au maquis , les syndicats de mineurs cévenols et rouergats, puis la gauche informelle des comités Gardarèm lo Larzac . Il faut avoir descendu avec Robert dans le puits de mine de Ladrecht en grève en 1980 pour mesurer le charisme de ce grand intellectuel aux yeux d’une classe ouvrière en plein désarroi . A ce titre, il mérite bien la longue notice qui lui a été consacrée dans le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, mouvement social.
Injustement évincé de l’élection présidentielle de 1974 pour une poignée de parrainages mal validés, il prit sans barguigner position en faveur de François Mitterrand, ce qui fut loin de faire l’unanimité chez les occitanistes, mais facilita ensuite le développement du mouvement Volèm viure al païs constitué dans la foulée et vite implanté, je puis en témoigner, chez les vignerons languedociens en particulier. Il exprima plus tard sa sympathie à l’égard des tentatives de structuration de l’occitanisme politique en liaison avec le mouvement écologiste , de Lutte Occitane au Partit Occitan , en mettant toujours en garde contre les dérives populistes et les tentations nationalistes.
Ecarté de la direction de l’IEO en 1980, il poursuivit son travail d’écriture et de diffusions d’idées ( une centaine de livres, un millier d’articles, maints congrès internationaux). Les axes de son action furent désormais la fraternité occitano-catalane et la construction d’une Europe fédéraliste et sociale, inscrite délibérément dans une démarche altermondialiste. Sa vision géopolitique de cette Europe du progrès fait certes une place de choix à l’arc méditerranéen dont les points forts, Barcelone, Marseille et Florence jalonnent aussi les étapes de sa longue vie. Mais il est aussi conscient du poids des pays du Nord où les traditions marchandes s’associent avec le besoin d’organiser.
Souvent déçu mais jamais découragé par les vicissitudes d’une construction européenne compliquée et souvent chaotique, il porta jusqu’au bout les espoirs d’une Occitanie épanouie par la renaissance de ses liens méditerranéens. Je le retrouvai en 1990 à Florence où nous habitions tous deux le quartier populaire du Ponte Rosso et de la route de Bologne ; sans négliger les relations avec l’université à laquelle appartenait sa deuxième épouse, la romaniste Fausta Garavini , ni les contacts avec l’Institut européen de Fiesole, Robert aimait se plonger dans la magie du Rinascimento en arpentant la ville-musée , ou sillonner la Toscane à bord de sa vieille SIMCA 1100. Cuisinier averti, il régalait ses invités de saltimbocche ou de risotti tout à fait délectables. Partager avec moi un cassolet amb codenes accompagné de discussions animées sur la laïcité à l’italienne ( mais oui !) ou les autonomies régionales bien ancrées dans ce pays frère lui fut sûrement agréable. Nos rencontres s’espacèrent ensuite mais on ne peut perdre de vue, ni surtout de cœur, un homme aussi attachant.
Nul doute qu’il eût souffert, ces dernières années, de voir le projet européen dévié par l’ultra libéralisme et la laïcité menacée par les communautarismes. Nul doute qu’il eût continué à produire de plus belle les outils intellectuels nécessaires à contrer ces deux dérives, à refonder partout et d’abord en cὸ nostre ( chez nous) une société d’amour et d’espérance.