Zemmour, Drumont, même combat ?

Dans son dernier ouvrage « Le venin dans la plume » Gérard Noiriel se livre à une rigoureuse comparaison entre deux pamphlétaires d’extrême-droite : Edouard Drumont et Eric Zemmour.

On pourrait être réservé. Peut-on comparer à un siècle de distance deux polémistes nationalistes ? Les parcours et les situations ne sont-elles pas différentes ? Ne frôlons-nous pas le risque d’amalgame ? Seulement voilà. Gérard Noiriel est un historien et un analyste de l’actualité particulièrement rigoureux. Il recense les faits en confrontant les sources. Et il compare. Le résultat est ravageur.

A la suite de la parution de « Destin français » d’Eric Zemmour, Gérard Noiriel avance cette comparaison dans un point de vue publié par Le Monde « Eric Zemmour tente de discréditer tous les historiens de métier ».  Critiqué pour en avoir trop dit, ou plutôt pas assez, il se lance dans ce qui deviendra un ouvrage de 240 pages « Le venin dans la plume » publié par les Editions La Découverte. L’avant-propos est carré. Il s’agit bien de défendre et illustrer le métier d’historien. Face non pas à du populisme mais à de la démagogie. Gérard Noiriel est lucide sur l’usage du mot « populisme ». Il s'agit pour lui de l’usage  que les dominants font du peuple pour régler leurs problèmes internes. On connaît la déformation de sens subie par le mot populisme qui désignait historiquement de grands mouvements populaires. Avec Zemmour nous nous trouvons devant une démagogie bel et bien analogue à celle développée par Drumont.

Qui fut Edouard Drumont ? Grégoire Kauffmann lui a consacré une remarquable biographie parue chez Perrin en 2008. Né en 1844, d’origine modeste, il se taillera une place dans le journalisme, un milieu encore peu professionnel, mais en pleine expansion. Mêlant nationalisme et internationalisme, affichant un soutien aux communards mais soutenu par des conservateurs tels que Alphonse Daudet, il consacre six ans à rédiger son pamphlet « La France juive » publié en 1886. Les deux tomes sont truffés de faits divers et d’attaques ad hominem. L’ouvrage dépasse les 60.000 exemplaires dès la première année et connaît ensuite 200 éditions. Dans la foulée Drumont fonde le journal « La Libre Parole » tiré à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, subit plusieurs procès, se bat régulièrement en duel, est élu député d’Alger et atteint une grande notoriété malgré des outrances qui indisposent jusque dans la droite qui le soutient. Les ligues d’extrême droite reprendront son antisémitisme mais le personnage finit dans l’indifférence générale et meurt en 1917.

Qui est Eric Zemmour ? Né en 1958 à Montreuil, il est d’origine modeste, comme Drumont. Comme beaucoup d’entre nous dont Gérard Noiriel qui rappelle son propre parcours. Mais l’origine ne garantit rien. Né dans une famille juive algérienne installée en région parisienne, notamment à Drancy, Zemmour est scolarisé à l’école Lucien-de-Hirsch la plus ancienne école juive de France. Il vit aujourd’hui dans les beaux quartiers parisiens. Passionné d’histoire, il échoue deux fois au concours de l’ENA, mais il prend sa revanche dans le journalisme le plus polémique.  Il consacre quelques ouvrages à la droite politique, puis connaît d’importants succès avec trois livres successifs « Mélancolie française », «  Le suicide français » et « Destin français » en 2018. Invité fréquemment dans les shows télévisés il excelle dans la polémique et la provocation. Ces affrontements à l’écran ont remplacé les duels. 

Gérard Noiriel effectue un parallèle sans concession entre les œuvres des deux auteurs. C’est l’objet d’un chapitre très dense : « La fabrication d’une histoire identitaire ». Cette histoire est fondée sur le distinguo radical entre « Eux » et « Nous ».  Les Français face aux juifs pour Drumont, le nationaliste français. Les Français (de souche et « de branche » : les juifs) face aux musulmans pour Zemmour, chaud partisan d’une alliance entre la France et Israël. Ce chapitre est aussi éclairant sur le fonctionnement des médias que sur le sujet lui-même. Gérard Noiriel utilise les termes « antisémitisme » et « islamophobie » pour qualifier leurs positions. Des débats souvent confus portent sur ces termes. Gérard Noiriel prend soin de préciser qu’il désigne les discours qui généralisent à toute une communauté religieuse des propos ou des comportements qui ne concernent qu’une infime minorité de leurs membres. Cela n’empêchant pas que l’on puisse porter un regard critique sur les dogmes religieux, les politiques qui s’en réclament ou les comportements des personnes qui s’identifient comme « juif » ou « musulman ».

Comment répondre à ces polémistes ? s’interroge ensuite Gérard Noiriel. Sans doute en s’inspirant de l’histoire.  En réfutant, en argumentant pied à pied. L’exercice n’est pas si simple comme le montrent les textes d’Alfred Naquet et d’Anatole Leroy-Beaulieu il y a un siècle. Il est encore moins simple à l’heure d’internet et des réseaux sociaux. « Le venin dans la plume » est un bel exemple de contre-poison. Et, sans doute plus encore, la magnifique œuvre que Gérard Noiriel nous a offert en 2018 : « Une histoire populaire de la France ».  Notre histoire à tous…

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