Charles Conte
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Billet de blog 11 nov. 2021

Le 11 novembre, entre mémoire et histoire

L’armistice est signé le 11 novembre 1918. En 1922, le 11 novembre devient un jour férié dédié aux commémorations. La mémoire et l’histoire sont sollicitées et mises en question.

Charles Conte
Chargé de mission à la Ligue de l'enseignement
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Le 11 novembre 1918 l’armistice est signé dans la clairière de Rethondes au cœur de la forêt de Compiègne.  Il sera suivi du traité de Versailles sept mois plus tard. La Grande Guerre, la guerre de 14-18, aura vu les nations européennes mobiliser 60 millions de soldats. Dix millions de militaires et de civils mourront. Vingt millions seront blessés. L’Europe s’est dévastée dans un conflit fratricide. Portant l’héritage de ce massacre à l’échelle continentale, la mémoire, affective et subjective, rencontre l’histoire, qui se veut descriptive et objective. Maurice Genevoix et Erich Maria Remarque témoigneront, parmi des milliers d’autres. L’historiographie est abondante.

Chaque village de France élèvera un monument rendant hommage à ses morts. Presque toutes les familles sont endeuillées. Un Français sur cinq, soit huit millions d’hommes, ont été mobilisés. Un million quatre cent cinquante mille sont morts. Dans une étude des monuments aux morts publiée dans « Les lieux de mémoire » (Editions Gallimard), Antoine Prost souligne : « On ne célèbre ni l’armée, ni même la Patrie aux monuments aux morts. C’est au contraire la Patrie qui rend hommage aux citoyens… Le monument ne préjuge pas des opinions des citoyens : en cela il est républicain et laïque ; d’ailleurs il évite également les emblèmes religieux. Nous sommes en présence de monuments civiques ».

Le souvenir se cristallise sur la bataille de Verdun. Antoine Prost y consacre une autre étude, toujours dans « Les lieux de mémoire ». La plupart des divisions de l’armée française ont combattu sur ce front. Environ 260 .000 hommes mourront. Autant du côté allemand. Antoine Prost décrit une «  transgression des limites de la condition humaine. Les soldats étaient livrés sans défense aux obus, sur un sol nu, ravagé, dévasté, inhumain. Retranchés de l’humaine société, abandonnés aux éléments – la pluie, la neige, le vent, le froid – sans pouvoir satisfaire leurs besoins les plus élémentaires, ils se trouvaient ramenés en deçà de toute civilisation ». Les 36.000 monuments aux morts conservent le souvenir de cette épouvantable épreuve collective. Un tissu associatif local s’investit. La Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale a organisé les commémorations durant quatre ans. Une grande collecte de souvenirs s'est déroulée. Curieusement ce site ainsi que le site Internet de la Mission, pourtant forts riches, ont été supprimés et ne sont en partie accessible que grâce à un archivage indépendant...

Les abus de la mémoire

Comment évolue la mémoire collective du 11 novembre ? Johann Michel, professeur à l’université de Poitiers, a consacré un Que sais-je ? au « devoir de mémoire ». Il décrit le « paradigme du 11 novembre », l’hommage aux morts pour la France, reconfiguré en mémoire de la Résistance, qui s’efface devant le « référentiel de la Shoah », la reconnaissance de victimes innocentes. Les deux ont à la fois un caractère spontané et un caractère imposé. Johann Michel note : « A la différence du fonctionnement spontané de la mémoire et de sa fonction déclarative et narrative, le devoir de mémoire est gouverné par un impératif moral, voire un commandement politique ». A cet aspect impératif s’ajoute « l’élargissement du devoir de mémoire », notamment aux mémoires des traites négrières et de l’esclavage colonial. Dès 1998 Tzvetan Todorov publie un livre critiquant « Les abus de la mémoire ». Son succès lui donne l’allure d’un manifeste rassembleur. L’expression sera reprise par l’anthropologue Emmanuel Terray en 2007 dans son livre « Face aux abus de mémoire ».

Nous vivons le temps de la « concurrence des victimes » pour reprendre le titre de l’ouvrage du sociologue Jean-Michel Chaumont. Celui-ci montre comment un certain sentiment de honte éprouvé par les survivants supposés passifs du génocide nazi se transmue dans les années soixante en une demande de reconnaissance de victimes innocentes. Plus tard c’est le sentiment de dette à l’égard d’une République libératrice de l’esclavage qui se transmue en revendications à l’égard d’une République coloniale. Ce phénomène complexe s’accélère. Les porteurs de mémoires cherchent à obtenir le caractère d’une injonction officielle. Johann Michel décrit la juridisation du devoir de mémoire (Procès Barbie…), sa politisation (Chirac et la rafle du vélodrome d’hiver…) et sa légalisation. Alors que six journées de commémoration nationale ont été adoptées en 120 ans, six autres l’ont été depuis 2000, auxquelles s’ajoutent les lois dites mémorielles.

Le devoir d’histoire

Le devoir de mémoire est un impératif controversé. Non pas les mémoires multiples en tant que telles, qui sont aussi légitimes que nécessaires à tout groupe humain. Mais le caractère obligatoire et officiel donné par le mot « devoir ». Les lois mémorielles font, en particulier, l’objet de la contestation des historiens. Pour l’association « Liberté pour l’histoire », « L’histoire ne doit pas être l’esclave de l’actualité ni s’écrire sous la dictée de mémoires concurrentes. Dans un État libre, il n’appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l’historien sous la menace de sanctions pénales ». En 2003 « La mémoire, l’histoire, l’oubli » de Paul Ricoeur donne une remarquable profondeur philosophique à ce débat.

Finalement Antoine Prost dégage la notion de « devoir d’histoire » dans ses « Douze leçons sur l’histoire ». Il ne s’agit pas d’injonction morale ou politique. C’est un rappel du métier d’historien. L’enquête, la collecte des faits, leur analyse, leur présentation la plus objective possible sont des éléments de ce « devoir d’histoire ». Il intègre les différentes mémoires sous la forme de témoignages qui seront soumis à confrontation avec d’autres témoignages et à vérification factuelle. Philippe Joutard a détaillé ce fonctionnement dans « Histoire et mémoires, conflits et alliance ». Le devoir d’histoire est étroitement lié à la liberté d’expression. Philippe Joutard l’illustrait en intervenant sur le thème des lois mémorielles lors des Rencontres laïques de la Ligue de l’enseignement. Son intervention est présentée dans la vidéo ci-dessous. Elle prend place dans un débat public rationnel plus que jamais nécessaire.

Laïcité et Liberté d'expression - Philippe Joutard © La Ligue de l'enseignement

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