Trois livres pour la liberté d'expression...

Trois ouvrages d'Emmanuel Pierrat illustrent et défendent la liberté d'expression. Il était un des intervenants des Rencontres laïques de la Ligue de l'enseignement consacrées à la liberté d'expression du 5 juin 2019.

La liberté d’expression est la condition impérative du fonctionnement démocratique, du progrès scientifique, de la création artistique. Elle garantit la clarté des décisions des citoyens élus. Elle est nécessaire aux échanges intellectuels entre chercheurs. Elle est essentielle dans le monde des arts et des lettres. La liberté d’expression est le fruit d’un combat multiséculaire, toujours recommencé. L’Antiquité gréco-latine, la Renaissance, la philosophie des Lumières n’ont pu se déployer que grâce à d’âpres combats pour la liberté d’expression. Et d’abord pour la liberté d’expression en matière religieuse. C’est ce qu’exprime la notion de liberté de conscience. Nous la souhaitons absolue. Mais nous sommes tous tentés par le recours à la censure… Pour lutter contre cette dérive et promouvoir le réflexe  de défense et de promotion de la liberté d’expression, des Rencontres laïques sont organisées par la Ligue de l'enseignement  Elles ont eu lieu le le 5 juin. Il est encore temps de s'inscrire. En avant-première voici la recension de trois livres de l’avocat et essayiste Emmanuel Pierrat qui défend avec force et vigueur la liberté d'expression...

Le Code de la liberté d’expression

Le premier est un « Code de la Liberté d’expression » (Anne Rideau Editions). Avec son collègue Vincent Ohannessian, il a rassemblé les textes et la jurisprudence  qui posent fermement ce principe : conventions internationales, à commencer par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, confortée par des pactes internationaux et des chartes européennes. Les législateurs républicains l’ont affirmé avec la Déclaration des Droit de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : « Article 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. Article 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». L’affirmation vitale qui est au cœur de la Déclaration de 1789 est bien celle de la 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse « L’imprimerie et la librairie sont libres ».

Le grand livre de la censure

Et pourtant ! Emmanuel Pierrat estime à 400 les textes sur la liberté d’expression. Aujourd’hui encore une à deux lois sont votées chaque année dans un sens restrictif. Le Code de la liberté d’expression contient près de 300 pages consacrées aux textes qui la limitent ! Certes en général inspirés par de bons sentiments (protection des bonnes mœurs, puis protection de l’enfance, lutte contre les racismes, contre la provocation à la haine, au suicide, aux incitations à fumer, à boire…), ce foisonnement répressif pourrait être mal utilisé par un pouvoir  fort. Sans changer une virgule aux textes. Un seul exemple : la loi de 1972 contre le racisme réprime « ceux qui... auront provoqué à la discrimination, la haine, la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ». Nation ? Religion ? Sur plus de 200 procès, l’Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l’Identité Française et chrétienne (AGRIF) en a gagné une trentaine en première instance en utilisant notamment cette loi mal formulée.

Anastasie, célébrissime figure de la censure dessinée par le caricaturiste André Gill en  1874, a une très longue histoire. Emmanuel Pierrat  en rappelle un grand nombre d’épisodes dans « Le grand livre de la censure » (Editions Plon). Tous ne sont pas aussi connus que les mésaventures de Baudelaire ou de Boris Vian. Notre auteur rappelle ainsi celles de Gustave Courbet, Henry Miller, Salman Rushdie, Marjane Satrapi, Ernest Pignon-Ernest, Andy Warhol, Stéphane Guillon, Pierre Desproges, Jean Genet, Siné, Peter Handke, lady Gaga, Zep, Olivier Letellier… Ces censures étant le fait de l’Etat, mais aussi, de plus en plus, le fait de groupes de pression. L’ignoble assassinat des caricaturistes de Charlie hebdo fut le plus violent mais pas le dernier épisode. Contrairement à ce qu’on croit parfois, la liberté d’expression est de plus en plus limitée.

Nouvelles morales, nouvelles censures

Emmanuel Pierrat n’a pas limité son expertise au droit positif et à l’histoire de la censure. Il a mené une enquête sur les nouvelles censures qui prolifèrent aujourd’hui. Elles se réclament de nouvelles morales. Son livre « Nouvelles morales, nouvelles censures » (Editions Gallimard) en offre un panorama en quinze chapitres parfois hilarants, parfois inquiétants. En référence au Tartuffe de l’immortel Molière (Cachez ce sein que je ne saurai voir…), chaque chapitre débute par « Cachez… ». Sont censurés des personnages immoraux comme… des fumeurs ! Sartre, Lucky Luke, Jacques Tati… Des repris de justice (mais seulement en période de liberté conditionnelle, pas avant ni après)…  Les seins, toujours, prohibés sur Facebook où pullulent les images de violence… La couleur même de certains auteurs, tout comme le fait de se grimer en Noir, le « blackface »… Certaines statues relevant du « passé colonial » sont censées être détruites… tout comme certains noms ou œuvres ne doivent plus être évoquées, de Colbert à Céline, même pour les soumettre à la critique politique et littéraire… Bien sûr, même les classiques, de Voltaire à Hergé doivent passer sous les nouvelles fourches caudines… Des livres pour enfants tels que « Petits contes nègres pour les enfants blancs » de Blaise Cendrars, un auteur admirateur des contes africains… Car même des mots sont déclarés tabous par ceux qui n’ont pas lu « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » de l’excellent Dany Laferrière. Nouvelle preuve de l’absurdité de la censure,  « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » de Harper Lee dont la publication en 1960 avait suscité un bel élan antiraciste… est aujourd’hui retiré de certaines bibliothèques des USA pour son vocabulaire trop cru.

A peine publié, l’inventaire opéré dans « Nouvelles morales, nouvelles censures » est étoffé par l’annonce de 200 livres retirés dans une école de Barcelone, de propositions d’interdiction de critique du sionisme, de la mise en cause d’une exposition sur Toutankhamon, de la tentative de censure d’une représentation des Suppliantes d’Eschyle… Au sein de beaucoup de groupes religieux ou ethniques la tentation existe de contrôler les discours ou les œuvres qu’ils estiment les concerner. Nous assistons à une  rivalité mimétique dans cet exercice. Didier Leschi l’a démontré dans un de ses ouvrages. La concurrence des mémoires, notamment pour obtenir le vote de lois mémorielles, en est un des aspects les plus marquants.

Que pouvons-nous faire aujourd’hui ? Prendre conscience que « le geste du censeur est toujours une défaite » comme l’écrit Marie Kuhlmann dans « Censure et bibliothèques » (Editions du Cercle de la Librairie). Elle souligne : « La persistance d’un acte que les sociétés démocratiques feignent de réprouver, et dont l’efficience reste à démontrer, témoigne de sa vitalité et de son enracinement dans l’imaginaire. La censure apparaît comme un acte symbolique par lequel le censeur tente de museler les peurs qui le hantent, d’échapper aux dangers qui l’assaillent ou au destin dont il se sent menacé. Les hommes ont toujours cru pouvoir disparaître les forces qui leur semblent hostiles en supprimant les textes dans lesquels elles s’incarnent… ».

Le développement d’internet réduit à néant la quasi-totalité des tentatives de censure. Nous avons à assumer ce fait. Contre les discours de haine ou les fausses nouvelles, seuls le débat rationnel et l’éducation à l’exercice d’une pensée libre sont réellement efficaces sur la durée. C’est une tâche longue, difficile, ingrate… mais c’est la seule porteuse de fruits. Dans un débat intellectuel, littéraire, artistique,  dans un conflit politique, devant une situation sociale difficile… le premier geste doit être celui de maintenir les conditions effectives de la liberté d’expression de toutes les parties. Tout comme l’effort pour assurer une liberté absolue de conscience, l’effort pour assurer la liberté d’expression à laquelle elle est indissolublement liée, n’aura jamais de fin. C’est un idéal vers lequel nous tendons, un combat de chaque jour…

 

 

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