La minute de silence : laïque et républicaine !

Quelle est l'origine de la fameuse minute de silence ? Pascal Bouhours, principal de collège retraité, nous la révèle dans un article surprenant...

Que de discours lorsque des jeunes (ensauvagés?) n’ont pas respecté la minute de silence lors des hommages aux victimes du terrorisme! Mais leur a-t-on expliqué ce qu’est « la minute de silence »? Le sait-on seulement ?

Curieusement, il semble bien que l’origine soit oubliée et qu’aucune des personnes scandalisées par son non-respect n’a pris le temps (quelques minutes !) de s’en inquiéter.

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Principal d’un collège REP, je me trouve en 2015, à assurer le lundi 16 novembre un retour de week-end terrible : Paris a connu l’horreur que l’on sait le vendredi précédent (Bataclan, terrasses, stade de France). L’équipe du collège, comme tout le pays, est sous le choc. Un élément un peu plus spécifique ajoute à la difficulté du moment : plusieurs dizaines d’élèves habitant le quartier populaire du collège étaient au stade de France le vendredi soir. L’équipe de direction (Principale adjointe, gestionnaire, directeur SEGPA et CPE) passe une bonne partie de l’après-midi du dimanche à préparer l’arrivée des collègues et élèves le lendemain matin.

Il faut notamment assurer la minute de silence décidée au niveau national. Celle-ci, le matin, se passe « bien », aucun incident signalé : un moment de parole avant, (j’avais préparé un texte à lire aux élèves), puis la minute de silence. Celle-ci ne fait pas toujours une minute. En réalité, les minutes de silence ne durent que très rarement une minute. Un journaliste du MondeDonald Walther, a fait la liste des 83 minutes de silence observées à l'Assemblée nationale entre 1998 et 2016. Il les a chronométrées une par une. Il a d'abord remarqué que la fréquence annuelle des minutes de silence avait été multipliée par trois sur cette période et a fait une moyenne de leur durée réelle : 32,47 secondes en moyenne depuis 2008, ce qui équivaut à diviser par deux cette fameuse minute.

Peu après 12 heures, le téléphone sonne : une mère d’élève cherche à me joindre. « Je veux vous présenter des excuses parce mon fils (appelons le Mehdi) n’a pas fait la minute de silence. Je l’ai grondé et lui ai dit qu’il devait obéir à ses professeurs et que si on lui disait de faire une minute de silence, il doit la faire. Il m’a répondu : « Mais maman, ce n’est pas notre religion ! »

Je suis pourtant certain que Mehdi a bien observé la minute de silence. (Vérification faite : c’est le cas). Mais je me trouve alors à expliquer que la minute de silence n’a rien de religieux, et demande à Mehdi de se présenter à mon bureau dès son retour au collège, à 13h30 pour le lui expliquer. Voulant étayer mes propos pour l’élève que je m’apprête à recevoir, je cherche alors (internet !) des précisions sur la minute de silence.

Et moi, qui en ai fait beaucoup depuis mon enfance, notamment devant le monument aux morts les jours de commémoration comme tous les enfants des écoles communales, découvre alors que cette tradition que je croyais ancestrale n’en a pas toujours été une, encore moins ancestrale. J’avoue (pardon aux historiens !) que si dans un film historique, des romains, grecs, égyptiens, seigneurs du moyen-âge, avaient observé une minute de silence, je n’aurais été ni surpris, ni choqué !

Alors, quelle est l’histoire de cette minute de silence ?

Elle est très liée à la première guerre mondiale et prend forme en remplaçant pour la première fois le son des cloches et les salves de canon, grâce à une loi, pour célébrer l'Armistice de 1918. Comme l’écrit le journaliste Paul Faure dans le journal "le populaire de Paris" : « La manière de M. Clemenceau était bruyante. Celle de M. Poincaré va être silencieuse. » 

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La loi promulguée par le président du Conseil, Raymond Poincaré (25/10/1919 puis 24/10/1922), pour « la commémoration et à la glorification des Morts pour la France au cours de la Grande Guerre », initie l'idée de la minute de silence qui sera observée pour la première fois le 11 novembre 1922.

Le journaliste Pierre Ropert écrit dans un article consacré à la première minute de silence en France écrit: "Si des exemples épars de minutes de silence ont été relevés auparavant (la première instance de cette commémoration prenant place le 12 février 1912 au Portugal, 10 minutes de silence !), c'est au lendemain de la Première Guerre mondiale qu'elle prend une tournure plus universelle. En passant d’abord par le royaume Uni : lorsque l'armistice est signé, il est fêté bruyamment, les gens dansant dans la rue, au grand dam de l'ancien combattant de l'armée britannique et journaliste Edward George Honey. Ce dernier s'empare de sa plume et, le 8 mai 1919, fait parvenir au journal Evening News une lettre dans laquelle il regrette qu'un hommage aux morts plus approprié n'ait pas été observé :

« Cinq petites minutes seulement. Cinq minutes silencieuses de commémoration nationale. Une intercession sacrée. Une communion avec les morts glorieux qui nous ont apporté la paix, et de la communion une force nouvelle, l'espoir et la foi dans le lendemain. »

L'idée ne remporte pas immédiatement l'adhésion, jusqu'à ce que Sir Percy Fitzpatrick fasse suivre une suggestion identique au roi George V, qui déclare le 7 novembre 1919 qu'au "moment où l'Armistice est entré en vigueur, à la onzième heure du onzième jour du onzième mois, il peut y avoir pendant un bref instant de deux minutes une suspension complète de toutes nos activités normales… afin que, dans une immobilité parfaite, les pensées de chacun puissent se concentrer sur le souvenir respectueux des morts glorieux".

Les cinq minutes paraissant trop longues, elles ont été réduites à deux minutes, notamment à l’assemblée : l'une pour les morts, la seconde pour les survivants". 

On notera « l’intercession sacrée » et le rôle du Roi… La même question de l’hommage aux morts et survivants, c’est à dire à tous les combattants de la première guerre mondiale, se pose dans de nombreux pays et bien sûr en France où l’église catholique voudrait que le 1er novembre (la Toussaint) soit la journée de commémoration officielle.

C’est d’ailleurs ce qui sera d’abord décidé : la loi du 25 octobre 1919, « relative à la commémoration et la glorification des morts pour la France au cours de la grande guerre » décide que : « Tous les ans, le 1er ou le 2 novembre, une cérémonie sera consacrée dans chaque commune à la mémoire et à la glorification des héros morts pour la patrie. Elle sera organisée par la municipalité avec le concours des autorités civiles et militaires »(Article 6 de la loi en question, paru au JO le 26 octobre 1919)

Notons au passage la distance apparente aux églises, et à l’église catholique en particulier, aucunement citées dans la loi, ni associées au concours de la commémoration.  Ceci ne va pas sans débats, notamment à l’assemblée. La loi du 9 décembre 1905 fondant le caractère laïque de la République est très récente et suscite encore bien des remous. Cependant, si aucune référence aux fêtes religieuses de novembre n’y apparaît explicitement, choisir le 1er (Toussaint) ou le 2 novembre (fête des morts) qui relèvent du calendrier catholique n’est pas sans ambiguïté voire contradiction.

L'historienne Elise Julien précise  dans un article paru dans "Le souvenir français".: « De fait, dès 1919 le 1er et le 2 novembre sont des dates de commémoration à l’échelle locale. Ainsi à Paris, c’est le Bureau du Conseil municipal, en conformité avec la loi, qui décide que la cérémonie consacrée aux morts de la guerre aura lieu le 2 novembre au Panthéon. Pour sa part, l’Eglise catholique – pourtant très critique envers la loi d’octobre 1919 qui ne la mentionne pas explicitement – se plaît à constater qu’à travers le pays, les cérémonies civiles aux morts de la guerre sont le plus souvent précédées de cérémonies religieuses et que les commémorations, soutenues en cela par une législation traditionaliste, se concentrent bel et bien autour des fêtes catholiques que sont la Toussaint et la fête des Morts. Mais les associations d’anciens combattants se distinguent en préférant organiser leurs propres manifestations, non-officielles, à la date du 11 novembre 1919. Puisqu’à leurs yeux seule cette date est digne de commémorer le sacrifice des combattants, elles s’arrogent le monopole d’une commémoration au jour anniversaire de l’Armistice ».

La France est sous le choc de cette terrible guerre, et nombre de combattants, au milieu de l’horreur et du carnage, ont pris des distances avec l’Église. Pensons aussi que beaucoup des anciens combattants et morts « pour de la France » étaient de religions et de cultures très diverses, notamment des colonies françaises de l’époque...

Malgré donc la loi du 25 octobre 1919, c’est le 11 novembre et non le 1 ou le 2 qui a sens pour les anciens combattants.

Ajoutons que la droite et le patronat français, voulant « éviter » un jour férié supplémentaire, sont contre la date du 11 novembre, ce qui apparaîtra encore les années suivantes (mais pas opposé à laisser la Toussaint fériée !)

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Les associations d’anciens combattants organisent donc leurs propres manifestations, non-officielles, le 11 novembre 1919. Elise Julien poursuit dans son article : " en 1920, les anciens combattants continuent d’organiser leurs propres manifestations au 11 novembre, sans considération pour la loi d’octobre 1919. La loi ne change pas mais l’Etat semble plus sensible à leurs revendications commémoratives, quoiqu’en les insérant dans un ensemble plus vaste : en raison du cinquantenaire de la République, c’est le 11 novembre que doivent avoir lieu, cette année-là, les cérémonies en l’honneur des morts de la guerre. Le gouvernement estime que ce jour est mieux choisi que la Toussaint pour témoigner de la reconnaissance du pays à ses morts de la guerre tout en célébrant la fondation de la République. Le 11 novembre 1920 est ainsi déclaré férié par la loi du 1er septembre 1920. Lors de la séance extraordinaire de la Chambre qui a lieu le 8 novembre, trois jours seulement avant la cérémonie prévue, la discussion du projet de loi relatif à la translation à Paris des restes d’un Soldat Inconnu donne lieu à un débat houleux ; la date du 11 novembre ne suscite en revanche aucune contestation. Il s’avère à cette occasion que l’Etat ne peut pas célébrer la mémoire de la guerre sans les combattants qui l’ont faite, en continuant d’ignorer l’anniversaire de l’Armistice.

Cette prise de conscience conduit en 1921 à une révision de la législation : après que le 11 novembre a été férié en 1920, le pays ne comprendrait pas que la fin de la guerre ne soit plus célébrée à chaque anniversaire. Le 4 novembre 1921, lors de la discussion à la Chambre, la droite fait valoir que le nombre de jours fériés en France est bien suffisant et que si l’anniversaire de l’Armistice a tout lieu de figurer dans le calendrier patriotique français, il serait bon que cette fête n’enlève pas un jour de travail. Pour beaucoup d’anciens combattants de l’Assemblée, cette question de date n’est rien moins qu’un « point de détail », ce que résume ainsi le lieutenant-colonel Josse : « Pour nous, le 11 novembre est la plus grande date de l’histoire. » La loi du 9 novembre fixe pourtant l’anniversaire de l’Armistice le 11 novembre si c’est un dimanche ou, dans le cas contraire, le dimanche suivant.

La promulgation de cette loi provoque un véritable tollé chez les anciens combattants. Le Parlement s’est mis dans la situation extrêmement inconfortable de devoir célébrer même l’Armistice sans eux. Affront ou maladresse, chacun s’efforce désormais de corriger cet état de fait et les demandes de révisions de la loi ne se font pas attendre. Dans l’ensemble, les arguments n’ont pas changé mais le rapport de forces a nettement évolué en faveur des combattants". 

La loi fixant au 11 novembre la commémoration de la victoire et de la paix est promulguée le 24 octobre 1922. La loi du 28 février 2012 a depuis fixé au 11 novembre la commémoration de tous les Morts pour la France.

Et c’est ce 11 novembre 1922 qu’a lieu la première minute officielle de silence en France.

Quelques années après la loi de 1905, sans concours des églises et déconnectée des fêtes catholiques, c’est donc une loi de la République qui, initialement, choisit un hommage public permettant un moment collectif de recueillement où chacun peut rendre hommage silencieusement à sa manière et selon ses choix aux morts de la première guerre mondiale, dont rappelons-le, les religions et les cultures étaient très diverses.

On peut d’ailleurs penser que les monuments aux morts en place publique revêtent un même caractère républicain et laïque : ils auraient pu être placés dans des églises comme c’est le cas parfois à l’étranger ou dans certaines régions de France où les listes des morts se trouvent à l’intérieur des églises…

Cette pratique de minute silencieuse s’est ensuite développée très largement et est devenue le moment traditionnel d’hommage que nous connaissons maintenant pour honorer et garder en mémoire des événements ou des personnalités.

N’ayant strictement rien de religieux, mais sans nier les croyances ou non-croyances de chacun, elle est donc tout à fait laïque ! Elle pourrait même être vue comme un symbole de ce que peut être un geste laïque dans notre République.

Cette dimension hautement républicaine et laïque ne devrait-elle pas, en milieu scolaire au moins, précéder brièvement toute minute de silence ?

En somme (sans jeu de mot) : juste une minute pour expliquer la minute de silence 

 Pascal BOUHOURS, principal de collège retraité

Pour plus de détails :

Site du CNDP 

Gallica 

 Comment ne pas penser en évoquant cette période au magnifique roman de Pierre Lemaître « Au revoir là-haut » et au film qui en est issu ?

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