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Billet de blog 13 juin 2010

Pédophilie: la stratégie suicidaire du Vatican

Christian Terras, rédacteur en chef du magazine Golias, propose une analyse sur Mediapart.

Charles Conte
Chargé de mission à la Ligue de l'enseignement
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Christian Terras, rédacteur en chef du magazine Golias, propose une analyse sur Mediapart.

La pourpre cardinalice voit rouge à son évocation. Christian Terras, 45 ans, s'il a donc atteint depuis un lustre l'âge canonique (jadis fixé à 40 ans pour les femmes au service des ecclésiastiques...), n'a toujours pas bonne réputation. Il bataille à la tête de la revue Golias, créée en 1985, qui compte près de 9.000 abonnés. L'épiscopat français conteste l'adjectif catholique à ce magazine réfractaire, vécu en haut lieu sacerdotal comme une machine de guerre contre l'institution. Golias réplique avec cette citation de l'évêque cathare Guilhem Bélibaste, devenue son slogan: «Notre route n'est pas celle des puissants, des rois et des évêques ; aucun d'entre eux ne connaîtra la saveur partagée d'un oignon au bord du chemin.»

 La saveur honteuse de pratiques sexuelles scélérates, révélées par l'interminable scandale des prêtres pédophiles à travers le monde, jette un discrédit planétaire sur une Église universelle à l'heure de «la lumière de Pâques», tandis que règne un pape de transition affaibli mais verrouilleur. Le point avec Christian Terras.

Existe-t-il des statistiques à propos des prêtres pédophiles ?

Aucune étude quantitative sérieuse n'a été menée ou rendue publique. L'été dernier, dans un mensuel espagnol, le cardinal Hummes, préfet de la Congrégation pour le clergé, évoquait 20.000 cas ces quarante dernières années dans le monde. Il s'agit manifestement d'affaires remontées jusqu'au Vatican, mais beaucoup n'ont sans doute pas laissé de traces, pour avoir été gérées par les évêques locaux. Il faudrait donc peut-être doubler ce chiffre pour approcher de la vérité.

Les prêtres étant un peu plus de 400.000 dans le monde, l'hypothèse basse, fondée sur les déclarations du cardinal Hummes, impliquerait qu'il y ait eu ces quarante dernières années près de 5% de prêtres pédophiles; soit près de 10% après corrections.

Nous travaillons actuellement avec un statisticien, catholique et ouvert, qui a établi que la dangerosité des clercs était 10 à 40 fois supérieure à celle des laïcs en la matière.

Pourquoi le silence fut-il si longtemps de mise ?

De tels drames interviennent dans des familles croyantes ayant intériorisé la figure sacrée du prêtre non dénonçable. C'était parfois un ami de la famille, insoupçonnable, qui s'attaquait à une progéniture qu'on refusait alors de croire. Lorsqu'au sortir de l'adolescence, l'enfant violé parvenait à se faire entendre, de nombreux couples se brisaient sous le choc. Ceux qui tenaient allaient voir l'évêque pour l'interpeller. Celui-ci compatissait, semblait à l'écoute, mais les actes n'étaient pas à la hauteur des tragédies vécues: le prêtre pédophile était déplacé d'une cinquantaine de kilomètres et continuait.

Il a fallu des scandales aux Etats-Unis dans les années 1990, puis dans une Irlande brutalement sécularisée - ce que ne cesse de fustiger Benoît XVI -, pour que les fidèles refusent de s'en remettre à une institution qui ne réglait rien et parfois inversait la culpabilité, au profit des curés fautifs, érigés en Christ aux outrages victimes de chasses à l'homme...

Le célibat des prêtres vous semble-t-il «pousse-au-crime» ?

C'est majoritairement une cause de souffrance, imposée tardivement, au XIIe siècle, pour radicaliser sur le modèle du monachisme l'engagement chrétien des prêtres diocésains pourtant immergés dans le peuple. Cette discipline ecclésiastique n'a donc rien d'un dogme et doit beaucoup à des questions immobilières: il s'agissait en effet de mettre fin à la transmissibilité des églises et de leurs richesses, par les prêtres, au profit de leur descendance...

Le célibat, selon mes observations et les confidences recueillies depuis plus de vingt ans, aboutit à la situation suivante:

- 15% des ecclésiastiques semblent avoir trouvé un équilibre en sublimant toute sexualité (parfois dans le pouvoir, dans les études ou dans l'art).

- 75% des prêtres découvrent en chemin, alors que l'abstinence semblait ne rien peser face à la joie d'apporter la bonne nouvelle dans leur engagement initial, les tiraillements de la chair. La moitié transgresse alors, bénéficiant de la tolérance hypocrite du système, à condition de «fauter» dans la discrétion.

Transgression aussi bien hétérosexuelle qu'homosexuelle?

Oui, avec une nette progression de cette dernière, comme si les combats des associations autour du droit à l'existence des homosexuels avaient également gagné le clergé. Une telle transgression apparaît de surcroît moins dangereuse puisqu'elle ne laisse pas de traces (songez que l'actuel président du Paraguay, Fernando Lugo, ancien évêque, croule sous les demandes de reconnaissance en paternité!). La pratique homosexuelle est ainsi fort prisée au Vatican.

Avez-vous été tenté de vous livrer à quelque dénonciation («outing»)?

L'écart entre les leçons données à la terre entière et les conduites des uns et des autres constitue à mes yeux une telle hypocrisie, que la tentation nous a effectivement effleurés. Mais nous avons finalement estimé que cela relevait de la vie privée. Et nous n'avons pas eu envie de passer notre propre vie à traquer les flagrants délits de compagnonnage chez les Éminences...

Dans votre classement du clergé (15% de purs à toute épreuve, 75% de torturés dont la moitié transgresse), il manque environ 10%...

C'est la véritable ombre au tableau. Il s'agit précisément de ces prêtres ayant des problèmes pathologiques liés à une sexualité dangereuse, puisqu'elle ne s'exerce pas avec des adultes consentants, mais à l'encontre d'enfants.

Peut-on aller jusqu'à estimer que la prêtrise attire des prédateurs?

Elle me semble effectivement permettre à des candidats de se positionner. Ils savent avoir accès à des proies et pouvoir s'en donner à cœur joie du fait de la culture de l'omerta d'une institution qui les protégera. Des discussions avec des psychologues impliqués dans certaines thérapies appropriées à de tels cas m'ont convaincu qu'il y a, en l'occurrence, croisement de perversions individuelles et d'une perversion institutionnelle.

L'Église en tremble aujourd'hui sur ses bases...

Les fidèles du monde entier veulent être traités en responsables et non plus en

simples enfants de chœur. Une opinion publique catholique est en marche. Benoît XVI, lors du dimanche des Rameaux, l'a renvoyée à ses «jacasseries», qui le laisseraient indifférent. Dixit le pape, engoncé dans une vision de l'infaillibilité de son institution par définition non pécheresse, alors qu'il ne se passe pas un mois, rien qu'en France, sans que ne soit signalé un cas de prêtre pédophile. Les Irlandais ont en mémoire l'ordre donné au nonce de ne pas collaborer avec la justice au sujet des tortures sexuelles, venues de l'Église et tues par elle, à l'encontre de milliers d'enfants.

La stratégie du Vatican est suicidaire et ne survivra pas au pape actuel, qui prend de plein fouet une crise majeure tous les six mois: intégrisme, négationnisme, pédophilie... Les catholiques sont désespérés par ce successeur de saint Pierre quasiment schismatique, dans la mesure où il se montre si peu pasteur en refusant d'écouter le peuple de Dieu: le «sensus fidelium», ce frémissement des fidèles, qu'il rejette au mépris de sa mission et de son mandat.

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