Jean Jaurès et l'instruction morale à l'école

Dans un article de « La Dépêche » du vendredi 3 Juin 1892 Jean Jaurès traitait de "L'instruction morale à l'école". Voici le texte de cet article redevenu d'actualité.

Dans un article de « La Dépêche » du vendredi 3 Juin 1892 Jean Jaurès traitait de "L'instruction morale à l'école". Voici le texte de cet article redevenu d'actualité.  Il y a quelques jours, dans l’amphithéâtre de la Faculté des lettres de Toulouse, madame Kergomard, inspectrice générale des écoles maternelles, a donné à plus de cinq cents instituteurs ou institutrices de Toulouse et du département quelques conseils sur l’enseignement de la morale dans les écoles primaires. Elle a mis dans ces conseils son esprit très ferme et son âme très vaillante : je voudrais y revenir, non pour ajouter quelque chose, mais pour insister, car il le faut.   La morale laïque, c’est-à-dire indépendante de toute croyance religieuse préalable, et fondée sur la pure idée du devoir, existe ; nous n’avons point à la créer. Elle n’est pas seulement une doctrine philosophique ; elle est devenue, depuis la Révolution française, une réalité historique, un fait social. Car la Révolution, en affirmant les droits et les devoirs de l’homme, ne les a mis sous la sauvegarde d’aucun dogme. Elle n’a pas dit à l’homme : Que crois-tu ? Elle lui a dit : Voilà ce que tu vaux et ce que tu dois ; et, depuis lors, c’est la seule conscience humaine, la liberté réglée par le devoir qui est le fondement de l’ordre social tout entier.   Il s’agit de savoir si cette morale laïque, humaine, qui est l’âme de nos institutions, pourra régler et ennoblir aussi toutes les consciences individuelles. Il s’agit de savoir si tous les citoyens du pays, paysans, ouvriers, commerçants, producteurs de tout ordre, pourront sentir et comprendre ce que vaut d’être homme et à quoi cela engage. Là est l’office principal de l’école.

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Nos écoles, depuis qu’elles sont pleinement laïcisées, n’attaquent aucune croyance religieuse, mais elles se passent de toutes les croyances religieuses. Ce n’est pas à tel ou tel dogme qu’elles demandent les principes de l’éducation. Elles sont donc tenues de découvrir et de susciter dans la conscience de l’enfant un principe de vie morale supérieure et une règle d’action. L’enseignement de la morale doit donc être la première préoccupation de nos maîtres.   Il semble bien que beaucoup aient hésité jusqu’ici, et presque éludé cette partie de leur tâche. Peut-être n’y étaient-ils point assez préparés ; peut-être aussi étaient-ils retenus par une sorte de réserve et de pudeur. Qui donc, parmi les hommes, a qualité pour parler au nom de la loi morale et pour exiger le sacrifice de tous les penchants mauvais au devoir ? Comment pourrions-nous, comment oserions-nous, avec nos innombrables faiblesses, parler aux enfants de la beauté et de l’inviolabilité de la loi ? — Il le faut pourtant, il faut oser, avec modestie, mais sans trouble. La majesté et l’autorité de la loi morale ne sont point diminuées, même en nous, par nos propres manquements et nos propres défaillances : et pourvu que nous sentions en nous une volonté bonne et droite, même si elle est débile et trop souvent fléchissante, nous avons le droit de parler, aux enfants, du devoir.   Au reste, les maîtres de nos écoles, dans leurs obscures et pesantes fonctions, ont bien souvent, et tous les jours sans doute, l’occasion de se soumettre librement au devoir : quand ils se sont sentis obligés à l’exactitude, à la préparation minutieuse des leçons, à la correction consciencieuse des cahiers, en dehors de tout calcul et de tout espoir de récompense, quand ils ont réprimé un mouvement d’impatience et lutté contre la fatigue et l’énervement pour élever l’enfance dans une douce égalité d’humeur et dans une lumière sereine, quand, se croyant méconnus, ils n’ont rien perdu de leur zèle, — ils ont accompli la loi par respect pour la loi, ils ont été les libres serviteurs du devoir, ils se sont élevés à lui, et ils peuvent s’y fixer par la pensée, même s’ils n’y restent pas invariablement attachés par la conduite ; et, alors, ce n’est pas nous qui parlons, c’est le devoir qui parle en nous, et par nous, qui n’y sommes pas tout à fait étrangers.   Kant a dit qu’on ne peut prévoir ce que l’éducation ferait de l’humanité, si elle était dirigée par un être supérieur à l’humanité. Or, cet être supérieur à l’homme, c’est l’homme lui-même. Car il peut, à toute heure, quand il n’est pas sous l’impression immédiate du mal, et dans l’humiliation récente d’une chute, se porter, par un rapide élan de sa pensée, à ces hauteurs morales où sa volonté appesantie n’atteint que bien rarement. Et ainsi l’humanité peut grandir par la vertu même de l’idéal suscité par elle : et, par un étrange paradoxe qui prouve que le monde moral échappe aux lois de la mécanique, l’humanité s’élève au-dessus d’elle-même sans autre point d’appui qu’elle-même. Donc, les maîtres ne doivent pas, par défiance de soi ou par humilité, rapetisser l’enseignement moral : ils doivent parler sans crainte de l’excellence du devoir, de la dignité humaine, du désintéressement, du sacrifice, de la sainteté.   Trop souvent, ils négligent l’enseignement moral pour l’enseignement civique, qui semble plus précis et plus concret, et ils oublient que l’enseignement civique ne peut avoir de sens et de valeur que par l’enseignement moral, car les constitutions qui assurent à tous les citoyens la liberté politique et qui réalisent ou préparent l’égalité sociale ont pour âme le respect de la personne humaine, de la dignité humaine. La Révolution française n’a été une grande révolution politique que parce qu’elle a été une grande révolution morale.

Trop souvent aussi les maîtres réduisent les prescriptions morales à n’être que des recettes d’utilité, comme s’ils se méfiaient de l’âme et de la conscience des enfants. Erreur profonde : l’âme enfantine est beaucoup moins sensible à de petits calculs d’intérêt qu’aux raisons de sentiment et aux nobles émotions de la conscience. Madame Kergomard a montré cela l’autre jour, par quelques exemples, avec autant de précision que d’élévation.   Ne dites pas aux enfants : « Soyez propres, parce que, si vous n’êtes pas propres, vous ne vous porterez pas bien. » D’abord, cela n’est pas toujours vrai, et puis, la propreté vaut par elle-même et en dehors de toute hygiène. Il faut leur dire : « Il y a en vous quelque chose qui sent, qui pense, qui aime ; c’est ce qu’on appelle votre âme, — quelle que puisse être d’ailleurs la signification métaphysique de ce mot-là. Cette puissance de penser et d’aimer, c’est ce qu’il y a de meilleur en vous : pourquoi donc voulez-vous la loger dans un corps sordide et malpropre, quand vous choisissez un joli vase pour y mettre une jolie fleur ? Votre âme est unie à votre corps et s’exprime par lui ; elle se traduit par le son de votre voix, par la lumière de vos yeux, par la coloration de votre front, par le sourire de votre visage : pourquoi voulez-vous l’enfouir sous des souillures qui l’empêchent de se manifester et d’être visible pour les autres âmes ? » Ou encore :

« L’homme, et c’est sa noblesse, veut être maître de la nature et des choses ; il les soumet à sa puissance par sa pensée et son travail ; or, quand l’homme est sale, quand il ne se nettoie pas, quand il ne se lave pas, il laisse les choses s’emparer de lui, mettre sur lui leur empreinte et leur souillure. La preuve, c’est que l’homme, quand, après le travail, il a pu nettoyer son corps et ses vêtements mêmes de toute souillure, éprouve comme un sentiment de délivrance et de fierté. »   De même, ne dites pas aux enfants, ou du moins ne leur dites pas seulement : « Ne soyez pas gourmands ou gloutons, parce que cela vous fera mal. » Dites-leur surtout qu’ils diminueront, par les excès de table, leur puissance de travail, leur promptitude d’esprit, leur lucidité de pensée.   Ne leur dites pas : « Il ne faut pas mentir, parce que le menteur n’est pas cru, même s’il dit la vérité. » Non, dites-leur que le mensonge est une lâcheté, car l’homme qui nie ce qu’il a fait se nie en quelque sorte et se supprime lui-même ; il n’ose pas être ce qu’il est ; il retranche de la réalité une part de lui-même : le mensonge est une mutilation de soi-même. De plus, c’est la vérité qui est le lien des intelligences entre elles, des consciences entre elles. Le mensonge brise ce lien ; et, poussé jusqu’au bout, il réduirait chaque homme à être seul, absolument seul en pleine humanité ; il ferait rétrograder l’espèce humaine au delà même de la sauvagerie, où il y avait quelque vérité, c’est-à-dire quelque mutuelle assistance.  

Ainsi, de tous nos devoirs, et des plus familiers en apparence, comme la propreté et la sobriété, il faut toujours donner les raisons les plus hautes, celles qui font le mieux sentir la grandeur de l’homme.   Par là, tous les enfants de nos écoles auront le sentiment concret et précis de l’idéal. Il semble, d’abord, que ce soit là un mot bien ambitieux pour nos écoles primaires et bien au-dessus de l’enfance. Il n’en est rien : l’âme enfantine est pleine d’infini flottant, et toute l’éducation doit tendre à donner un contour à cet infini qui est dans nos âmes. On le peut, et les observations de madame Kergomard ont été, ici, particulièrement précises et pénétrantes. L’enfant sait très bien, par exemple, qu’il ne faut pas mentir ; il sait que mentir toujours est abominable, que mentir très souvent est honteux, que ne mentir presque jamais est bien : et si on ne mentait jamais, jamais, jamais ? ce serait la perfection, ce serait l’idéal. De même, si on ne cédait jamais à la colère, si jamais on ne médisait, si jamais on ne jalousait, si jamais on ne s’abandonnait à la paresse ou à la convoitise. On peut donc conduire l’esprit de l’enfant jusqu’à l’idée de la perfection absolue, de la sainteté. Et alors, combien grande serait une humanité où tous les hommes respecteraient la personne humaine en eux-mêmes et dans les autres, où tous les hommes diraient la vérité, où tous fuiraient l’injustice et l’orgueil, où tous respecteraient le travail d’ autrui, et ne recourraient ni à la violence, ni à la ruse, ni à la fraude ! Ce serait la société parfaite, l’humanité idéale, que tous les grands esprits et les grands cœurs ont préparée par la promulgation du devoir et par la soumission au devoir, celle que tous les hommes, et les plus humbles, et les enfants même, peuvent préparer aussi par la soumission libre à la loi morale ; car cette humanité idéale, quand elle prendra corps, sera faite avec la substance de tous les désintéressements et de tous les sacrifices.   Et ainsi, non seulement l’enfant de nos écoles comprendra ce qu’est l’idéal moral pour tout individu humain, pour lui-même et pour l’ensemble de l’humanité, mais il sentira qu’il peut concourir lui-même, par la droiture, par la pratique journalière du devoir, à la réalisation de l’idéal humain. Du coup, sa vie intérieure sera transformée et agrandie : ou, plutôt, la vie intérieure aura été créée en lui.   Voilà le but suprême que doit se proposer l’école primaire. Par quelle voie, par quelle méthode pourra-t-elle y atteindre le plus sûrement ? Quels doivent être les procédés pratiques d’enseignement de la morale aux enfants ? Et encore, est-ce que la vie morale, libre de toute croyance religieuse préalable, ne devient pas le point de départ d’une conception religieuse, rationnelle et libre, de l’univers ? Questions difficiles ou périlleuses, mais qu’il faudra aborder aussi, si nous ne voulons pas traiter la conscience de la démocratie et l’âme du peuple comme une quantité négligeable. Mais il suffit, pour aujourd’hui, que nous ayons bien compris toute la grandeur de la mission de nos maîtres ; ils doivent être avant tout des instituteurs de morale, — et nous remercions madame Kergomard de l’avoir rappelé à tous.

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