Darwin et la religion

Charles Darwin, connu pour être un croyant devenu progressivement agnostique a en fait vécu une véritable « conversion matérialiste ».

Un article de Patrick Tort. Patrick Tort est directeur de l'Institut Charles Darwin International. Il vient de publier "Darwin et la religion" aux Editions Ellipses.

 

Passé, ainsi qu’il le confie lui-même, de l’« orthodoxie » relative de la jeunesse à l’« incrédulité totale » de l’âge mûr, Darwin a lié cette « conversion » au progrès irréversible de sa connaissance scientifique de la nature. Rompant nécessairement, dès son choix du transformisme en 1837, avec l’obligation de croire aux énoncés de la théologie dogmatique, il rompra également avec les argumentations palliatives de la théologie naturelle « créationniste », de même, ultérieurement, qu’avec tout providentialisme soucieux de réinscrire le fait accepté de l’évolution dans la préméditation infaillible et secrète d’un « dessein » transcendant.

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Face à la société, toutefois, il ne se déclarera jamais ouvertement athéiste (« au sens », dit-il, « de celui qui nie l’existence de Dieu »), évitant ainsi de sortir du champ de la science et de mettre sa théorie en péril dans un univers où l’enseignement de l’histoire naturelle et de la géologie est encore dominé par les membres du clergé anglican – lesquels cependant, pour la plupart, ne s’y tromperont pas. Son choix affiché de l’agnosticisme – notion parodiquement inventée en 1869 par la facétieuse ironie de Huxley payant son droit d’entrée à la Société de métaphysique en greffant avec malice une désinence de doctrine sur le simple refus de prétendre connaître ce qui dépasse l’expérience – ne saurait cependant exprimer une conviction.

L’usage darwinien de ce postiche est socialement auto-protecteur en même temps qu’il est, plus profondément, un opérateur d’exclusion de la métaphysique et une transaction temporaire permettant l’institution positive de la science comme champ de vérité élaborant ses propres normes. L’idée d’un Dieu agissant directement sur le monde par la voie du miracle rendant toute science improbable, le rejet du miracle et le rejet du Dieu magicien sont une réciproque impliquée par toute démarche de connaissance objective affranchie des superstitions de l’enfance. Pour Darwin, la science adulte est nécessairement athée dès lors et tant qu’elle est la science. Qu’il ait soigneusement évité de proclamer un athéisme personnel ne doit pas dissimuler l’athéité nécessaire du rationalisme moniste qui gouverne son appréhension du monde vivant et la totalité de son œuvre. Dans ses Carnets, il revendiquait en effet déjà le matérialisme comme voie unique d’exploration causale des processus immanents, c’est-à-dire comme condition fondamentale de toute intelligibilité dans les sciences de la nature, s’étendant naturellement à l’explication de la complexité humaine.

Alors que le christianisme s’arrogeait le privilège exclusif de dire la vérité « sur l’Homme et sur son histoire », c’est la théorie darwinienne qui, à partir de 1871 et à travers un renversement qu’aucune Église ne pourra complètement admettre, s’est donné le droit d’analyser la religion elle-même comme un fait évolutif et un objet parmi d’autres pour une anthropologie désormais installée sur ses bases naturelles.

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