Laïcité: sur les relations entre sphère publique sphère privée

La laïcité est fondée sur la séparation de la sphère publique et de la sphère privée ! Est-ce si simple ?  Pierre Tournemire, vice-président de la Ligue de l'enseignement, président du Comité national de la laïcité de la Ligue, analyse les relations complexes entre les deux sphères. 

La laïcité est fondée sur la séparation de la sphère publique et de la sphère privée ! Est-ce si simple ?  Pierre Tournemire, vice-président de la Ligue de l'enseignement, président du Comité national de la laïcité de la Ligue, analyse les relations complexes entre les deux sphères. 

Pierre Tournemire anime la première matinée du colloque "La Laïcité: des combats d'hier aux enjeux d'aujourd'hui"des 24 et 25 octobre. Elle sera ouverte par une analyse de l'historien Jean-Paul  Martin sur "L’action laïque de la Ligue de l’enseignement : panorama historique" et suivie d'un débat avec Edwy plenel, journaliste, président de Médiapart, et Frédérique de la Morena, maître de conférences en droit public à l'université de Toulouse-Capitole. 

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Pierre Tournemire examine ici les relations entre  sphère publique sphère privée:

Il est courant, dans les milieux laïques d'affirmer, comment évident, que la laïcité est fondée sur cette séparation. Mais il est des évidences qui ne tiennent que par leur affirmation péremptoire ! Qu’est ce qui fonde en effet une telle affirmation ? Le droit, l’histoire, une définition incontestable de la laïcité ? Non, même si la laïcité est un principe constitutionnel, les législateurs se sont bien gardés d’en donner une définition. Mieux, le mot n’apparaît même pas dans la loi de 1905, dite de séparation des églises et de l’Etat, qui fait figure aujourd’hui de fondement juridique.

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Pierre Tournemire

Certes historiquement la distinction entre le public et le privé est très familière depuis l’Athènes antique et notre histoire est riche de protestations contre des atteintes d'un particulier aux intérêts communs ou de défenses d’un citoyen injustement attaqué à titre privé alors qu'il avait agi dans le cadre de ses fonctions. Mais la distinction reste floue et les contours de chacune des deux sphères dépendent du contexte historique et social.

Cette distinction a, d’ailleurs, mis du temps à s’imposer et correspond à la valorisation de la liberté individuelle. Elle a longtemps été le privilège des classes supérieures. Que pouvait en effet signifier au XIX° siècle pour un ouvrier ou une femme de paysan « espace privé » quand sachant à peine lire et écrire, assignés à résidence dans leur quartier ou leur village, disposant d’une absence quasi-totale de moyens de communication, n’ayant pratiquement pas de temps pour les loisirs ou la culture, ils étaient l’objet du regard surveillant de l’environnement social.

C'est seulement à partir de la seconde moitié du XX° siècle que se produit une démocratisation de la sphère privée qui est aujourd’hui souvent remise en cause dans certains quartiers. Il a fallu en effet l’augmentation du pouvoir d’achat, les progrès de l’éducation, le développement des moyens de transports et des outils de communications, la diffusion culturelle et les activités associatives pour qu’il y ait une évolution des mœurs permettant une autonomie de la personne. Chacun peut ainsi aller, de façon anonyme, s’il le souhaite par exemple, acheter une brochure anarchiste ou licencieuse sans affronter le regard réprobateur d’autrui. Plus sérieusement, ce développement de l’individualité, d’une liberté responsable de l’individu permet d’envisager un avenir différent de celui de ses parents et d’avoir ses propres convictions politiques, philosophiques ou religieuses.

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Mettre une cloison étanche entre « sphère publique » et « sphère privée » est doublement erronée et conduit à une impasse pour gérer la question centrale aujourd’hui de la pluralité des cultures, des convictions et des croyances. D’une part, séparer strictement la sphère publique de la sphère privée, le corps politique de la société civile, c’est priver la citoyenneté de toute effectivité. Car les individus n’entrent pas dans l’espace public en laissant à la maison leurs convictions profondes qui orientent leur conduite. Ils agissent, s’identifient socialement, adoptent des positions politiques en fonction de leurs valeurs et de leurs convictions. D’autre part, en démocratie, il convient de distinguer au moins deux sphères publiques qui ont chacune une déclinaison spécifique. La première qu’on peut appeler politique est le lieu de l’expression citoyenne pour la gestion du Bien public et de l’intérêt général. Cette sphère ne saurait dépendre d’intérêts particuliers. Une déclinaison spécifique à la France se trouve dans les « services publics » où les personnels sont soumis à la même acception stricte de la neutralité alors que les usagers, parce qu’ils ne représentent pas la République, sont libres de leur comportement dans les seules limites de l’ordre public et des nécessités de fonctionnement du service.

La seconde qu’on peut appeler sociétale est l’espace où tous les citoyens circulent, se rencontrent et sont libres de s’associer et donc de s’y exprimer aux seules réserves de respecter l’ordre public, les libertés fondamentales et l’égal droit des personnes. On voit aujourd’hui émerger un autre espace, le cyberespace, qui prend des caractéristiques particulières d’expression sociale. Avec la société numérique, l'évaluation, la critique, la catégorisation des problèmes de société ne sont plus réservés aux médiateurs culturels traditionnels (enseignants, journalistes, artistes, éditeurs ou clergé) mais reviennent entre les mains de chaque utilisateur. Alors que les médias de masse, depuis l'imprimerie jusqu'à la télévision, fonctionnaient d'un centre émetteur vers une multiplicité réceptrice à la périphérie, les nouveaux médias interactifs fonctionnent de tous vers tous dans un espace qui n’a pas de centre. Cette situation nouvelle brouille la distinction public / privé ou même carrément érode la sphère privée. Tout courrier électronique peut se retrouver exposé dans un forum. Pour peu qu'ils aient été filmés, le moindre faux pas d'un politicien, d'une vedette ou d'une compagnie risque de se voir exhibé sur les réseaux sociaux. La publicité (marque de l'espace public s'il en est) s'affiche dans les courriers, les blogs et les réseaux sociaux. Le moindre mouvement d'attention dans le cyberespace, qu'il s'agisse d'une recherche sur Google ou d'une exploration de Facebook est enregistré d'une manière ou d'une autre et peut servir à mieux cibler la publicité qui s'affiche à l'écran…

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Il est donc illusoire de vouloir opérer une séparation nette des espaces public et privé. Dès lors, comment imaginer en démocratie que toute singularité d’expression de convictions soit renvoyée dans l’espace privé ? Notre société est durablement multiculturelle. Il n’est pas possible d’interdire l’expression de cette diversité sans remettre en cause la démocratie. L’espace public ne peut pas être neutre car il serait triste à mourir ou un enfer totalitaire. Les revendications identitaires ou les pratiques religieuses doivent pouvoir légitimement s’exprimer « sur la place publique » sans contrainte ni suspicion, aux seules conditions de respecter l’ordre public, les libertés fondamentales et l’égal droit des personnes. L’expression de ses convictions, comme l’exercice du culte de son choix, n’est pas restreint à l’intimité de la sphère privée mais une liberté publique pouvant s’exercer pleinement dans le cadre des lois de la République. Cette pleine reconnaissance permet légitimement de souhaiter que les citoyens expriment dans l’espace public sociétal leurs convictions particulières avec modération. Cette modération n’est pas une exigence de laïcité, elle ne signifie pas que l’on doive refouler ou dissimiler les valeurs, les principes ou les croyances qui fondent notre identité. Mais, elle signifie que leur affirmation soit modulée de manière à ne pas entraver les rapports de respect mutuel et de partage avec autrui. Ainsi, s’il est légitime d’extérioriser ses convictions, on n’est pas obligé de le faire de façon provocatrice et agressive. Par ailleurs, le respect de la liberté individuelle doit s’intégrer dans la recherche de valeurs partagées car une société ne peut exister sans valeurs et quelques règles communes pour vivre ensemble. De la même manière, vivre en bonne intelligence suppose un esprit aussi conciliant que possible avec des comportements qui peuvent être irritants.

La frontière du « public » et du « privé » est à la fois mouvante et perpétuellement en cours de redéfinition. On est passé d’une dominante de lieux clos, où la sphère privée avait peu d’espace et où la vie quotidienne se déroulait sous le regard surveillant d’autrui, à une dominante de lieux ouverts où l’anonymat de chacun les affranchit de ce regard surveillant et où la diversité des conduites est admise. Ce mouvement a provoqué la sécularisation de la religion et a diminué les empreintes cléricales sur le fonctionnement social. Il a entraîné une privatisation de fait de la religion permettant d’instaurer la liberté de croyance individuelle. La sincérité d’une foi ne devait plus nécessairement s’exprimer de façon ostensible ni se soumettre à des rites imposés par une hiérarchie religieuse. Croyance et émancipation paraissaient se concilier aisément pour des personnes éduquées, d’autant que les chemins de l’émancipation et de la liberté étaient, communément admis à la différence d’aujourd’hui, identiques.

Dans la période actuelle, même si en France, l’on assiste à un regain de l’affichage religieux dans l’espace public, en particulier pour les religions minoritaires, au premier chef l’islam, une déconnection entre la croyance individuelle et la religion comme organisation collective s’accentue dans les différentes sociétés modernes. L’individuation résultant du recul des normes privées augmente la capacité et la volonté de chaque individu de construire ses références plus par ses propres choix que par reproduction dominante de valeurs héritées. La liberté de religion est, de façon plus nette, non seulement une liberté d’appartenance, mais aussi la liberté de l’individu d’avoir, face à la religion, une libre relation de proximité ou de distance.

Dans le même temps, Les mutations sociétales n’ont pas eu pour seul effet de déplacer les lignes de partages entre sphères publiques et privée : elles rendent encore plus impensable aujourd’hui qu’hier un cantonnement strict de leurs domaines respectifs. Chacun peut en effet constater à quel point le recul des institutions privées, Eglises ou mouvements de pensée ou puissance paternelle, auxquelles l’État avait abandonné l’« ordre privé », a provoqué par compensation une demande d’intervention étatique dans des champs encore naguère hors de sa portée : législation sur les rapports de couple, sur les droits de l’enfant, sur la procréation, la bioéthique, etc. Le « public » (législation, interventions de services sociaux, décisions juridictionnelles) fait irruption dans ce qui jadis relevait d’une sphère privée… patriarcale. Inversement, l’individuation contamine en quelque sorte l’espace public par le renforcement des « valeurs privées », dans une sorte de « privatisation » des rapports politiques (clientélisme, « consumérisme politique », etc.). Si l’économique se « privatise » depuis un quart de siècle, le « sociétal » s’est fortement « publicisé ». Ce double mouvement» brouille encore davantage la distinction théorique entre « public » et « privé ». Comme à ce mouvement général s’ajoutent les effets des brassages migratoires en termes de diversité culturelle, l’uniforme, pris en tous les sens de ce mot, perd du terrain pour le meilleur et pour le pire : la revendication de reconnaissance des différences et des singularités est plus forte que jamais auparavant. Cette demande d’autonomie, dans laquelle chacun cherche à se composer une pluralité d’appartenances pose la question de la relégitimation d’un espace public politique souvent dévalorisé.

L’interpénétration des sphères publiques et privée s’en trouve accrue au point que leur distinction peut moins que jamais être pensée en termes de séparation étanche mais doit au contraire s’analyser en termes de circulation constante d’une sphère à l’autre : c’est bien une double relation, entre individu et communautés d’une part, entre public et privé d’autre part, qui se recompose en profondeur. S’affirme donc une sorte de dialectique de l’individu et des communautés qui accentue le caractère fictif de la prétendue séparation entre sphère publique et sphère privée.

 

Aussi, au lieu d’épiloguer sur la place des limites, est-il nécessaire d’avoir une réflexion en profondeur sur les modalités de résolutions des questions urticantes que posent des revendications identitaires dans l’espace public. Lorsque le désarroi produit par l’ampleur des mutations sociétales débouche sur des replis identitaires ou fondamentalistes divers, ou sur l’attirance pour l’irrationnel autoritaire des sectes, on voit souvent les « laïques » en appeler à l’État, sans éviter nécessairement la contradiction entre cette demande et les principes de séparation entre État et cultes et de liberté religieuse.

N’est-il pas pour le moins paradoxal de s’en remettre complètement au législateur dès qu’on a affaire à un problème quotidien de la société civile alors même qu’est engagée depuis plusieurs années une réflexion de fond sur un nouvel équilibre à trouver entre les pouvoirs des élus et ceux que les citoyens veulent continuer à exercer eux-mêmes, entre démocratie représentative et démocratie participative. Affirmer l’idée d’une supériorité de la sphère publique sur la sphère privée, au nom du primat de l’Universel, risque fort de légitimer une sorte de protectorat autoritaire sur l’exercice des libertés, qui ne seraient reconnues que sous réserve de leur conformité à un modèle historique intangible.

Le sentiment de partager des valeurs communes ne s’impose pas par des lois limitatives, des conceptions autoritaires ou l’expression de foi civique de la laïcité. Les citoyens doivent se rencontrer dans des lieux où ils se sentent acceptés, respectés. En utilisant contre ses adversaires des moyens autres que ceux qui sont intrinsèquement les siens, une démocratie se met en contradiction avec elle-même. Elle y perd son âme ou, disons de façon moins transcendante, sa raison d’être. Pour être vivante, une démocratie doit, outre favoriser l’éducation du citoyen, mettre concrètement en œuvre ses quatre composantes majeures : le respect du temps, le respect de chaque personne, le respect de l’intérêt général et le respect de l’éthique du débat

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Pour conclure provisoirement, je dirai que l’affirmation historique du principe de laïcité a été à la fois et de façon pratiquement indissociable celle de la nécessaire séparation des Eglises et de l’Etat et celle du refus de voir une culture – quelle qu’elle soit – exercer sa domination sur les autres. Même s’il convient de rester vigilant, la remise en cause de la séparation n’est pas à l’ordre du jour, aussi, penser aujourd’hui la laïcité oblige à s’interroger à la fois sur la nécessité d’un pluralisme authentiquement démocratique – question universelle – et sur la nécessité d’une démocratie authentiquement pluraliste – question assez singulièrement « française ». Il n’y a pas de raison de limiter à une interprétation aussi restrictive et purement négative – une séparation – le sens du mot laïque qui doit avoir un sens plus large, fortement signifiant pour tous les français, qu’ils soient ou non croyants. Sur ces bases, les militants laïques pourraient utilement faire progresser la laïcité à l’échelle de l’Europe et du Monde.

 Pierre Tournemire, vice-président de la Ligue de l'enseignement, président du Comité national de la laïcité de la Ligue

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