L‘anticléricalisme, son histoire… et son avenir

L’anticléricalisme a une longue histoire. Jacqueline Lalouette nous en donne un remarquable tableau. La persistance du cléricalisme, des cléricalismes, lui assure un avenir…

Selon un sondage IFOP 93% des Français sont favorables à la légalisation de l’euthanasie, 89% à la légalisation du suicide assisté et 87% pensent qu’il est urgent que l’Assemblée nationale débatte des questions de fin de vie. Le 8 avril dernier était discutée au Palais Bourbon la proposition de loi d’Olivier Falorni, donnant le droit à une fin de vie libre et choisie. 240 députés ont voté, un peu avant minuit, en faveur de l’article 1 qui légalise l’aide active à mourir. 48 députés ont voté contre. 13 se sont abstenus. Mais plus de 3 000 amendements avaient été déposés par quelques députés. Il était impossible de tous les examiner en une seule journée. Cette manœuvre a empêché l’adoption de la proposition de loi. Le rôle des convictions personnelles de ces députés a été décisif. On retrouve ici l’opposition persistante de l’Eglise catholique. Dans une République laïque, les convictions religieuses ne peuvent pas être imposées à l’ensemble de la société, quelle que soit la sincérité des personnes. C’est la définition même du cléricalisme. Et une des justifications de l’anticléricalisme.

L'anticléricalisme, son histoire...

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Depuis 1997, avec la parution de son livre « La Libre Pensée en France (1848-1940) » chez Albin Michel, Jacqueline Lalouette n’a cessé de nous offrir des ouvrages à la fois érudits et forts agréables à lire. Grâce à ses travaux, la République anticléricale, la séparation des Eglises et de l’Etat, les caricatures anticléricales… mais aussi les lieux de culte, les jours fériés et les statues d’hommes célèbres n’ont plus de secret pour nous. Son nouvel ouvrage "Histoire de l'anticléricalisme en France" (Que sais-je) illustre bien la réputation de précision de la collection « Que sais-je ? » qui a illustré les PUF avant d’être intégrée au groupe Humensis. Notre historienne s’attache d’abord au mot, à sa naissance au XIX° siècle et à l’évolution de ses acceptions. Ce que les réunit est le refus d’un pouvoir clérical. L’histoire de l’anticléricalisme est en fait une histoire des anticléricalismes.

Bien avant le mot, l’anticléricalisme populaire se manifeste de façon fort gaillarde dans les fabliaux à partir du XII° siècle. Aussi imprégnés d’une religion aux nombreuses traditions païennes soient-ils, trouvères et troubadours rivalisent dans les portraits de religieux et de prêtres aussi concupiscents que gourmands et avides d’argent. Quelques couvercles de fromages actuels en ont conservé la mémoire. Dans un autre registre les rois de France et leur entourage, en particulier les fameux légistes, s’opposeront au pouvoir papal y compris par la force. Les protagonistes de l’épisode le plus violent furent Philippe le Bel et Boniface VIII. L’argumentaire le plus ancien en faveur du pouvoir royal s’intitule poétiquement « Le songe du verger ». Il date de 1378. Cette ligne politique prend le nom de gallicanisme. Sa première manifestation juridique officielle est la « pragmatique sanction » (ordonnance) promulguée à Bourges en 1438.

Le journal libre penseur "Les Corbeaux", fondé en Belgique, est paru de 1905 à 1909. Le journal libre penseur "Les Corbeaux", fondé en Belgique, est paru de 1905 à 1909.
Du XVI° au XVIII° siècle, l’anticléricalisme mue. Les sanglants conflits entre catholiques et protestants sont nourris avec force pamphlets et caricatures. Les Jésuites ont l’objet de nombreuses attaques. Un membre de la compagnie en rupture de ban publie un texte censé présenter un plan de domination du monde. Il sera moult fois réimprimé y compris par les libres penseurs modernes. Ces « Monita secreta » (instructions secrètes) sont aussi peu fiables que les « Protocoles des sages de Sion » attribués aux juifs plus tard. Par ailleurs l’anticléricalisme passe d’un certain antiromanisme à un antichristianisme assumé. Outrepassant ainsi la définition stricte de l’anticléricalisme pour élaborer une critique de la religion en tant que telle.

De grands auteurs scandent cette aventure intellectuelle. Rabelais, Molière, Diderot, Voltaire… Pour mémoire l’Union Rationaliste a publié en 1972 et 1973, via les Editions rationalistes, une collection de six beaux livres contenant une sélection de textes de certains de ces auteurs. Intitulée « Lumières de tous les temps »,  on y retrouve Holbach, Saint Evremond, Cyrano de Bergerac, Buffon, Meslier… Les philosophes des Lumières ont mis le christianisme en procès, de façon toute pacifique mais redoutablement efficace. Cette critique de fond trouvera des concrétisations politiques au temps des révolutions. Constitution civile du clergé, culte de l’Etre suprême, déchristianisation… en sont des manifestations jusqu’à une première tentative de séparation de l’Etat et des cultes en 1795. Le concordat et le régime des cultes mis en place jusqu’en 1905 relèvent plus d’une alliance du trône et de l’autel que d’une véritable prédominance cléricale.

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Le XIX° siècle et le début du XX° siècle est une période faste pour l’anticléricalisme. Il accompagne la lutte pour l’instauration durable de la République. Avec une acmé lors de la Commune. Et des versions populaires et intellectuelles. Les associations de libres penseurs foisonnent et multiplient les publications, dont la plus connue est « La Calotte », qui existe toujours. Des caricatures d’une remarquable férocité sont diffusées à des milliers d’exemplaires. Un provocateur comme Léo Taxil se taille une grande réputation. André Lorulot sera le pilier de cette vaste campagne avec un engagement constant de 1911 où il fonde « L’Idée libre » (qui est toujours publiée par la Fédération Nationale de la Libre Pensée, avec le mensuel « La Raison ») jusqu’à sa mort en 1963.  « A bas la calotte ! » est le mot d’ordre. Certaines obédiences maçonniques le reprennent plus ou moins officiellement. Du côté des intellectuels,  on trouve des auteurs d’envergure : Anatole France, Edgar Quinet, Jules Michelet, Victor Hugo, Ernest Renan, Saint Beuve… Ces deux derniers étant les initiateurs des premiers banquets gras du « vendredi-dit-saint » qui perdurent aujourd’hui.

L'anticléricalisme, son avenir...

On peut considérer qu’une forme d’anticléricalisme caractérise logiquement le mouvement laïque. L’anticléricalisme refusant le pouvoir des clergés sur l’ensemble de la société. En ce sens la défaite laïque devant le financement public des établissements d’éducation privés confessionnels, en 1960 comme en 1984, est aussi une défaite pour l’anticléricalisme. Celui-ci perdure sous forme associative mais aussi dans certains médias. Jacqueline Lalouette pose enfin la question du renouvellement de l’anticléricalisme face à la prégnance nouvelle de l’islam mais aussi du judaïsme.

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Question doublement pertinente face à l’essor démographique du premier et au lien avec le sionisme pour le second. L'historique Canard enchaîné perdure. Mais c'est Charlie Hebdo qui est le nouveau fer de lance de l’anticléricalisme, déployant ses critiques contre les trois religions. C’est aussi le cas de Siné mensuel, issu d’une rupture avec Charlie. Trois pages du "Que sais-je ?" sont dédiées pour finir à l‘anticléricalisme croyant (catholique) qui n’est pas négligeable, avec la revue « Golias », les Réseaux du Parvis et le Comité de la jupe...

Dans ce nouveau panorama politico-religieux, l'anticléricalisme anticatholique apparaît parfois vieillot, une sorte de tradition française datée. Mais les virulentes polémiques autour des droits sexuels et reproductifs, ainsi que sur le droit de mourir dans la dignité, l'ont rajeuni en porteur d'une critique nécessaire voire indispensable.  La lutte contre le séparatisme islamiste peut-elle être considérée comme un nouvel avatar de l'anticléricalisme ? Et plus largement la critique tous les communautarismes ? La logique communautariste étant à la fois séparatiste, en créant de l'entre-soi, et cléricale, en voulant imposer sa loi non seulement à ceux qui sont désignés comme coreligionnaires mais à l'ensemble de la société.  Questions devenues décisives, nécessitant un débat public libre et rationnel. Ce bref mais dense ouvrage est assurément à lire et à méditer pour celles et ceux qui veulent redonner une force et une vigueur renouvelées à la laïcité  républicaine…

 

Une autre édition de la Ligue de l'enseignement sur Médiapart:

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Les Cercles Condorcet accompagnent la vie intellectuelle et militante des fédérations départementales de la Ligue de l'enseignement, grand mouvement d'éducation populaire laïque. Une cinquante de Cercles rassemblent environ 2.000 personnes. 
Ils animent une édition sur Médiapart Ne manquez pas de la consulter !

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