Peut-on parler d’un racisme antiblanc ?

Le racisme antiblanc est, comme tous les racismes, spécifique. Pour le combattre il faut d’abord le faire reconnaître comme tel mais aussi ne pas se faire piéger par les néoconservateurs qui en ont fait un cheval de bataille.

Pour qui se définit comme humaniste, le racisme dans toutes ses versions est à bannir.  De l’agression verbale au génocide, le racisme se présente sous bien des formes. En fonction des populations visées également. Il est plus pertinent de parler des racismes au pluriel. Celui qui vise les Arabes est différent de celui qui vise les Juifs, celui qui stigmatise les Noirs ne se présente pas comme celui qui attaque les Roms, tout comme ceux qui discriminent les Tibétains ou les Rohingyas… Tous sont condamnables, non pas tant parce qu’ils distinguent entre les groupes humains, mais parce qu’ils introduisent une hiérarchie entre eux. Hiérarchie qui pourrait « justifier » des plus mesquines aux plus épouvantables des agressions.  Les travaux de l’Unesco font référence dans ce domaine.

Il existe pourtant un racisme qui serait différent des autres. En ce sens qu’il n’existerait pas, qu’il ne pourrait même pas exister : le racisme antiblanc. Les réseaux sociaux bruissent sur ce thème. Les revues militantes y consacrent de longs articles. Les médias de masse s’en indignent. Mais les débats dignes de ce nom, fondés sur des faits  et non sur des convictions assenées, n’existent pas. Le présent article a pour objet d’apporter une contribution à la mise en place de ces débats rationnels.

Eric Fassin: "Le racisme antiblanc n'existe pas" Eric Fassin: "Le racisme antiblanc n'existe pas"
Le sociologue Eric Fassin peut être considéré comme celui qui porte avec le plus d’efficacité l’affirmation de l’inexistence du racisme antiblanc. Professeur à l'université Paris VIII - Saint-Denis-Vincennes, actif dans de nombreuses instances universitaires en France comme aux Etats-Unis, il milite sur de nombreux thèmes sociétaux tels que l’accueil des migrants ou les études de genre. Son impact dans les mondes universitaire et politique est important et suscite des controverses. C’est le cas sur le sujet traité ici.

Que dit Eric Fassin ? « Le racisme anti-Blancs n'existe pas pour les sciences sociales, ça n’a pas de sens. En revanche c’est très présent dans le discours public, on en parle beaucoup : il y a un écart entre ce que racontent les disciplines scientifiques et ce dont on parle dans le débat public. Bien sûr, il peut y avoir des insultes, des agressions, mais est-ce qu’on a besoin d’appeler ça du racisme quand bien même on me dirait “sale Blanc” ? … Je n’entends pas de discours politique anti-Blancs, je ne vois pas de discrimination à l’embauche ou au logement pour les Blancs, je ne vois pas de contrôle au faciès pour les Blancs.». Ces propos tenus sur France Culture le 10 octobre 2018 ont été précédés et suivis de nombreuses interventions de même teneur. 

Trois critiques de la négation du racisme antiblanc

Cette prise de position est susceptible de trois critiques complémentaires. Sont contestables l’argument d’autorité non fondé sur des faits, l’occultation du racisme ordinaire et l’absence de réflexion sur les conséquences de cette position.

La première critique porte sur le postulat « Le racisme anti-Blancs n'existe pas pour les sciences sociales » affirmé d’emblée Eric Fassin. En ne se référant à aucune publication académique. Or nul ne peut prétendre incarner « les sciences sociales ». Cette affirmation relève de l’argument d’autorité, non acceptable. Un raisonnement hors sol ne reposant sur aucun inventaire concret n’est qu’un parti pris. Car il n’existe aucune enquête sociologique sur le sujet. Pour mémoire l’enquête sociologique nécessite classiquement quatre temps : le choix de l’objet d’études, les techniques d’enquête (observation participante, entretiens, questionnaires…), l’analyse (traitement des données collectées), et la restitution des résultats, elle-même soumise au débat. Rien de tout cela n’existe aujourd’hui.

teo
Un seul élément peut être pris en compte. Il va à l’encontre de l’affirmation d’Eric Fassin. L'étude « Trajectoires et origines » menée par l'INED et l’INSEE a été  publiée en 2016. Cette enquête sur « la diversité des populations en France » pose de nombreuses questions. L’une d’elles est : « Au cour de votre vie, avez-vous été la cible d'insultes, de propos ou d'attitudes ouvertement racistes en France ? ». Les réponses de plusieurs groupes de personnes (en fonction de la classe sociale et de la nationalité) sont données. Celles du groupe « Majoritaires non paupérisés » sont parlantes : 15 % a vécu une situation raciste, 27 % n’a pas vécu de situation raciste mais s’y sent exposé. Bien que le terme « blanc » ne soit pas utilisé, on est en droit de penser qu’il s’agit d’une des caractéristiques de ces majoritaires non paupérisés. Cet élément est notable, mais insuffisant. Une enquête sociologique sur la question du racisme antiblanc est devenue nécessaire. Elle seule peut constituer la base d’un débat public civique et rationnel.

La deuxième critique de la négation de l’existence du racisme antiblanc porte sur l’occultation du racisme ordinaire. Ce vécu du racisme est constitué de dénominations péjoratives, de moqueries, de harcèlement quotidien, de menaces, d’agressions verbales et physiques, d’intimidations, de silence imposé… Le racisme ordinaire est ravageur, même s’il ne tue que rarement. Il met en œuvre des stéréotypes et des préjugés sur les personnes en fonction de leur race supposée. Il détruit psychologiquement par la peur constante et l’intériorisation de la soumission. Les racismes ne sont pas forcément constitués comme des idéologies ou des systèmes. Il n’est pas indispensable d’avoir écrit l’équivalent des œuvres complètes d’Arthur de Gobineau ou de Georges Vacher de Lapouge pour avoir des conceptions et des comportements racistes. En limitant la définition du racisme aux discriminations avérées en matière de logement et d’emploi, on l’ampute d’une dimension importante. Celle d’un dur vécu quotidien.

Les « minorités raciales », comme on l’écrit couramment aujourd’hui, sont incontestablement victimes de discriminations. Ainsi que de racisme ordinaire. Qui osera nier que les personnes catégorisées comme blanches échappent à celui-ci ? Minorité dans la minorité en certains lieux, ces personnes subissent un racisme ordinaire dont personne ne connaît l’ampleur faute d’enquête.  Mais Eric Fassin (et quelques autres) refuse de qualifier ce racisme ordinaire comme une forme de racisme. Il préfère minorer en parlant d’ « agression ». Il escamote ainsi la dimension raciale de ces agressions qui n’auraient pas lieu si les victimes n’étaient pas vues comme « blanches ». L’occultation du racisme ordinaire visant ces victimes blanches n’est pas une démonstration scientifique. Il s’agit d’un acte militant aux conséquences graves pour tous les protagonistes.

La troisième critique porte sur l’absence de réflexion sur les conséquences sociales et politiques de la négation du racisme antiblanc. Que se passerait-il si ce refus devenait un lieu commun ? A deux reprises les tribunaux ont retenu la circonstance aggravante de racisme dans le cas d'agressions accompagnées d’injures visant des personnes en tant que blanches. Qui fera pression sur les juges pour que des décisions de ce type disparaissent désormais de la jurisprudence ? Ceci étant la conséquence logique de la négation de départ. A-t-on bien réalisé que dire : « Le racisme antiblanc n’existe pas » c’est dire : « Les Blancs ne bénéficieront plus des lois réprimant le racisme » ?

Semaine d'éducation contre le racisme. L'affiche de la DILCRAH Mars 2021. Semaine d'éducation contre le racisme. L'affiche de la DILCRAH Mars 2021.
Cette conception traverserait toute la vie sociale. Prenons les relations entre les générations. Quels seront les sentiments de collégiens et de lycéens face à des enseignants convaincus que certains d’entre eux ne peuvent pas subir de racisme contrairement à d’autres ? Et que la distinction se fera en fonction de leur phénotype ? Quel sera le ressentiment des adolescents accueillis dans des séjours de loisirs face à des animateurs leur détaillant un règlement intérieur intégrant ces vues très nouvelles ? A moins que tout cela se fasse de façon hypocrite, sans l’officialiser dans des textes mais en le mettant en œuvre en pratique ? Est-il exagéré de parler de discriminations à venir ? Enfin, et peut-être surtout, quelles seront les conséquences politiques ? Quelle sera l’ampleur de l’indignation des personnes catégorisées « blanches » ?  A une assignation raciale négative succèdera inéluctablement une revendication raciale positive. Ces « blancs » ne vont-ils pas être amenés à se définir comme Blancs, sans guillemets et avec une majuscule ? Est-ce cela que nous voulons ?

Refuser l’instrumentalisation néoconservatrice

Cette question suscite beaucoup d’écrits et de prises de positions que nous n’examinerons pas en profondeur ici. L’historien Nicolas Lebourg souligne l’erreur et les risques de faire de la formule « le racisme anti-Blancs n’existe pas » un mantra de gauche sur Médiapart. Et sur ce même Médiapart Edwy Plenel prend le parti opposé, considérant que la montée de ce thème révèle un aveuglement à la persistance de la question coloniale. Rokhaya Diallo déploie son argumentaire sur de nombreux médias, tout en déclarant accepter le principe de débats contradictoires. Eric Fassin est lui-même contesté dans son positionnement général par la mouvance des Indigènes de la République. 

black-white
Mais le plus inquiétant est la campagne des néoconservateurs ayant fait de cette question un cheval de bataille. Néoconservateurs étant définis ici comme les artisans et partisans d’une alliance ente droite et extrême-droite. L’historien Gérard Noiriel et le sociologue Stéphane Beaud avaient alerté sur ce fait dès 2012 dans une tribune publiée le 14 novembre par « Le Monde ».  Ils proposaient une analyse fine de la situation, en relevant notamment que  « La racialisation du discours public contribue ainsi à l'enfermement identitaire de la fraction déshéritée de la jeunesse populaire ». Cette situation étant exploitée par des nationalistes faisant de la lutte contre le racisme antiblanc un slogan mobilisateur. Cet antiracisme tout neuf porté par des politiques peu connus pour leurs engagements dans ce domaine constitue effectivement une imposture.

Gérard Noiriel et Stéphane Beaud refusaient à l’époque l’intégration de la lutte contre le racisme antiblanc par les associations antiracistes authentiques. Mais la question perdure. Si on accepte le principe d’un débat rationnel public, cette position est à revoir. Une critique argumentée, claire dans ses fondements, est nécessaire. Sur ces bases toute instrumentalisation est impossible. On ne voit pas en quoi le constat d’un racisme antiblanc conduirait à nier ou même à relativiser les autres racismes. L’argument de l’origine droitière des termes « racisme antiblanc »  ne tient pas. Pierre Paraf, président du MRAP, l’avait utilisé en 1967 dans son livre « Le racisme dans le monde » (Editions Payot). Et on trouvera peut-être des occurrences antérieures. Mais le premier usage importe peu. Le terme « antisémitisme » a bien été lancé par un judéophobe, Wilhelm Marr, à la fin du XIXe siècle. Ce qui importe c’est l’usage actuel, la définition précise et complète. Question décisive tout comme l’est celle de l’enquête sociologique indispensable à toute réflexion et à toute action efficace.

Charles Conte

Cet article est paru en novembre 2019, dans le cadre de Chroniques humanistes publiées par la revue " Humanisme" n° 325.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.