Retour sur le «Dictionnaire amoureux de la laïcité» d’Henri Pena-Ruiz

En décembre 2016 Henri Pena-Ruiz publiait une édition considérablement augmentée de son «Dictionnaire ». Cet ouvrage est devenu une référence.

Lors de sa première édition le « Dictionnaire amoureux de la laïcité » avait été l’occasion de réaliser un entretien avec l’auteur, publié dans le trimestriel de la Ligue de l’enseignement « Idées en mouvement ». Certains lecteurs s’en sont étonnés. Henri Pena-Ruiz et la Ligue étant réputés être sur des positions sensiblement différentes en matière de laïcité. Il ne faut pas se fier aux images, aux représentations de l’auteur comme du mouvement. Le premier serait féru d’abstraction, et le second verserait dans le laxisme. Mais n’est-il pas logique, quand on travaille sur la philosophie politique, de décortiquer les concepts ? Et n’est-il pas nécessaire, pour un mouvement d’éducation populaire, de consacrer du temps à la pédagogie ? La vraie question est celle de l’articulation entre réflexion et action.

On consultera avec profit la longue entrée (15 pages) consacrée à la Ligue de l’enseignement. Elle n’a rien de caricatural. Elle propose un rappel historique honnête. Une critique apparaît sur l’abandon supposé du combat sur la question scolaire, celle du financement public des établissements privés confessionnels. Cette critique n’est pas, selon nous, fondée. Il suffit de parcourir les quelques 350 billets publiés sur la présente édition « Laïcité » de Médiapart pour en trouver des dizaines portant sur ce sujet. L’idée est de reposer la question en mettant l’accent sur la primauté et la qualité du service public, l’école de la République. La vraie école libre. Et en dénonçant tous les privilèges accordés aux établissements privés. Par ailleurs la Ligue n’a jamais utilisé les termes « laïcité ouverte ». Elle a en revanche parlé de « laïcité plurielle » il y a… 28 ans ! Pour répondre à ceux qui accusaient les laïques de sectarisme. L’adjectif n’a plus été utilisé depuis.

Le « Dictionnaire amoureux de la laïcité » est un ouvrage imposant, comme tous ceux de l’excellente et désormais célèbre collection dirigée par Jean-Claude Simoën. Rien de moins que 252 entrées sur plus de mille pages. Assorties de sympathiques dessins d’Alain Bouldouyre. Première surprise : l’idée même de prendre la laïcité pour objet d’une passion. Henri Pena-Ruiz assume le défi. Il s’en explique dès la préface. La raison et la laïcité sont bien sûr intimement liées. Pour autant, l’implication personnelle, voire l’attachement affectif peut naître au long d’un combat mené depuis des décennies. Le recours à la figure de Marianne dès son premier ouvrage « Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité » (PUF Collection Fondements de la politique 1999) en est un des signes. Aucun combat, fut-il le plus rationnel, ne se mène sans passion, car il concerne des femmes et des hommes de chair et de sang dont on veut garantir la liberté, en particulier la liberté de conscience.

Autre surprise, Henri Pena-Ruiz se livre. Rarissimes dans ses livres comme dans ses conférences, nous avons droit à quelques confidences. La préface évoque « l’enfant d’origine espagnole né dans le 93, au Pré-Saint-Gervais… Enfant de l’exil, il était devenu enfant de la République française ». Il y revient dans l’entrée « Espagne » : « l’Espagne… Ma deuxième patrie, sans hiérarchie bien sûr. On n’a pas à choisir entre deux patries bien aimées. L’ « Espagne au cœur » disait Pablo Neruda ». Il évoque également un ami espagnol très regretté, le philosophe Antonio Antaramayona, militant des mouvements « Derecho a morir dignamente » et « Europa Laïca ». Et, plus intime, dans l’entrée « Aragon » sur son rapport à la religion avec deux pages sur son ascendance familiale où se mêlent à part égales catholiques et athées. Il souligne enfin que jamais ses élèves n’ont su s’il croyait en Dieu ou non. Ce qui reste d’ailleurs un mystère pour nombre de ses amis.

Bien évidemment ce sont les entrées touchant directement à la laïcité qui sont les plus nombreuses : « Laïcité » en tant que telle, et « Enjeux actuels de la laïcité » au titre explicite, « Loi de 1905 » fondamentale, « Laïc ou laïque » distinction primordiale, « Laïcité de combat » ainsi qualifiée par ses adversaires, « Laïcité ou laïcité(s) ? », « Neutralité » , « Public » et « Privé » dont la distinction est si souvent mal comprise, et de façon plus large « Conscience » et « Liberté de conscience » le fondement même de la laïcité, « cléricalisme » déviation politique de la religion, « Concordat » à abroger, « Civisme » à promouvoir, tout comme le « Droit laïque », voire la « Guerre des dieux » qui sévit ou menace encore dans bien des endroits… D’autres séries d’entrées peuvent être rapprochées les unes des autres. Une série sur l’Ecole avec « Education », « Loi Debré », « Caractère propre », « Enseignement clérical »… Celle des pays choisis pour leur rapport spécifique à la laïcité « Allemagne », « Belgique », « Canada », « Québec », « Etats-Unis », « Japon »…

Et la société multiculturelle ? Henri Pena-Ruiz traite le sujet de façon approfondie. Et là aussi le lecteur pourra être surpris. Car il y a ce qu’il écrit et ce que lui font dire certains de ceux qui se réclament de lui. Henri Pena-Ruiz est très au fait de ces questions. Il cite avec précision Claude Lévi-Strauss à plusieurs reprises. Notamment dans l’entrée « Culture » où il expose les deux conceptions : la culture comme processus d’approfondissement de ses connaissances et la notion de culture au sens anthropologique. Cette question est effectivement cruciale et les ambiguïtés doivent être levées. C’est un des objets des entrées « Différencialisme » et « Communautarisme ». Il réfute à juste titre le « Multiculturalisme » pratiqué à des degrés divers dans les pays anglo-saxons. Et pose en termes clairs la position laïque : la diversité culturelle est un fait, son exercice relève de la liberté de conscience. Mais elle ne doit pas être rendue obligatoire par la pression sociale ou par la puissance étatique. Ce qui créerait un communautarisme calamiteux pour tous et contraire aux lois de la République. Position qui est aussi celle de la Ligue de l’enseignement.

Henri Pena-Ruiz réfute brillamment dans une entrée spécifique le « Clash des civilisations » dans lequel il refuse de se laisser entraîner. Pas question pour lui de s’allier à un communautarisme pour combattre un autre communautarisme. La laïcité se doit d’être cohérente. Et donc s’appliquer de la même façon pour toutes les religions. Il déconstruit ainsi les notions d’ « Islamophobie » mais aussi la « Judéophobie ». Il va même jusqu’à rependre la notion d’ « Athéophobie » émergente et à créer un néologisme pour aller au bout de sa pensée : « Judaïsmophobie ». Car, si toutes les formes de racismes sont condamnables en tant que telles, « la critique du judaïsme, comme celle du christianisme ou de l’islam, n’est pas plus un délit que la critique d’une conception politique ou philosophique ». On ne saurait être plus clair. Cette position est équilibrée et cohérente avec les fondements mêmes de la laïcité. Elle est développée au travers d’analyses disséminées dans des entrées spécifiques « Ancien Testament », « Nouveau testament », « Coran », « Paul, épître aux Romains », « Terre promise », « Charia », « Sionisme », « Thomas d’Aquin », « Peuple élu », « Djihad », « Fanatisme », « Inquisition », « Israël » et « Palestine », « Pureté du sang », « Souffrance animale (Abattage rituel) »…

L’humanisme constitue, parmi bien d’autres, une thématique largement traitée. Elle est décisive. En effet une confusion règne entre laïcité, principe juridique et politique, et humanisme, désignant un vaste courant culturel né dans l’Antiquité et illustré par la Renaissance, la philosophie des Lumières… Henri Pena-Ruiz a souligné cette distinction dans une lettre à Régis Debray, que celui-ci a reprise dans son rapport sur l’enseignement des faits religieux : « La laïcité n’est pas une option spirituelle parmi d’autres, elle est ce qui rend possible leur coexistence, car ce qui est commun en droit à tous les hommes doit avoir le pas sur ce qui les sépare en fait ». L’humanisme est ainsi une option spirituelle au même titre que les grandes religions. L’humanisme est analysé dans une entrée brève « Humanisme ». Et surtout illustré par une vaste présentation d’auteurs et d’œuvres qui sont autant de ressources « Lucrèce », « Hypatie », « Giordano Bruno», « Pierre Bayle », « Albert Camus », « Ferdinand Buisson », « Sébastien Castellion », « Auguste Comte », « Nicolas Copernic », « D’Holbach », « Etienne Dolet », « Denis Diderot », « Victor Hugo », « Voltaire », « Rousseau »… On s’y plongera avec bonheur, comme dans le reste de l’ouvrage…

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