Dans « Jim Crow. Le terrorisme de caste en Amérique » (Editions Raisons d’agir), le sociologue Loïc Wacquant reprend l’ensemble de l’immense littérature dédiée aux lois et au système racial qui a succédé à la période de l’esclavage aux USA. « Jim Crow » étant, dans les spectacles nommés minstrels, le nom donné aux Noirs interprétés par des Blancs grimés. Elève puis partenaire de travail de Pierre Bourdieu, professeur de longue date à l’Université de Berkeley, spécialiste des classes populaires, Loïc Wacquant est bien placé pour analyser la domination subie par les Noirs via les lois dites Jim Crow, de 1890 à 1964, et en proposer une synthèse cohérente et une caractérisation spécifique.
Le régime en vigueur à cette époque est fondé sur une violence légale ou illégale, mais largement tolérée, dont l’ampleur (de l’agression quotidienne au lynchage) justifie le terme de « terrorisme » utilisé par l’auteur. De plus, l’indifférence et l’inaction régnait face à la criminalité entre Noirs devenue exponentielle. La période antérieure de l’esclavage était une période de domination sans partage, et les planteurs pouvaient se permettre un très relatif paternalisme. Les ghettos créés dans le Nord du pays restaient marqués par l’abandon et la misère, mais une certaine élite a pu émerger. La période étudiée ici se caractérise comme un régime extraordinaire de contrôle racial.
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Bien qu’il ait varié dans l’espace et dans le temps, ce régime repose toujours sur une classification ethnique fondée sur l’application du principe d’hypo-descendance. C’est la « règle de la goutte de sang » : il suffit d’avoir un seul ancêtre noir dans son arbre généalogique pour être catalogué comme Noir, y compris si le phénotype, l’apparence physique, de la personne est parfaitement blanche, de type européen. Associé à la violence implacable déjà évoquée, il rassemble plusieurs dimensions : la dépendance économique par le biais du métayage, le déni d’égalité et de dignité (avec une obligation constante de déférence) et l’exclusion politique et juridique des Noirs auxquels ces deux espaces sont rendus inaccessibles.
Loïc Wacquant recours à la notion de caste, ce qui pourra étonner. Celle-ci est habituellement réservée au système indien cataloguant la population dans une hiérarchie allant des intouchables aux brahmanes. Il justifie la reprise de la notion en dressant un parallèle entre les deux configurations états-unienne et indienne, fondées sur la loi du sang, une rigidité particulière et une endogamie associée à un souci de pureté. La ligne de couleur s’appliquait aussi aux Blancs des classes populaires dans les zones rurales qui trimaient et vivaient dans des conditions matérielles qui ne différaient guère de celles des Noirs. Loïc Wacquant a collecté et analysé des données historiques et sociales dans un tableau à la fois très informé et objectif. Il se distingue ainsi des imputations d’un « racisme systémique » intemporel et intrinsèque à une société qui a beaucoup changé.