"Rationalité en philosophie des sciences", un livre pour construire l'esprit critique

"Rationalité en philosophie des sciences Une démarche zététique en épistémologie, logique et mathématiques" recension d'un ouvrage d'Elie Volf et Michel Henry.

« Rationalité en philosophie des sciences » est un ouvrage exigeant sur un sujet qui l’est tout autant. Exigeant est ici le contraire de rébarbatif. Les deux auteurs sont Michel Henry, docteur en mathématiques, et Elie Volf, docteur en sciences. Tous deux membres de l'Union Rationaliste. Ils se sont attachés à accompagner le lecteur dans un monde trop peu exploré par nos contemporains : celui de la philosophie des sciences. Et de la rationalité qui est le cœur. Mais qu’est-ce donc qu’une « démarche zététique » ? Première étape pour le lecteur : un tour dans le glossaire en fin d’ouvrage. Une centaine de termes y sont définis de façon simple. Ces définitions sont inspirées du « Dictionnaire rationaliste » publié par les Nouvelles Editions Rationalistes en 1975. Devenu un collector aujourd’hui. Le nom et l’adjectif « zététique » viennent du grec zététin : chercher. La zététique est une « méthode dont on se sert pour pénétrer la raison des choses ». Une promenade dans les dix pages occupées par le glossaire peut être une deuxième étape. Un bon moyen pour s’éclaircir les idées à propos de notions trop souvent utilisées de façon un peu aventurée.

En bons zététiciens, si on ose le néologisme, ou mieux, en bons rationalistes, reprenons l’ouvrage à son début. Une page d’Evariste Sanchez-Palencia de l’Académie des sciences nous rappelle combien le regard sur la science a changé : de la confiance presque absolue à la méfiance devant certains usages techniciens. Une autre page présente des pensées en philosophie des sciences. Trois citations y sont proposées : d’Emmanuel Kant, Jean Rostand et Paul Langevin. La plupart des chapitres proposent ainsi des citations bien choisies qui illustrent de façon incisive le propos. C’est une des forces du livre.

Les deux auteurs se réfèrent expressément à la définition de l’Union Rationaliste : « Le rationalisme est d’abord la reconnaissance du rôle fondamental de la raison dans l’aventure humaine ». Cette définition cursive situe l’ambition, tout en étant de façon cohérente ouverte à la libre critique voire à d’autres contributions. L’ouvrage est divisé en deux grandes parties « Rationalité et zététique en philosophie des sciences » et « Rationalité et épistémologie en mathématiques ». Deux sujets de réflexion. On pourrait presque parler de deux ouvrages. Même s’il y a bien une corrélation entre les deux parties. Elles se distinguent aussi par le niveau de compréhension. La première est accessible au grand public cultivé. La seconde demande quelques connaissances, notamment en mathématiques.

La première partie constitue en neuf chapitres déroulés sur 120 pages un véritable manuel d’éducation populaire. Le lecteur attentif se plonge ainsi dans les origines de la méthode scientifique, l’esprit et la démarche scientifique, puis découvre et distingue les méthodes et les types de raisonnement, s’interroge sur la philosophie des sciences (les questions du déterminisme et du réalisme). Puis c’est l’épistémologie (théorie générale de la connaissance selon le glossaire) qui est présentée grâce aux portraits de Gaston Bachelard et d’Alexandre Koyré, ainsi que le développement de la pensée logique depuis la philosophie naturelle d’Aristote.

Les deux auteurs s’affrontent ensuite aux critiques et aux dérives de l’esprit scientifique (du positivisme d’Auguste Comte aux relativismes actuels) et, en conséquence, aux croyances et aux méfiances envers la science. Le dernier chapitre de cette première partie est consacré aux méthodes pour développer l’esprit critique. Il aurait pu être publié comme un article autonome analysant les notions de doute et de déterminisme (la relation de cause à effet). Il présente également la méthode zététique, en inventoriant douze possibles erreurs de raisonnement.

La seconde partie de l’ouvrage s’attaque au thème « Rationalité et épistémologie en mathématiques ». Le tableau de l’émergence des sciences mathématiques, d’Euclide à nos jours, est brossé en vingt pages. Les auteurs ont voulu retracer l’évolution des concepts mathématiques tout au long des siècles, de l’antiquité au XVIIIe siècle, pour mieux cerner les conditions qui les ont vu naître. Par exemple, le concept de probabilité n’est apparu qu’au XVIIe siècle, car la pression religieuse interdisait jusque là de spéculer sur le hasard et de penser à ce qu’il pourrait advenir dans le futur.

Le deuxième chapitre est consacré à la logique formelle et à la théorie des ensembles. Il présente les bases formelles de l’édifice des mathématiques contemporaines. Sa lecture peut paraître un peu fastidieuse, mais peut éclairer sur ce qui organise aujourd’hui les fondements des mathématiques, de l’organisation rigoureuse des propositions au théorème d’incomplétude de Gödel.

Le troisième chapitre s’intéresse à la pensée probabiliste et statistique. Il donne en fait les outils mathématiques pour élucider « la combinaison du hasard et de la nécessité », selon le titre du fameux livre de Jacques Monod. Un sujet crucial pour toute décision informée en matière économique, voire politique. Les auteurs insistent sur la différence de pensée entre la logique d’Aristote, d’Euclide et des logiciens contemporains (qui dit mathématiques dit démonstrations, selon l'affirmation péremptoire de Jean Dieudonné, chef de file du groupe Bourbaki en 1968.) et la pensée probabiliste qui doit faire la part du hasard dans toute affirmation. Des outils de base de la statistique sont développés, en restant au niveau d’un lecteur intéressé par cet outil incontournable aujourd’hui : aperçu sur les phénomènes gaussiens, les techniques de sondages et les tests d’hypothèses, pour accompagner toute décision de niveau industriel, économique ou politique. Un aperçu sur les erreurs en mesures physiques et l’incertitude des résultats est donné en quatrième chapitre. Le cinquième traite des phénomènes imprévisibles et du Chaos déterministe pour clore cet ouvrage.

L’appropriation intellectuelle de ce livre, son intelligence, ne peut être que progressive. On l’aura compris au simple intitulé des parties et des chapitres, il sera lu de façon différente par chaque lecteur. Selon ses appétences comme selon son niveau de connaissance. Pour tous ce sera un apport, une référence, permettant d’affermir sa pensée philosophique, son esprit critique et ses méthodes de réflexion.

Rationalité en philosophie des sciences Une démarche zététique en épistémologie, logique et mathématiques. Elie Volf et Michel Henry. Préface d’Evariste Sanchez-Palencia de l’Académie des sciences. Editions L’Harmattan collection Ouvertures philosophiques. 242 pages

 

rationalite

 

 

 

rationalite1

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.