Peut-on donner une définition de la laïcité ?

La plupart des définitions de la laïcité font appel à l’étymologie, à la loi, à l’histoire. Elles y associent, à des titres divers, des thèmes tels que la liberté de conscience, la séparation, la question scolaire, le lien avec la République. Peut-on en dégager une qui fasse l'unanimité ?

La plupart des définitions de la laïcité font appel à l’étymologie, à la loi, à l’histoire. Elles y associent, à des titres divers, des thèmes tels que la liberté de conscience, la séparation, la question scolaire, le lien avec la République. Peut-on en dégager une qui fasse l'unanimité ?

La question de la définition de la laïcité sera en filigrane du colloque organisé par la Ligue de l'enseignement en partenariat avec Médiapart et France Culture "La Laïcité: des combats d'hier aux enjeux d'aujourd'hui"

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A. L’étymologie

Que peut nous apporter l’étymologie? Le mot laïcité viens du grec laos « peuple ». Le philosophe Henri Pena-Ruiz propose ainsi une définition cursive « La laïcité, c’est la présence à soi de la totalité du peuple ». Le terme latin laicus désigne le peuple comme le laos grec. On trouve les mots laïkos et klêrikos dans les écrits des auteurs chrétiens de l’Antiquité tardive. Ils marquent l’opposition, et la complémentarité des « laïcs » et des « clercs ». Ils appartiennent toujours au vocabulaire religieux. Le sens des adjectifs « laïque » et « clérical » a évolué. Ils désignent d’abord ce qui a trait au « laïc » et au « clerc », puis finissent par qualifier deux positions politiques. Le « laïque » (croyant ou non) est partisan de la laïcité. Le « clérical », d’abord descriptif, deviendra péjoratif sous la plume de son adversaire laïque. Le substantif « laïcité » est apparu en 1871 dans le journal La Patrie . En 1883 Ferdinand Buisson notait dans l’article « Laïcité » de son Dictionnaire pédagogique « Ce mot est nouveau et, quoique correctement formé, il n’est pas encore d’un usage général ». Le fondateur en France de la Ligue de l’enseignement, Jean Macé, lui préférait le terme « non-sectaire ». Depuis le mot « laïcité » a été adopté et les définitions se sont multipliées.

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B. La loi

Il n’y a pas de définition juridique de la laïcité. Jean-Michel Ducomte, remarque « la répugnance que paraissent avoir éprouvée les constituants et législateurs successifs à utiliser le mot de laïcité dans les textes qu’ils élaboraient et qui étaient censé en assurer la consécration » (19). C’est frappant dans la loi du 28 mars 1882 qui abroge les articles de la loi Falloux soumettant au contrôle clérical l’enseignement primaire, tout comme dans la loi du 9 décembre 1905 qui sépare les Eglises et l’Etat. L’absence de définition légale, officielle, laisse toute latitude aux citoyens de proposer leurs propres conceptions. C’est par centaines qu’il faut compter les définitions de la laïcité. Des essayistes, des journalistes, des militants, des orateurs politiques s’y sont essayé.

Nous nous trouvons devant un éventail reflétant des courants idéologiques très divers. Deux auteurs récents illustrent les positions les plus extrêmes. Elles tracent les contours d’une laïcité à géométrie variable. Pour Jean Boussinesq la laïcité doit être comprise stricto sensu. Seuls sont à prendre en considération les textes du droit positif français : « L’étude des textes montre que l’idéologie, ou la philosophie, qui leur est sous-jacente, est sur certains points différente de la philosophie, des philosophies, ou idéologies, qui se réclament ici et là de la laïcité ». Sa position est partagée par le sociologue Francis Messner qui oppose « laïcité imaginée » et « laïcité juridique ». Pour Gérard Bouchet, c’est l’interprétation lato sensu qui prévaut « Nous tenons que la laïcité n’est pas réductible à une simple conception des rapports entre les Eglises et l’Etat…La laïcité n’épuise pas son sens – et de loin – dans une affirmation d’indifférence des pouvoirs civils à l’égard des questions religieuses…La laïcité est une forme de pensée qui se construit dans la confrontation constante des valeurs qu’elle porte avec l’histoire réelle des hommes ». Elle comporte dans cette optique des dimensions sociales et culturelles essentielles.

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C. L’histoire

En pleine Révolution française Condorcet résumait son programme d’éducation en une phase « Rendre la raison populaire ». A la même époque l’idéologue Volney se bornait à préconiser « d’ôter tout effet civil aux opinions théologiques et religieuses », ce qui n’était déjà pas si mal. On mesure toutefois l’écart entre les ambitions régénératrices de la totalité de l’homme développées par Condorcet et la simple distinction opérée par Volney. Outre l’ampleur de cet écart, on note que les militants laïques se reconnaissent dans des définitions proposées des décennies avant même l’apparition du mot « laïcité ».

La laïcité est une civilisation. Tous les auteurs l’affirment : les sources de la laïcité appartiennent à l’histoire la plus longue. C’est dans l’Antiquité grecque et latine que, à la suite des hommes de la Renaissance et de la Révolution, les laïques modernes ont puisé leur inspiration. Nous devons aux Grecs et aux Romains la philosophie, la démocratie, la République, sans lesquelles la laïcité serait impensable. Jean-PierreVernant écrit « La pensée rationnelle a un état civil. On connaît sa date et son lieu de naissance ». Au VI° siècle avant l’Ere actuelle, la raison conquiers son autonomie dans le cadre de la Cité grecque. La liberté de penser est liée à la liberté politique. La République en tant que telle apparaîtra plus tard. En une formule saisissante Claude Nicolet a condensé l’apport latin « Nous sommes tous des citoyens romains ». Bien sûr il existait aussi des religions. Mais il est difficile de les comparer aux religions monothéistes qui s’imposeront plus tard. Il s’agissait d’un ensemble de rites et de symboles qui n’exigeaient pas d’adhésion intime, personnelle. Il n’y avait pas de dogme mais des récits mythologiques auxquels on croyait plus ou moins. Il n’y avait pas de livre saint, pas de clergé doté d’un pouvoir, donc pas de cléricalisme, pas d’esprit missionnaire, pas de conversion, pas de guerre sainte. La notion de laïcité proprement dite ne pouvait pas apparaître dans l’Antiquité païenne puisqu’il n’y avait pas de pouvoir clérical. En revanche, c’est là que l’humanisme laïque, dans son sens le plus large, trouvera ses sources.

Le développement des associations de libres penseurs, à partir de 1848, est caractéristique. Le critère d’adhésion est le refus de toute religion révélée. Elles acceptent aussi bien des matérialistes comme Marcellin Berthelot, des sceptiques comme Anatole France, des spiritualistes comme Ernest Renan ou Victor Hugo. Ces associations défendent à la fois l’athéisme, le rationalisme, l’anticléricalisme et la laïcité. Cela est logique du point de vue libre penseur mais peut créer une certaine confusion quand on ne précise pas sur quel plan on débat.

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D. La thématique laïque

La plupart des définitions de la laïcité associent à l’étymologie, aux lois et à l’histoire des thèmes majeurs : la liberté de conscience, la séparation, la question scolaire, le lien avec la République. La liberté absolue de conscience est un principe né dans les Loges maçonniques. La loi de 1905 l’a repris dans son article premier « La République assure la liberté de conscience ». Ainsi chaque citoyen est libre de croire ou de ne pas croire. Il est libre de manifester, publiquement et collectivement, ses convictions philosophiques ou religieuses. Cette liberté est absolue ou elle n’est pas.

Cette conception diffère de la « liberté religieuse ». Celle-ci est prônée dans la plupart des pays protestants. L’Eglise catholique l’a adoptée depuis Vatican II. Un pays en régime de liberté religieuse peut reconnaître plusieurs cultes et les financer. Les croyants des cultes reconnus sont privilégiés par rapport aux croyants des cultes non reconnus et aux incroyants. La Fédération de Russie est constitutionnellement laïque ( svetskij ). Mais elle a adopté en fait un régime de liberté religieuse en 1990, renforcé en 1997. L’Eglise catholique fait partie des cultes non privilégiés. Aux USA le Congrès a voté en octobre 1998 une loi sur la liberté religieuse (International religious freedom act).

La séparation des cultes et de l’Etat (34) garanti la liberté de conscience de chaque citoyen. Ce principe de séparation est réaffirmé par tous les auteurs laïques. Certains se limitent d’ailleurs à ce principe, qui s’est traduit dans les faits par la loi de 1905 chef d’œuvre d’Aristide Briand. Guy Haarscher fait appel aux concepts du philosophe américain John Rawls. On a vu en celui-ci « le défenseur de plus cohérent de l’idée suivant laquelle les questions de justice doivent être séparées des questions concernant la vie bonne ». Dans cette théorie l’Etat incarne le « juste » comme garant du droit de tous les citoyens. Il doit être séparé du « bien », sphère des idéologies (dont les religions) défendant diverses conceptions de « la vie bonne ».

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« Il faut que la question scolaire soit la passion de tous les républicains ». Cet appel de Léon Gambetta fait écho aux ambitions du Rapport sur l’instruction présenté par Condorcet en 1792 L’école laïque, « l’école libératrice », sera effectivement notre passion, au point parfois d’éclipser les autres dimensions de la laïcité. C’est L’Enseignement du Peuple de Edgar Quinet que Jules Ferry appelait avec humour son « bréviaire ». Cette école tente d’échapper à la reproduction sociale des inégalités en créant un espace et un temps séparés, réservés, que Régis Debray qualifiera de « sacré ».

La « question scolaire »est souvent considérée dans son aspect le plus restreint, celui du statut et du financement de l’enseignement privé confessionnel. L’auteur de référence est là Roger Labrusse. C’est cette question scolaire qui a fédéré les énergies laïques sur une longue période, de 1948 à 1994. Ce cycle d’action laïque semble se clore. Un autre cycle a débuté en 1989. C’est la question de la société multiculturelle, qui s’est cristallisée dans le débat chaotique sur la légitimité du port de signes religieux dans le cadre scolaire.

« Il faut bien qu’il y aie quelque lien entre la nature même de la République et la laïcité pour que cette dernière aie été jugée consubstantielle et indispensable à la première » En une phrase Claude Nicolet établit un lien que Guy Coq qualifiera de « nécessaire » dans un ouvrage consacré à cette relation : « Il est possible, mais encore faut-il en avoir la volonté politique, de construire une éducation pour la démocratie, une éducation républicaine, où laïcité et République découvriraient leur lien nécessaire ».

E. Problèmes et défis

Dès l’origine, le principe laïque avait subi plusieurs tentatives de redéfinitions. Il n’y a rien de plus légitime, de plus laïque même, que de repenser la laïcité. Mais certaines redéfinitions aboutissent, volontairement ou non, à la vider de son sens. Sa réduction à la neutralité ou à la tolérance sont les exemples les plus anciens. Pour Jaurès « la plus perfide manœuvre des ennemis de l’école laïque, c’est de la rappeler à ce qu’ils appellent neutralité, et de la condamner par là à n’avoir ni doctrine, ni pensée, ni efficacité intellectuelle et morale ». Ferdinand Buisson le résume « Ils veulent dire : soyez nuls ». La tolérance mutuelle fait partie de nos principes. Catherine Kintzler (44) a montré comment elle est historiquement située avec John Locke et Pierre Bayle. La tolérance fut un incontestable progrès. Elle est néanmoins une relation du fort au faible. Une religion officielle, établie, peut éventuellement « tolérer » une religion minoritaire. C’est une forme de « liberté religieuse ». La laïcité intègre et dépasse les acquis de la tolérance grâce à la séparation. Catherine Kintzler précise « Ce que la laïcité réclame ce ne sont pas des religions modérées, mais des religions amputées de leur volet juridique »

Ces dernières années diverses propositions amalgamées sans trop de nuances sous le terme générique de « laïcité nouvelle » ou « ouverte » ont suscité des polémiques. C’est en particulier le cas du « nouveau pacte laïque » proposé par le sociologue Jean Baubérot. La réflexion engagée par la Ligue de l’enseignement depuis 1983 a également été critiquée, parfois en oubliant les règles les plus élémentaires de l’argumentation et de la courtoisie. Cette démarche a été conduite en utilisant les termes « laïcité plurielle ». Si ces termes sont abandonnés la démarche de réflexion et de confrontation sans tabou se poursuit. Dans le cadre de ce débat confus il faut citer Guiseppe Barbaglio, qui a découvert un « sens biblique de la laïcité » alors que Guy Avanzini spécule sur « l’inanité de la notion de laïcité » qui serait à remplacer par le « pluralisme ».

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 Claude Nicolet a proposé avec perspicacité de distinguer « laïcité institutionnelle » et « laïcité intérieure ». La laïcité est un attribut indispensable des institutions publiques. Elle est une des composantes de l’identité républicaine. La laïcité est aussi un choix, un état d’esprit, une volonté, parfois une passion. Elle est une des composantes de l’identité personnelle des militants, et de l’identité du mouvement laïque en tant que tel. Georges Weil écrivait en 1929 : « L’idée laïque renferme une conception philosophique, sur l’indépendance et la capacité de la raison humaine, et une conception politique, sur les droits de l’Etat et des citoyens vis-à-vis de l’Eglise ».

Les statuts du Centre d’Action Laïque de Bruxelles précisent « Par laïcité il faut entendre, d’une part la volonté de construire une société juste, progressiste et fraternelle, dotée d’institutions publiques importantes, garante de la dignité de la personne et des droits humains assurant à chacun la liberté de pensée et d’expression, ainsi que l’égalité de tous devant la loi, sans distinction de race, d’origine, de culture ou de conviction et considérant que les opinions confessionnelles ou non confessionnelles relèvent exclusivement de la sphère privée des personnes; et d’autre part l’élaboration personnelle d’une conception de vie qui se fonde sur l’expérience humaine, à l’exclusion de toute référence confessionnelle dogmatique ou surnaturelle qui explique l’adhésion aux valeurs du libre examen, l’émancipation à l’égard de toute forme de conditionnement et aux impératifs de citoyenneté et de justice ».

Est-il possible d’embrasser tous les aspects de la laïcité? Le Livre Blanc du Grand Orient de France l’a tenté. Il se conclu ainsi : « La laïcité est une notion qui repose sur des principes humanistes forgés au cours de l’histoire. Elle est une affirmation forte de sens et de valeur au service de la liberté individuelle. Elle est le plus sûr garant de la paix civile. Elle porte en elle une morale personnelle et une éthique sociale. Elle est action et volonté, voire résistance; résistance à la facilité du renoncement, au confort de la pensée unique ».

De nombreux auteurs ont mobilisé l’étymologie, la loi, l’histoire, développé les thèmes de la liberté de conscience, de la séparation, de la question scolaire, du lien avec la République, affronté les problèmes et les défis anciens et nouveaux, pour proposer chacun leur version de la laïcité. Peut-on aujourd’hui en proposer une nouvelle définition positive? Tenter une synthèse en puisant dans notre patrimoine. Serait-ce judicieux? A coup sûr, elle ne ferait pas l’unanimité. Aucune ne l’a jamais fait. Cette nouvelle définition, qui viendrait s’ajouter aux précédentes, serait-elle suffisante pour lutter contre les perceptions négatives? C’est improbable. Au contraire la multiplicité des propositions est plutôt un atout, un gage de non dogmatisme, le reflet d’une vraie liberté de réflexion. Une définition qui se voudrait « canonique » pourrait même renforcer une certaine image négative de rigidité, de conservatisme. La réponse apportée à la question introduisant le présent texte est donc : non. Non, nous ne proposerons pas ici de nouvelle définition positive de la laïcité. Il faut savoir résister à la tentation.

Sources

Henri Pena-Ruiz Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité PUF

Jean-Michel Ducomte Regards sur la laïcité Edimaf Coll documentation républicaine

Jean Boussinesq La laïcité française Points Seuil

Gérard Bouchet Laïcité : textes majeurs Ed Armand Colin

Gérard Bouchet Laïcité et enseignement Ed Armand Colin

Jean Cotereau Laïcité…Concorde du mondeEd Fischbacher

Jean Cotereau Laïcité…Sagesse des peuples Ed Fischbacher;

Claude Nicolet Guy Gauthier La laïcité en mémoire Edilig

Jean-Pierre Vernant Mythes et pensée chez les Grecs Ed La Découverte

Claude Nicolet Le métier de citoyen dans la Rome républicaine Gallimard Coll Tel

Guy Haarscher La laïcité Coll Que sais-je? PUF

Charles Coutel L’Ecole et la République Coll Agora Ed Pocket

Roger Labrusse La question scolaire PUF Coll que sais-je?

Guy Coq Laïcité et République : le lien nécessaire Ed du Félin

Henri Chatreix Au delà du laïcisme Ed Seuil

Catherine Kintzler Tolérance et laïcité Ed Pleins feux

Jean Baubérot Vers un nouveau pacte laïque? Ed Seuil

Guiseppe Barbaglio Le sens biblique de la laïcité Ed Cerf

Livre Blanc de la Laïcité Grand Orient de France

Contribution de Charles Conte, chargé de mission laïcité à la Ligue de l’enseignement, donnée le 30 novembre 2005 au colloque « La Laïcité, valeur commune de la République ? ». Académie des Sciences Morales et Politiques.

 

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