La liberté d’expression expliquée aux jeunes

Un dossier de Jean-Paul Delahaye dans le magazine "Le Point" dédié à Samuel Paty.

Le magazine "Le Point" publie ce jour un Hors-série dédié à Samuel Paty, professeur mort pour la liberté. Jean-Paul Delahaye, administrateur de la Ligue de l'enseignement en charge de la laïcité, explique comment nous pouvons expliquer la liberté d'expression aux enfants et aux jeunes. JP Delahaye Enseigner la liberté d'expression (pdf, 1.1 MB)

 

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Qu’est que ça veut dire « liberté d’expression » ?

En France nous vivons dans un régime démocratique qui garantit l’un des principes fondamentaux des Droits Humains qui est la Liberté d’expression. La liberté d'expression est définie par la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 qui dispose que « Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit. » La démocratie repose donc dans notre pays sur la liberté d’expression de chacun. Le progrès scientifique et la création artistiques se développent aussi parce que l’expression est libre. C’est parce que les chercheurs peuvent échanger librement entre eux qu’il peut y avoir de nouvelles découvertes. Et que serait la création artistique sans liberté d’expression ? Avant la République, les sujets ne disposaient pas de cette liberté qui était l’apanage des autorités qu’elles soient royales ou religieuses.

Quelles lois garantissent la liberté d’expression ?

La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 affirme dans son article 10 « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi ». Cette liberté de penser est indissociable d’une autre liberté qui figure à l’article 11 de la déclaration : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. » Cela signifie que la liberté d’expression est un des droits les plus précieux de l'Homme. Nous avons le droit de parler, d’écrire, d’imprimer librement. Et chacun peut avoir ses opinions, religieuses ou non. Plus tard, une grande loi républicaine sur la liberté de la presse a été votée en 1881. Elle affirme dans son article 1 : « L’imprimerie et la librairie sont libres ». Elle concernait surtout les livres et les journaux à l’époque. Aujourd’hui c‘est la même chose pour internet et les réseaux sociaux. Les grandes institutions internationales comme l’ONU et l’Unesco ont adopté des déclarations qui assurent la liberté d’expression quel que soit le média. Il en est de même pour l’expression des salariés.es avec la loi pour la liberté syndicale de 1884.

 

Y a-t-il des limites à la liberté d’expression ?

Nous avons le droit de parler de tout, mais pas d’insulter une autre personne ou de déclarer des choses fausses sur elle. C’est grâce aux limites posées par la loi que la liberté d’expression peut être assurée dans le respect de toutes et tous. Il est par exemple interdit d’avoir des propos sexistes, racistes, antisémites ou homophobes. Ces propos qui sont souvent des discours de haine ne sont pas des opinions mais des délits sanctionnés par la loi car ils portent atteinte à la dignité des personnes.

Est-ce qu’on a le droit de critiquer les religions ?

Pour bien répondre à cette question, il faut d’abord souligner que la France est une république laïque. La laïcité, c’est la liberté ! Dans notre République on a la liberté d’avoir les convictions religieuses ou philosophiques de son choix, de ne pas en avoir, d’en changer, et de les exprimer publiquement. C’est ce qu’on appelle la liberté de conscience. Cette liberté est assurée par la loi de séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905 qui énonce dans son article premier : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public ».

 Et donc, oui, dans notre république laïque on a le droit de critiquer une religion ou une philosophie. C’est un débat sur des idées. Chacun est libre de dire ce qu’il pense. Que ce soit en paroles, par écrit, par des dessins satiriques ou sur internet. Evidemment d’autres personnes peuvent avoir des avis différents et elles peuvent bien sûr l’exprimer tout aussi librement. La critique d’une religion est donc possible. Mais on n’a pas le droit d’injurier des croyants en raison de leur appartenance à une religion. De même, on n’a pas le droit de discriminer, dans le recrutement pour un emploi par exemple, une personne parce qu’elle a une religion ou une philosophie.

La liberté d’expression est-elle la même pour tous ?

La loi est évidemment la même pour tous ! C’est un principe fondamental dans notre République laïque. L’article premier de la Charte de la laïcité à l’école affichée dans tous les établissements scolaires publics depuis 2013 reprend à cet égard l’article premier de notre Constitution : la République française « indivisible laïque, démocratique et sociale assure l’égalité devant la loi, sur l’ensemble de son territoire, de tous les citoyens. Elle respecte toutes les croyances ». Chaque citoyen dispose donc des mêmes droits et des mêmes devoirs que tous les autres.  La laïcité est une garantie essentielle de l’égalité républicaine : elle garantit à chacun la même liberté de conscience, de croyance ou d’incroyance.

Quelle est la place de la liberté d’expression à l’école, au collège, au lycée ? ?  

Comprendre ce qu’est la liberté d’expression, pour la mettre en œuvre est un des objectifs de formation à l’école, au collège et au lycée ; cette liberté y est donc enseignée ! La mission de l’éducation nationale est de permettre à chaque enfant de devenir un citoyen instruit et conscient de ses droits. A tous les niveaux, les élèves, collégiens et lycéens sont appelés à se construire en exerçant leur esprit critique et donc à apprendre à s’exprimer librement, à comprendre ce qu’est la liberté d’expression et ses limites. C’est aussi une manière de faire vivre la Convention Internationale des Droits de l’Enfant qui dans son article 13 garantit la liberté d’expression des personnes mineures.

Au collège, par exemple, le programme prévoit de travailler sur « Les libertés de conscience, d’expression, d’association, de presse. Les expressions littéraires et artistiques et connaissance historique de l’aspiration à la liberté… Les principes de la laïcité : liberté de conscience et égalité des citoyens… Travailler sur la liberté de la presse et la liberté d’expression ». Au lycée professionnel, le programme « La Liberté, nos libertés, ma liberté », permet d’interroger le rapport de l’élève aux libertés individuelles et aux libertés collectives en démocratie. Au lycée d’enseignement général et technologique, le programme d’enseignement moral et civique de la classe de seconde est construit autour de la notion de liberté : « La liberté constitue un principe constitutionnel essentiel de la démocratie. La liberté s’exerce en prenant appui sur ce que la loi affirme et garantit : les libertés individuelles, civiles, politiques et sociales, les différents droits de l’Homme ; elle est rendue possible par les limites que la loi pose ».

Ces programmes s’imposent à tous. Déjà, dans sa lettre aux instituteurs de 1883, Jules Ferry indiquait qu’il fallait « distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus : celui des croyances qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances qui sont communes et indispensables à tous ». Aucun élève ne peut donc invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme. 

Pourquoi n’a-t-on pas le droit de porter un signe religieux à l’école, n’est-ce pas contraire à la liberté d’expression !

Parce que, dans une République Laïque, l’école protège les élèves, comme l’écrit l’article 6 de la Charte de la laïcité à l’école, « de tout prosélytisme et de toute pression qui les empêcheraient de faire leurs propres choix ».  Ainsi protégés de pressions éventuelles, les élèves peuvent forger librement leur personnalité, exercer leur libre arbitre et faire ainsi l'apprentissage de la citoyenneté. Ne pas porter de signes religieux à l’école garantit la liberté de conscience de chacun, c’est une liberté donnée à tous par la loi en 2004.

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