Être Charlie. Pour que l’histoire ne se répète pas

Un texte de Jean-Michel Ducomte, président de la Ligue de l'enseignement

Un texte de Jean-Michel Ducomte, président de la Ligue de l'enseignement


Les événements tragiques du début d’année, qui ont à jamais marqué les esprits, ne doivent pas rester vains. Les réponses sont à trouver dans l’école, dans les quartiers, aux côtés des associations notamment, et d’un véritable engagement des pouvoirs publics à impulser une politique de Ville et d’aménagement du territoire digne de ce nom.

La tragédie qui s’est jouée dans les locaux de Charlie Hebdo, prolongée par l’insupportable agression antisémite dans les locaux d’un magasin casher, porte de Vincennes, nous a, dans un premier temps, anéantis. Deux monstruosités s’exprimaient dans la double cible choisie par les terroristes : la volonté de réduire au silence une parole de liberté, la réitération d’une stratégie d’assassinat des membres d’un groupe social en raison de leur appartenance. On ne le martèlera jamais assez. La liberté d’expression est l’oxygène d’une société libre, le carburant sans lequel il n’est pas de démocratie possible. Il faut que les terroristes s’en convainquent, nous continueront, fusse sans le savoir, de blasphémer parce que nous considérons que les convictions et croyances religieuses ne justifient pas l’octroi d’une protection autre que celles dont bénéficient les autres opinions. Nous n’admettrons jamais que la liberté d’expression soit soumise à d’autres limites que celles que la loi, sous le contrôle des tribunaux, organise. Il faut qu’ils sachent que nous ne laisserons renaître et se diffuser le poison de l’antisémitisme.

C’est ce que les Français ont dit en masse et avec gravité lors des diverses manifestations qui se sont déroulées. C’est ce qui s’est exprimé lors de la marche républicaine du 11 janvier au cours de laquelle des mots, trop souvent accaparés par ceux qui les utilisent pour mieux en subvertir la signification, retrouvaient leur usage originaire. La Nation, la République, la Laïcité, revenaient comme autant de repères d’un peuple qui savait trouver là l’assurance de son unité par-delà la diversité assumée de ses composantes. Comme le soulignera le président de la République, la communauté nationale se redécouvrait « une », par-delà les attachements des citoyens qui la composent.

Mais unanimisme de la protestation ne saurait nous exonérer d’une analyse des causes de la tragédie ni d’une réflexion sur les solutions permettant d’éviter qu’elle ne se reproduise. L’histoire est riche en moments de communion nationale suivis de lendemains qui déchantent. L’exemple de la Révolution de février 1848 suivie de l’anéantissement de ses promesses dès le mois de juin,  doit nous conduire à considérer que l’émotion du moment ne vaut pas exorcisme des dangers qui menacent.

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Refuser les amalgames

Il convient d’abord de dénoncer, parce qu’il existe et s’exprime, le danger des amalgames. Rendre, comme certains n’hésitent pas à le faire, l’islam et nos concitoyens de confession musulmane responsables ou, du moins, comptables de la dérive terroriste d’individus au comportement mafieux, conduit à se rendre complice de leur projet en construisant une logique stigmatisante à laquelle s’alimenteront, n’en doutons pas, d’autres projets criminels. L’islam et nos concitoyens de confession ou de culture musulmane ne réclament ni plus d’honneur, ni plus d’indignité que les autres membres de la communauté nationale. La religion musulmane a les mêmes droits que les autres religions à être pratiquée librement par ceux qui y adhèrent, sous les mêmes réserves du respect de l’ordre public. Le rappeler conduit à formuler une évidence que l’on souhaiterait plus largement partagée. Bien évidemment cela ne doit pas nous rendre aveugle à ce qui se joue dans les prisons ou dans certains quartiers de relégation sociale où des imams autoproclamés, à l’intégrisme criminel, nourrissent la haine et transforment en terroristes des jeunes nourris à l’amertume de l’exclusion et de l’échec. Il faudra également que les responsables musulmans acceptent de s’engager dans une logique volontariste d’organisation de la représentation de leur religion. Une relecture de notre diplomatie à l’égard des dictatures du golfe, promptes à financer le terrorisme, un volontarisme assumé dans l’anéantissement, où qu’il se manifeste, au Nigéria, en Syrie, en Irak, au Yémen, au Mali ou ailleurs, des réservoirs d’engagement et de formation à des convictions terroristes, doivent être conduits. Une incitation forte à la reconnaissance de la dignité du peuple palestinien en lui reconnaissant la possibilité de vivre au sein de frontières internationalement définies est nécessaire. Si cela relève de la responsabilité des pouvoirs publics et de la société internationale, une prise de conscience militante peux aider à favoriser le passage des mots aux actes.

Toutefois cela ne saurait suffire. Les manifestations de réticence, parfois de franche résistance qui se sont manifestées dans un certain nombre d’établissements scolaires, en nombre sensiblement identique à celui relevé dans le rapport de l’Inspecteur général Jean-Pierre Obin à propos d’invitation à une même attitude de recueillement au lendemain du 11 septembre 2001, attestent de prises de distance assumées à l’égard d’une union nationale construite par les circonstances. Quelques messages répugnant sur les réseaux sociaux ont démontré que les terroristes du moment rencontraient, chez certains, sympathie et soutien. Toutes les attitudes ainsi adoptées n’ont certainement pas la même signification. Mais à côté de ceux qui n’étaient ni Charlie, ni terroristes, combien ont exprimé dans leur satisfaction de voir les prétendus blasphémateurs punis, leur haine de la République, leur imperméabilité à toute compréhension de la laïcité. Leur revendication de l’islam, qui ne les exonère ni des petits ou grands trafics ou du mépris de ceux qui ne leur ressemblent pas, fonctionne à la manière des nostalgies nazies qui servaient de justification à Anders Berwick assassinant de jeunes sociaux-démocrates en Norvège.

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L’école comme cadre de socialisation

Mais rien ne serait pire qu’une lecture de leur sécession en termes de choc des civilisations, des cultures ou des religions. Avant d’être religieuse, la question posée est sociale, éducative, voire culturelle. L’ambition d’organiser un enseignement civique et moral, le projet, trop longtemps différé, de mettre en place un enseignement du fait religieux, constituent une première réponse en permettant à l’école de redevenir un cadre de socialisation accepté par tous. Une présence institutionnelle, mais aussi militante et associative dans les quartiers de relégation serait de nature à favoriser l’accomplissement de la promesse d’un droit à la sûreté et permettrait de rompre un entre soi qui nourrit les rancœurs, renforce les constructions identitaires et favorise  la diffusion du poison des discours de radicalisation. Il faudrait aussi – le discours du Premier ministre devant la représentation nationale démontre, qu’à défaut encore d’actes concrets, la question est clairement posée – qu’une nouvelle politique de la Ville, d’aménagement du territoire mais aussi économique et sociale permette, enfin, d’en finir concrètement avec ces logiques, si longtemps admises, d’assignation à la misère sociale, culturelle et, pour tout dire, républicaine.
Enfin, pour que de l’émotion suscitée naisse un volontarisme engagé, il importe que se reconstruise une aptitude à repenser le politique, une capacité à organiser la confrontation entre visions du monde et de l’avenir. C’est ce à quoi invitaient les militants et théoriciens qui ont inventé l’éducation populaire. C’est ce que nous devons contribuer à refonder. Nous serons ainsi un peu plus fidèles à la mémoire de ceux dont nous pleurons l’assassinat.

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