Charles Conte
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Billet de blog 24 nov. 2009

Ecoles privées: la Ligue de l'enseignement relance le débat

Charles Conte
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Entretien avec Pierre Tournemire, publié sur le Journal de Mediapart le 17 novembre 2009

Cet entretien a été réalisé par Gérard Desportes. Pierre Tournemire est vice-président de la Ligue de l'enseignement, en charge, notamment, de la laïcité. Cet entretien a été réalisé à la veille du Salon européen de l'éducation, évènement annuel organisé par la Ligue de l'enseignement.


Mediapart (Gérard Desportes) La ligue de l'Enseignement profite du cinquantième anniversaire des lois Debré pour reposer la question du rapport du privé avec le public. Un peu kamikaze comme démarche ?

Pierre Tournemire :


Non. On y va doucement. Il ne s'agit pas de recommencer ce que l'on a connu en 1984, en défense de l'enseignement privé, et en 1994, en faveur de l'enseignement public. Ces guerres entretiennent un climat qui ne nous semble pas propice à affronter l'avenir. La Ligue a bonne mémoire et elle sait d'où elle vient mais elle veut surtout que l'on regarde les enjeux qui sont devant nous. Pourquoi reparler de ce qui s'est noué en décembre 1959, avec les lois Debré ? Tout simplement parce qu'il va falloir reparler du contrat qui lie l'Etat avec l'enseignement confessionnel. Parce que le monde a changé, que d'autres écoles, d'autres confessions sont arrivées, parce que les moyens alloués à l'éducation sont en diminution, que l'offre éducative est mouvante et qu'il va donc falloir aborder tous ces problèmes à un moment où la réussite scolaire de tous les jeunes de ce pays est une question essentielle.


Mais il y a un consensus sur ces questions. En tout cas, la volonté du gouvernement est de ne pas faire de vague. On le voit bien sur la réforme des lycées.

P.T. : L'opinion a été traumatisée par ce qui s'est passé, dans les deux camps, et les gouvernements successifs aussi. Mais réfléchissons. L'enseignement privé, comme l'enseignement public, est confronté à des difficultés et le zapping entre les deux se développe. On estime aujourd'hui qu'un bachelier sur deux a fréquenté les deux enseignements au moins une année au cours de sa scolarité. Pour l'essentiel, l'enseignement privé reste catholique (plus de 95%) et, après des réticences, il s'est à peu près plié aux règles que la République lui a imposées, dans le cadre du contrat qu'a institué la loi Debré, pour recevoir des subventions en respectant les conditions d'un enseignement conforme à celui de l'école publique.
L'enseignement catholique n'impose plus la prière, respecte la liberté de conscience, etc. Mais on voit bien qu'aujourd'hui, la tentation est grande de redonner un caractère propre, spécifiquement catholique à cet enseignement. Il y a une « reconfessionnalisation » de ces écoles, y compris sur la manière d'aborder les contenus de l'enseignement. C'est une évolution qui doit être discutée. Par ailleurs, il y a des écoles juives, certaines sont sous contrat d'autres non, mais aucune ne respecte vraiment le caractère universel de l'accès à l'éducation. Et puis il y a maintenant les écoles musulmanes, qui sont les dernières arrivées, mais dont on voit bien qu'elles se développent sur un mode qui pourrait à terme poser problème.
Bref, les parents ont une attente légitime vis-à-vis du système éducatif au moment où l'enseignement public connaît des difficultés notamment parce qu'il remplit sa mission d'intérêt général dans des zones laissées-pour-compte ou reculées. Aussi, certains voient dans le privé une solution. Une telle perspective, instituant le dualisme scolaire, renforcera la ségrégation sociale, c'est pourquoi il est intéressant de rechercher d'autres solutions dans l'intérêt de tous.

Vous voulez dire un rapprochement entre le public et le privé.

P.T. : Oui, en tout cas, pour tous les établissements qui, étant sous contrat, bénéficient de fonds publics. Compte tenu du désengagement de l'Etat dans les territoires, les difficultés des collectivités locales à assurer leurs financements ne manqueront pas de se poser. Combien d'établissements en milieu rural avec moins de cent élèves vont pouvoir demeurer ? Ne peut-on, si dans un même canton existent un collège public et un collège privé avec de faibles effectifs, réfléchir tranquillement à une harmonisation dans le cadre de l'obligation constitutionnelle qu'a l'Etat d'organiser une offre publique d'enseignement sur tout le territoire ? De même dans les zones dites sensibles, plutôt que de développer les risques d'enfermements communautaires, n'est-il pas possible d'éviter des concurrences préjudiciables ?

Mais vous en avez parlé avec des responsables de l'enseignement privé ?
P.T : Des discussions vont avoir lieu avec des responsables de l'enseignement catholique, notamment à l'occasion du Salon de l'éducation (voir le point de vue catholique dans une vidéo sous l'onglet "Prolonger"). Avec les autres confessions, c'est plus difficile pour une raison qui n'a rien à voir avec un refus de leur part de discuter mais parce qu'elles n'ont pas organisé un réseau unique et structuré. La loi Debré obligeait à des discussions entre l'Etat et un établissement privé. L'évolution en cinquante ans fait qu'aujourd'hui le réseau des établissements catholique est le seul véritable interlocuteur de l'Etat. Il ne s'agit pas de revenir sur la liberté d'enseignement. Mais si de l'argent public vient concourir à cet enseignement, il doit y avoir au minimum un contrôle et on peut réfléchir à des évolutions permettant de diminuer les coûts pour la collectivité.

Où en êtes-vous avec le ministère de l'éducation nationale ?
P.T. : Nous avons naturellement des discussions régulières. Il est évident qu'il faut discuter des missions de l'éducation nationale dans ce pays. Le monde a changé, les contraintes sont différentes. Arrêtons l'hypocrisie. Il y a plus de différence aujourd'hui entre un lycée public de Seine-Saint-Denis et Henri-IV au centre de Paris qu'entre le même Henri-IV qui est public et Stanislas qui est un autre établissement d'élite dans le même arrondissement mais qui est privé. Les missions tournent autour de l'intérêt de l'enfant. Elles portent aussi sur les conditions d'enseignement des professeurs. Discutons de tout ça.

Pour en revenir à Luc Chatel et au ministère, quelles sont vos relations avec l'Etat. On se souvient qu'elles étaient très mauvaises avec son prédécesseur, Xavier Darcos ?
P.T. : Avec Xavier Darcos, elles avaient été excellentes, jusqu'à ce qu'elles se dégradent et que l'Etat nous retire 3,3 millions d'euros de subventions. Le ministre empêchait ainsi la Ligue – qui je le rappelle rassemble un million d'adultes et deux millions d'enfants – de poursuivre correctement sa tâche en prolongeant l'action scolaire dans l'intérêt de tous les enfants et les jeunes de ce pays.
Avec Luc Chatel, elles sont excellentes pour le moment. Je dis pour le moment parce qu'on voit bien que les problèmes arrivent à la vitesse grand V et qu'il va falloir les prendre à bras-le-corps. Par exemple, la loi Carle, adoptée en septembre 2009, oblige les municipalités à financer les écoles privées d'autres communes si leurs résidents ont choisi d'y scolariser leurs enfants. Ce principe va poser d'énormes problèmes financiers aux communes et ouvre la voie au démantèlement de l'enseignement public. Donc il va falloir qu'on remette tout ça sur la table. D'où notre initiative. Ce serait pas mal que l'on puisse tranquillement utiliser le cinquantième anniversaire des lois Debré pour faire un pas vers une réflexion d'ensemble.

Consultez le dossier en ligne sur le site laïcité de la Ligue de l'ensignement

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