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Laïcité

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Billet de blog 26 août 2011

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Sur l'éducation et les mouvements de jeunesse de l'entre-deux guerres

Faire vivre la laïcité, c'est aussi connaître son histoire. Audrey Baudeau nous présente ici le lien entre la question laïque et l'éducation péri/postscolaire, les mouvements de jeunesse entre 1919 et 1939.

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Faire vivre la laïcité, c'est aussi connaître son histoire. Audrey Baudeau nous présente ici le lien entre la question laïque et l'éducation péri/postscolaire, les mouvements de jeunesse entre 1919 et 1939.


Audrey Baudeau est docteur en sciences de l'éducation, mention histoire. Sa thèse est intitulée « La question laïque en France dans le domaine scolaire pendant l’entre-deux-guerres 1919-1939. »


Education post, périscolaire et mouvements de jeunesse.
Au moment où émergent ces différents mouvements éducatifs vers les années 1920, ils ne portent évidemment pas les mêmes dénominations qu’aujourd’hui.
L’éducation postscolaire essaye de prolonger l’action de l’école au-delà du terme légal (13 ans jusqu’en 1936) en créant des cours et des conférences pour « adultes ». C’est une formation qui doit permettre, d’une part, de poursuivre la formation personnelle, et d’autre part, d’améliorer la qualification de la main-d’œuvre par une formation professionnelle complémentaire. L’éducation périscolaire prend, elle, la forme de bibliothèque, de cinéma éducatif, d’activités de plein air …. et se traduit pour une grande partie en mouvements de jeunesse (auberges de jeunesse par exemple). Elle n’est pas une prolongation de l’action scolaire. Education péri et postscolaire sont parfois même en opposition quant aux méthodes employées.


Un enjeu laïque ?
Qui tient l’école tient « les véritables forces de l’avenir » comme le disait Jules Simon dans son livre L’Ecole (1). N’est-il pas possible d’élargir cette expression : qui tient la jeunesse tient « les véritables forces de l’avenir », si l’on considère aussi le domaine périscolaire ? Se pose alors la question suivante : si la jeunesse est un enjeu, le conflit laïque propre à l’école s’étend-il au domaine péri et postscolaire ?
Bien sûr, les catholiques ont perdu le terrain de l’école après les lois de Jules Ferry (1882-1886) ; il est donc possible que les activités autour de l’école soient un enjeu important pour eux afin de reconquérir la jeunesse. L’enjeu est-il de même taille pour les laïques qui, eux, ont gagné le terrain scolaire ?

L’éducation postscolaire : une prolongation de l’enjeu laïque scolaire.
En ce qui concerne l’éducation postscolaire, le gouvernement du Cartel des gauches en 1924 (2) et celui du Front populaire en 1936 (3) se préoccupent de son développement et de son organisation afin qu’elle ne soit pas aux mains de l’initiative privée catholique. Durant toute la période de l’entre-deux-guerres, de nombreux articles provenant d’associations laïques, comme la Ligue de l’Enseignement, mettent en garde les gouvernements de la tentative de main mise des catholiques sur ce domaine postscolaire notamment les enseignements technique et physique. Il y a bien un enjeu qui oppose les catholiques aux laïques, mais le combat était plus virulent lorsqu’il était question de l’école primaire.

L’éducation périscolaire et les mouvements de jeunesse : évolution de la notion de laïcité.
En ce qui concerne l’éducation périscolaire et les mouvements de jeunesse, trois points sont à retenir :
• Un combat évident à la base de la naissance des mouvements de jeunesse.
Les patronages laïques et confessionnels datent d’avant guerre et particulièrement des années 1880-1890. Les patronages laïques sont la conséquence des lois de Jules Ferry de 1882 ; ils servaient à garder les enfants le jour où ils n’allaient pas à l’école. Que faisaient, en effet, les jeunes qui ne recevaient pas d’instruction religieuse le jour vacant ? C’est en créant des espaces pour ceux qui ne recevaient pas d’instruction religieuse que les patronages laïques s’inscrivaient dans la défense laïque.
Les patronages confessionnels et notamment l’Association Catholique de la Jeunesse Française (ACJF) se sont très clairement constitués pour créer une contre-offensive catholique face aux lois de Jules Ferry (4).
• La laïcité devient une caractéristique de distinction entre les mouvements de jeunesse mais n’est plus un leitmotiv de lutte.
Il existe bien quelques exemples entre 1919 et 1939 de querelles laïques comme celle de 1934, lorsque la Ligue de l’Enseignement refuse de s’associer avec le Comité national des colonies de vacances parce qu’il ne présente pas les « garanties laïques suffisantes » rejetant cette « Union sacrée pour les vacances des enfants », le trio laïcité/école/politique peut se décliner alors ainsi : laïcité/périscolaire/politique.
Mais dans l’ensemble, le domaine périscolaire prolonge simplement la dualité laïque/confessionnel sans créer une nouvelle lutte laïque et fait le choix de développer les notions de tolérance et de paix internationale (c’est le cas entre autres pour les mouvements scouts).
Aucun mouvement laïque, pas même la Ligue de l’enseignement, ne réussit à constituer un bloc d’éducation populaire laïque comme le souhaitent la CGT et le SNI à cette époque.
• Plusieurs explications possibles.
D’une manière générale, la lutte laïque scolaire est moins virulente pendant la période de l’entre-deux-guerres, il en est peut-être simplement de même en ce qui concerne le domaine péri et postscolaire.
Par ailleurs, il est possible de penser qu’au fond les enjeux du terrain scolaire étaient plus importants que ceux du terrain plus large de la jeunesse.
Mais peut-être faut-il aussi y voir l’annonce d’une laïcité dite « ouverte » ?
Il est possible de faire également un rapprochement avec l’évolution plus générale de la société et le rapport, notamment, entre l’Etat et les initiatives privées. Il est vrai qu’à partir de 1936, le gouvernement du Front populaire se préoccupe des loisirs et de la culture populaire avec le développement des loisirs. L’Etat réglemente, coordonne et impulse de plus en plus (reconnaissance d’utilité publique, subventions, ..) et ce que l’Etat gère est forcément laïque. Mais une certaine ambiguïté peut se lire : en réglementant, l’Etat assure de fait le principe laïque des mouvements de jeunes et d’éducation périscolaire, mais n’anéantit-il pas aussi toute lutte laïque de leur part ? (5)Réglementation/contrôle de l’Etat et transformation sociale quelle qu’elle soit font-ils bon ménage ?

Si les mouvements de jeunesse et les activités périscolaires laïques ont permis entre 1919 et 1939 de faire vivre les valeurs laïques, force est de constater qu’ils n’ont pas, en revanche, réussi à porter avec succès les revendications du camp laïque. N’est-ce pas annonciateur de la teinte pâle que prendra petit à petit la laïcité : un principe plus ou moins acquis sans avancées à défendre ?

(1) LELIEVRE C., WALTER E. La presse picarde, mémoire de la République, CURSA n°12, Amiens, 1983, p.53.
(2) Circulaire ministérielle du 4 décembre 1926 adressée aux Préfets et aux Inspecteurs d’académie afin de développer et de favoriser le rapprochement des cours d’adultes et des cours professionnels.
(3) Décret du 24 mai 1938 impose aux enfants de 14 à 17 ans employés dans l’industrie ou dans le commerce de recevoir « une éducation professionnelle pratique et théorique, sans préjudice d’un complément de culture générale ». C’est le principe d’obligation d’une éducation postscolaire.
(4) Robert de Rocquefeuil, premier Président de l’ACJF déclara : « […] parce que nous avions un vieux compte à régler avec Jules Ferry et les décrets du 29 mars qui avaient marqué d’une boule noire notre entrée dans la vie étudiante en 1880 […] Notre pensée de créer à notre tour, parmi notre génération, une contre-offensive catholique, est née de ces circonstances. »
(5) Certaines revendications laïques entre 1919 et 1939 pouvaient engendrer de virulentes querelles avec le gouvernement en place : introduction de la législation laïque en Alsace et en Moselle, réglementation de l’enseignement privé, stricte interdiction des congrégations missionnaires et enseignantes,…

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