Peut-on parler des religions à l’école ? Un livre d’Isabelle Saint-Martin.

Est-il nécessaire d’aborder le fait religieux au sein de l’école laïque et Républicaine ? La question est souvent posée. Isabelle Saint-Martin, impliquée dès 2002, directrice de l’Institut européen en Sciences des Religions de 2011 à 2018, y répond dans un ouvrage clair et détaillé.

La question est ancienne. Voire très ancienne. Jean Jaurès comme Ferdinand Buisson étaient en accord avec la toute jeune Ligue de l’enseignement : la laïcité implique la connaissance objective de l’histoire des religions. Isabelle saint Martin nous le rappelle et retrace l’évolution qui conduira de la suggestion d’un simple enseignement à l’approche laïque des faits religieux actuelle. Un débat de qualité s’est déroulé dans les années 1990. Dès 1982 la Ligue propose d’introduire une « étude des textes et des mythes fondateurs des grandes religions, leur histoire, leurs contributions négatives ou positives au développement des civilisations ». Guy Gauthier, responsable du secteur culture, coordonne un des premiers numéros d’une revue qui a secoué le cocotier intellectuel en son temps : « Panoramiques ». Intitulé « Les religions au lycée : le loup dans la bergerie ? », paru en 1991, ce numéro réunissait tous les contributeurs à un débat qui était encore confus. La Ligue joue un rôle dans un colloque de même nature « Enseigner l’histoire des religions dans un démarche laïque » qui s’est également déroulé en 1991, à Besançon.

Isabelle Saint Martin, dans "Peut-on parler des religions à l'école ?",  évoque les principaux arguments et épisodes, dont le rapport précurseur du recteur Philippe Joutard. C’est finalement le rapport rendu en 2002 par Régis Debray qui permettra de passer aux actes. L’ombre des attentats-suicides du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis l’avait rendu évidement nécessaire. Régis Debray répond avec précision et clarté à toutes les questions et propositions. Pas de cours spécifique. Pas d’intervention cléricale. Mais une intégration des faits religieux comme des faits culturels, sociaux, politiques, économiques… Ceci intégrant non seulement la critique des religions par les divers hérétiques, païens et libres penseurs, mais aussi la présentation des formes intellectuelles et artistique d’un humanisme dépourvu de référence au surnaturel. Avec de grands épisodes tels que l’Antiquité gréco-romaine, la Renaissance, les Lumières…  Bref, décrire la réalité d’un monde dont les convictions religieuses ou non sont des composantes. La distinction opérée entre « laïcité d’incompétence » et « laïcité d’intelligence » étant fort pertinente. Dans la foulée l’Institut Européen en Sciences des Religions (IESR) est créé. Isabelle Saint Martin, historienne de l’art, y sera chargée de mission avant d’en devenir la directrice.

Elle effectue dans son livre un état des lieux. Aussi bien sur les méthodes que sur les contenus. La méthode est bien sûr celle des sciences humaines en général. Car la géopolitique est aussi importante que l’histoire. Pour mémoire ce sont les républicains qui ont en 1886 lancé une V° section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes dédiée aux sciences religieuses. L’IESR reste d’ailleurs liée à l’EPHE qu’elle accompagne dans son installation actuelle au Campus Condorcet. Les contenus sont détaillés sur une dizaine de pages commentées. Les questions sur la mise en œuvre sont situées, notamment à propos de la place respective du judaïsme et de l’islam. Une des principales consignes étant d’éviter toute assignation identitaire aux élèves.

Une moitié du livre est consacrée au bon usage des œuvres d’art. C’est un apport spécifique qui distingue l’ouvrage de publications antérieures. Isabelle Saint Martin nous apprend que le célèbre essayiste Erwin Panofsky présentait l’histoire de l’art comme une « discipline humaniste ». L’art peut ainsi être un chemin séduisant pour conduire à la connaissance des faits religieux en tant que faits humains. Tout en étant conscient que les œuvres d’art à motif religieux ne sont pas seulement des œuvres d’art appréciées par les esthètes mais aussi, d’abord, des œuvres religieuses. C’est le « double temps de l’art » évoqué par André Malraux. Il faut savoir en tenir compte. Isabelle Saint Martin va plus loin. Un chapitre final traite de la question de l’image en tant que telle. Intitulé « Voir au-delà des illustrations », il approfondit une question qui fut et qui reste cruciale pour les religions monothéistes. Elle fut débattue, y compris violemment, au sein du christianisme. Elle existe toujours dans le judaïsme même si la présence d’artistes juifs dans l’expressionisme abstrait ne s’y réduit pas. Dans l’islam il existe au-delà d’une frange radicale va jusqu’au crime contre les caricaturistes de Charlie, des conceptions plus diverses qu’on ne le croit.

Isabelle Saint Martin conclu son ouvrage avec pertinence « L’enseignement des faits religieux n’est pas d’abord une réponse à la diversité des élèves dans les classes mais à la diversité du monde. S’il peut contribuer à résoudre le premier défi, s’il ouvre à la tolérance, ou plutôt au respect mutuel, c’est en pariant sur l’intelligence et sur la culture ». On ne saurait mieux dire…

couv-saint-martin-parler-religions-4

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.