Samain, Toussaint, Halloween: les métamorphoses de la Fête des morts

L'intérêt des militants laïques pour les fêtes et les cérémonies civiles est peu connu. Les laïques connaissent-ils leur propre histoire? La dimension culturelle du mouvement laïque est souvent oubliée, même chez ceux qui s’en réclament.

L'intérêt des militants laïques pour les fêtes et les cérémonies civiles est peu connu. Les laïques connaissent-ils leur propre histoire? La dimension culturelle du mouvement laïque est souvent oubliée, même chez ceux qui s’en réclament. Sait-on en particulier qu’ils furent nombreux à s’intéresser aux fêtes civiles de façon approfondie ? Au début du siècle, une excellente revue en avait fait un objet d’études et de militantisme : les "Annales des Fêtes et Cérémonies Civiles". Marcel Sembat, Gabriel Séailles, Paul Grunebaum-Ballin (collaborateur d’Aristide Briand), Jules Renard…y collaborèrent ; la Libre Pensée comme la Ligue de l’enseignement y étaient représentées… ; Zola, Hugo, Rousseau y furent publiés… ; l’anthropologie, les arts, les lois, l’histoire y firent l’objet d’articles…

Le premier novembre nous fournit l’occasion de se pencher à nouveau sur ces thèmes. La mouvance laïque multipliait les initiatives. Un des exemple les plus marquant fut celui de l’Union démocratique de propagande anticléricale, dont le président d’honneur était Victor Hugo, qui a organisé le 1° novembre 1881 au Trocadéro à Paris un « hommage aux morts illustres de la libre pensée». En 1912, les "Annales" proposaient un article démontrant que le « culte des morts est indépendant de la tradition chrétienne…Le meilleur et le plus noble des traditions anciennes demeure parfaitement vivant ». Aujourd’hui Halloween concurrence la Toussaint qui avait elle-même supplanté la fête celtique de Samain. Cette histoire de la Fête des morts est de mieux en mieux connue. Pour mémoire, en voici les principaux épisodes.

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Le calendrier celte était rythmé par quatre grandes fêtes : Imbolc avait lieu début février, Beltaine début mai, Lugnasad début août et Samain début novembre (pour se repérer par rapport au calendrier actuel). Samain était la fête principale. Elle marquait le début de l’année. Selon Guy Deleury, Samain « était une fête de nouvel an, de renouvellement du cosmos, la fête pendant laquelle chaque nation celte réaffirmait sa cohésion et son identité ». Samain rassemblait les femmes et les hommes libres autour de grands brasiers au sommet de tertres. Tournois, courses de chevaux, banquets et sacrifices se succédaient. Samain était une fête joyeuse, grandiose et fantastique : les ancêtres morts étaient censés se mêler aux vivants pour participer à cette nuit de festivité (fest noz). Pour retrouver l’ambiance, on se rendra aux actuels Festivals de Lorient et de Quimper. Et on ne manquera pas de noter le banquet nocturne qui clos chaque aventure d’Astérix et Obélix.

Lors de la christianisation de l’Europe, les fêtes païennes sont à la fois réprimées et récupérées. La Toussaint est instituée au VII° siècle. Le premier novembre devient la date de la fête de tous les saints (au nombre de 40.000). Philippe Walter explique d’où viennent les premiers d’entre eux « L’Eglise a détourné d’anciennes croyances à son profit. Elle a pour cela inventé des figures de saints ou de saintes qui possédaient des attributs mythiques comparables à ceux de leurs modèles païens et les christianisait ». A l'origine, on trouve une ancienne fête romaine, la dédicace annuelle du Panthéon. Ce temple païen fut transformé en église, dédiée à Marie et à tous les martyrs, par le pape Boniface VII en 607. Et c'est le pape Grégoire IV qui fit célébrer la Toussaint à cette date à partir de 835. Le 2 novembre,

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qui est le Jour des morts proprement dit, a été institué au XI° siècle. La confusion entre les fêtes catholiques du 1° et du 2 novembre a fini par se faire. La réflexion sur la mort a donné lieu de remarquables developpements théologiques, dont le plus célèbre est le Sermon sur la mort de Bossuet. Ce jour de souvenir a fini par prendre un caractère solennel, et triste contrairement à la fête de Samain. La mode des chrysanthèmes remonte à la fin du siècle dernier.

Comme chacun sait, les Irlandais partis aux Etats-Unis avaient emmené avec eux la fête des morts rebaptisée Halloween (contraction de "All Hallow Even" , la veille –Even- de la fête de tous les saints –all hallows). C’est la nuit du 31 octobre au 1° novembre. Elle intègre des éléments aussi divers que la citrouille, les sorcières, Jack O’Lantern, « Trick-or-Treat » (Donnes-moi quelque chose ou je te jette un sort)… Elle est principalement enfantine et ne résiste pas si mal aux nombreuses tentatives d’appropriations marchandes. Les cadeaux se limitent en général à des bonbons. Halloween a aussi inspiré un grand nombre de films. Ils sont plus nuls les uns que les autres. Par nature bon enfant, Halloween est toutefois dépourvu de l’expression culturelle enracinée de Samain et de la profondeur affective et théologique de la Toussaint.

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Le premier novembre, la Toussaint, est une des quatre fêtes religieuses chômées en France depuis 1801 (époque du Concordat). Halloween s’est répandu dans notre pays à partir de 1996. Avec un succès croissant qui a inquiété l’Eglise catholique. En 1999 le porte parole de la Conférence des évêques de France et de nombreuses publications confessionnelles appellent à réaffirmer le caractère religieux de la Toussaint. Plus tard un « Comité protestant évangélique pour la dignité humaine » s’insurge contre cette « véritable résurgence de croyances druidiques ». En 2007 l’Eglise catholique se fait plus ambitieuse, voire prosélyte avec le « Congrès International pour la Nouvelle Evangélisation » qui se tient à Paris du 23 octobre au 1° novembre. Avec plus de 500 initiatives différentes, dont « Holy Wins » (en anglais : « la sainteté gagne »), ensemble de concerts de rock et de reggae chrétiens.

Et les laïques ? Beaucoup plus modestes, la plupart se cantonnent dans une position individualiste. On pense aux défunts proches, sans se sentir obligé de le faire à une date fixe.De manière générale, le refus, l’occultation de la mort caractérisent notre époque. Mais le souvenir des disparus, le droit de mourir dans la dignité, la fonction sociale des cérémonies, la préparation à sa propre mort…restent incontournables. La réflexion sur les cérémonies comme marques de mémoire collective refait surface, en particulier lors des enterrements et des crémations, de plus en plus fréquentes. C'est aussi une façon d'assumer son humanité...

 

Bibliographie

Fleurs, fêtes et saisons, Jean-Marie Pelt. Editions Fayard, 1988.

Tout au long de l’année, une mine d’information et un chef d’œuvre de poésie.

Les Fêtes celtiques, Christian Guyonvarc’h et Françoise Le Roux. Editions Ouest-France, Rennes, 1995

L’ouvrage de référence, complet, érudit et fort agréable à lire.

Halloween, histoire et traditions, Jean Markale Editions Imago, 2000.

Sur Samain et ses métamorphoses jusqu’à nos jours. Par un auteur sensible à la dimension fantastique.

Mythologie chrétienne. Fêtes, rites et mythes du Moyen Age, Philippe Walter Editions Imago

L’analyse ethnologique du passage et de la survivance des mythes païens dans le christianisme.

Les Fêtes de Dieu. La foi, l’histoire, les mythes, Guy Deleury Editions Philippe Lebaud, 1994

Un auteur théologien, ouvert sur les sciences humaines.

Sermon sur la mort et brièveté de la vie, Bossuet, Flammarion, collection " GF ", 1996. "Me sera-t-il permis aujourd'hui d'ouvrir un tombeau devant la Cour... " La célèbre prédication faite au Louvre en 1662.

Secrets et mystères d’Halloween, Philippe Cahen Editions Jacques Grancher, 1999.

Halloween, Le guide des idées, des recettes, des déguisements, Philippe Cahen Editions LPM (Les presses du management), 2000.

Deux livres d’un sympathique passionné d’Halloween

Les Rites de l’au-delà, Jean-Pierre Mohen Editions Odile Jacob, 1995

Un vaste panorama anthropologique par le directeur du Laboratoire de recherche des Musées de France.

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