La boucle est bouclée

Pour qui s'intéresse un tant soit peu à la photo et à la presse, il est notoire que depuis quelques années, leurs relations sont compliquées. En particulier, le développement d'Internet a bouleversé le paysage: d'un côté, les medias investissent avec plus ou moins de bonheur cet espace devenu incontournable tandis que de l'autre, des millions d'amateurs armés d'appareils photo numériques inondent la toile de leurs clichés.

Pour qui s'intéresse un tant soit peu à la photo et à la presse, il est notoire que depuis quelques années, leurs relations sont compliquées. En particulier, le développement d'Internet a bouleversé le paysage: d'un côté, les medias investissent avec plus ou moins de bonheur cet espace devenu incontournable tandis que de l'autre, des millions d'amateurs armés d'appareils photo numériques inondent la toile de leurs clichés. Il n'a pas fallu longtemps pour que les deux se retrouvent dans une apparente convergence d'intérêts, où sous couvert de "journalisme citoyen", l'on voit des rédactions fauchées accueillir à bras ouverts des amateurs en mal de notoriété. Illustration gratuite contre publicité gratuite, telle est l'équation illusoire de ce jeu de dupes qui prétend pallier à l'absence de modèle économique, au détriment tant des lecteurs que des photojournalistes.

 

Ce recours de la presse aux photos d'amateurs a pu s'intensifier grâce à l'émergence d'intermédiaires, permettant aux deux acteurs de ce "troc" de se rencontrer plus facilement et plus efficacement: les sites de partage de photos. Plus besoin de solliciter les lecteurs: aujourd'hui, des milliards de photos sont directement accessibles, via des moteurs de recherche de plus en plus perfectionnés, s'appuyant sur des systèmes d'indexation par mots-clés renseignés par les utilisateurs eux-mêmes. Flickr, propriété de Yahoo!, est sans conteste le plus imposant de ces sites (au point d'avoir éveillé l'appétit de Getty qui a récemment conclu un accord pour exploiter cette manne). A cette enseigne, c'est aussi la principale source d'illustration gratuite où viennent piocher les sites d'information. Certains comme Reuters ou la BBC, ont créé des groupes spécialisés dont le but est de "capter" des images susceptibles d'être publiées, gratuitement bien sûr ("By submitting your photo here you are giving us permission to republish it royalty-free, but you will own the copyright, and we will attribute and link back to it where possible"). Cependant, pour l'essentiel, une recherche directe est la norme, qui permet d'exploiter Flickr comme n'importe quelle banque d'images.

 

Cette pratique, aussi discutable qu'elle puisse être, n'en serait pas pour autant répréhensible si de trop nombreux abus n'étaient commis, bafouant les droits d'auteur. En effet, de très nombreux exemples démontrent que de façon délibérée ou non, les images utilisées ne sont pas libres de droit (toute photo publiée sur Flickr possède une licence Creative Commons dont le niveau de protection peut être choisi: attribution, utilisation non-commerciale, tous droits réservés, etc.). Qui plus est, leurs auteurs sont rarement prévenus, et les crédits photo souvent ignorés, ce qui rend quasiment impossible pour le photographe de savoir si une de ses photos a été utilisée. Quand par chance il en a connaissance, on lui oppose trop souvent les mêmes arguments: au mieux, c'est l'erreur d'un stagiaire et la photo est retirée avec des excuses, au pire, on lui fait comprendre qu'il devrait être heureux d'avoir "sa photo dans le journal" ! Quant à se faire payer, voire dédommager, c'est un parcours du combattant que bien peu mènent jusqu'au bout, préférant abandonner de guerre lasse quelques dizaines voire centaines d'euros au vu des frais de procédure (sans parler des sites hébergés à l'étranger, véritable no man's land).

 

Il serait trop long de mentionner ici ces exemples d'utilisation abusive, mais on pourra se faire une idée de l'ampleur du phénomène en parcourant ce "journal" de cas répertoriés depuis un peu plus d'un an. Citons quand même le cas de Marianne2.fr, qui utilise systématiquement et presque exclusivement des photos de Flickr pour illustrer son site, souvent au mépris du droit d'auteur (une recherche sur Google permet de recenser plus de 1200 exemples, dont de nombreuses violations de copyright). On y trouve également des perles comme cet article sur les bobos à Paris illustrée par une photo d'une rue de São Luis do Maranhão au Brésil appelée... rua dos Bobos, ou encore cet article sur le Medef et les petits patrons, illustré par cette photo d'une bouteille de tequila de marque ...Patrón!

 

Pour caricatural qu'il soit, cet exemple reflète également, au-delà du laxisme voire de l'incompétence de certains "services photo", un autre danger de l'utilisation par la presse des photos d'amateurs: l'absence de vérification des sources. Faute de traçabilité de l'information et de confiabilité de son auteur (si tant est qu'il soit connu et joignable, ce qui n'est souvent pas le cas avec l'usage de pseudonymes), il devient difficile voire impossible de valider de nombreuses images.

 

Un exemple récent vient illustrer à merveille tous ces problèmes: le journaliste de Libération Alain Auffray, sur son blog "Coups droits" hébergé sur le site du journal, publiait le 30 avril 2009 un article illustré d'une photo de Frédéric Lefebvre, avec comme crédit: "Photo: Nice Massena sur Flickr". A partir de ces éléments, on retrouve aisément la photo originale sur Flickr, mais ô surprise, celle-ci est "Tous droits réservés" ! Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises: l'auteur présumé est en réalité la section du Parti Socialiste “Nice Masséna”, qui se sert de ce compte Flickr pour alimenter son propre blog. Et pour ce faire, n'hésite pas elle non plus à se servir au mépris du droit d'auteur, en faisant des copier-coller de photos trouvées sur Internet ! En l'occurrence, cette photo de Frédéric Lefebvre prise par Jacques Demarthon de l'AFP lors d'une conférence de presse le 8 décembre 2008. Et comment ai-je retrouvé l'original, me direz-vous ? Et bien tout bonnement sur.... Libération du 18 avril !!! Résumons-nous: Libération publie sur son site une photo volée sur Flickr, elle-même volée sur Libération ! La boucle est bouclée...

 

En conclusion, il ne s'agit pas de stigmatiser ici un journal en particulier, à partir de ce qui n'est sans doute qu'une regrettable erreur. Mais ces erreurs sont d'autant plus regrettables qu'elles se répètent sans être dénoncées, à travers une grande partie de la presse en ligne. Elles affectent la crédibilité des journalistes, rabaissent la photo au rang de simple illustration dépourvue de valeur et privent les photographes, tant amateurs que professionnels, du fruit de leur travail. Sans apporter de solution pérenne aux défis de la presse et du photojournalisme confrontés à un tournant majeur de leur histoire, ces pratiques ne font que desservir la profession, en sacrifiant la qualité et le sérieux pour de maigres économies. Il serait donc temps qu'elles cessent...

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