Le rock sous les yeux d'une femme

Taschen publie les clichés réalisés par Linda Mc Cartney, toute sa vie durant: des images tendres, en décalage, sorte de journal intime photographique où derrière les mythes de l'âge d'or du rock on voit poindre des individus, dans leur humaine et touchante désuétude.

Portrait of Linda McCartney by unknown © Paul Mc Cartney Portrait of Linda McCartney by unknown © Paul Mc Cartney
Taschen publie les clichés réalisés par Linda Mc Cartney, toute sa vie durant: des images tendres, en décalage, sorte de journal intime photographique où derrière les mythes de l'âge d'or du rock on voit poindre des individus, dans leur humaine et touchante désuétude.

 

Le rock des sixties a coïcidé avec une extension sans précédent de la sphère du spectacle musical. Les Stones, mais surtout les Beatles, ont réinventé le système de la célébrité en contribuant plus que personne à populariser la musique. Ils inventent, en quelque sorte, la pop musique. Le rock construit son efficacité culturelle, son style, son art de vivre, sa philosophie, le souffle de ses moeurs à travers la musique: mais aussi et surtout à travers les mythes et légendes que deviennent ses acteurs, Paul Mc Cartney, John Lennon, Mick Jagger, Keith Richards, Jim Morrison, Jimmy Hendrix, Pete Towshend, Janis Joplin, Neil Young… Des gens réels que les gens n'ont pas l'habitude de voir réellement.

Ces acteurs sont définis par des images, celles qui figurent sur la maquette des vinyles, affiches, cassettes, par des costumes de scènes, par des paroles, une manière de jouer, des chansons, des histoires, anecdotes, des prises de positions, des symboles iconographiques, la pomme des Beatles, la langue des Rolling Stones… Bref, il lévitent tous dans l'imaginaire fanatique et amoureux du public, dans une obscure flamboyance.

Jimi Hendrix, New York, 1967 ©Paul Mc Cartney Jimi Hendrix, New York, 1967 ©Paul Mc Cartney

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Linda Mc Cartney ébrèche cette apesanteur, et retrouve derrière l'image fantasmagorique de ces héros modernes l'individu, l'homme, le père de famille, l'amant, l'acteur fatigué des représentations auxquelles on l'assigne, l'être humain embrumé dans ses soucis quotidiens, triviaux peut-être, ceux qui nous composent, tout un chacun. Le talent, qui fait l'intérêt de cet énième livre d'image sur les stars passées du rock, de Linda Mc Cartney est de parvenir à effectuer un pas de côté, à remettre ces ombres spectaculaires en perspectives, à leur rendre leur chair sentimentale. Il suffit d'un décalage dans l'angle de vue et Jimmy Hendrix, Franck Zappa et Nico réapparaissent dans une proximité touchante, sans feux-semblants, dans la désuétude de l'existence. Chez ces légendes qui ne semblaient plus qu'entretenir un rapport lointain avec le commun des mortels, se dégage alors une humanité authentique, destabilisante sans doute, sincère. D'où la surprenante impression de vérité qui se dégage des photos de Linda Mc Cartney -comme déconstruit, le jeu de rôle pratiqué par ces idoles nous est doucement révélé, non pas avec cynisme, mais avec un infini respect.

Si Linda a pu saisir avec une telle justesse l'émouvante distance entre l'individu et son rôle, c'est qu'elle avait accès à une place privilégiée dans leur environnement affectif. Plus qu'elle ne travaillait avec eux, elle vivait avec eux. Lorsqu'il regardent vers l'objectif, ils ne voient pas une photographe, mais une amie: et cela change tout. La pose cède place à l'être. Et Linda peut saisir dans ses compositions une spontanéité évidente.

Brian Jones and Mick Jagger, New York, 1966 ©Paul Mc Cartney Brian Jones and Mick Jagger, New York, 1966 ©Paul Mc Cartney

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Son histoire avec le rock commence en 1966, lorsqu'elle parvient à obtenir une accréditation presse pour assister à un événement promotionnel exclusif autour des Rolling Stones, à bord d'un yacht sur l'Hudson. En 1968, son portrait d'Éric Clapton fait la Une du magasine Rolling Stone; c'est la première fois qu'un femme obtient cet honneur. Elle devient rapidement une photographe incontournable dans le monde du rock. Sa manière de travailler, toute en discrétion plaît aux artistes, qui se lient rapidement d'amitié avec elle. Elle plaît notamment à Paul Mc Cartney, qu'elle rencontre d'abord en 1967, au club Bag O'Nails: elle prend les Beatles en photo lors du lancement de l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Paul et Linda se marient en 1969, et ne se quittent pas trois décennie durant, jusqu'à la mort précoce de la photographe, en 1998, à seulement 56 ans, d'un cancer du sein.

Paul, Stella and James, Scotland, 1982 ©Paul Mc Cartney Paul, Stella and James, Scotland, 1982 ©Paul Mc Cartney

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ce livre-événement, à côté de la multitude de stars croquées à la volée par Linda, avec un art d'utiliser le déclencheur avec parcimonie et acuité, on retrouve d'abord des photos de famille, de Paul et de leurs enfants, une vie de famille, avec ses moments d'heureuse intimité. L'ordinaire d'une vie extraordinaire.

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Linda Mc Cartney, Life in photographs, 2011, Ed. Taschen.

 

 

 

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