La fin du colonialisme ou « la fin de la guerre d'Algérie » ?

Le cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie que nous célébrons cette année 2012, est entrain de se transformer en un hold-up en plein jour.

Le cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie que nous célébrons cette année 2012, est entrain de se transformer en un hold-up en plein jour. Un événement qui touche directement sous de multiples et complexes formes les deux peuples, algérien et français, et qui les y impliquent de fait, fougue à se vider, sous nos yeux, de toute son Histoire et ses Histoires.

Unanimement ou presque, de la presse écrite, aux émissions radios, passant par des conférences, rencontres et débats qui ont eu lieu ou qui vont l'être, jusqu'aux films-documentaires que les télévisions publiques proposent aux téléspectateurs pour célébrer ce cinquantenaire tournent et retournent à la réserve de « la guerre d'Algérie ». Quand ce cinquantenaire n'est tout simplement pas orienté/désorienté à des cérémonies sur « l'exode », comme le faitle député Maire UMP Christian Estrosi dans sa ville à Nice.

Cette façon de « cérémonialiser » ou de chuchoter l'Histoire de ce très long périple de « l'Algérie Française » montre parfaitement que nous osons pas encore, nous hésitons, inconsciemment pour beaucoup mais consciemment aussi pour certains, comme nous venons de le voir avec Estrosi, un demi siècle après, à formuler les choses par leurs nom, par leurs significations et leurs faits. La volonté qui devrait le faire sans vengeance d'un côté et sans nostalgie de l'autre est trop bien mince manifestement. Des cailloux sous ses talons l'empêche visiblement de marcher.

Le diable se niche parfois dans les interstices des lettres et des mots. Ce cinquantenaire que nous célébrons cette année en France et en Algérie, mais bien au-delà, car d'autres manifestations similaires se sont déroulées et se dérouleront également en Belgique, en Allemagne; etc, n'est pas le cinquantenaire de « la fin de la guerre d'Algérie », et il ne peut se résumer à cela comme on l'a dors et déjà baptisé, comme on a arrêté de l’acclamer ou lui allouer blason. Ce que nous célébrons cette année, et qu'il faut dire avec force, airain et action, c'est le cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie.

L'aphorisme de « la fin de la guerre d'Algérie » pour articuler « l'indépendance de l'Algérie », même si implicitement la chose y est, ne signifie pas grand chose historiquement, sinon un jeu de mots non dénué d'arrière-pensées. « La fin de la guerre d'Algérie » tel un épisode historique parmi tant d'autres, à elle seule, elle ne rend aucunement compte de la lente impatience dans un fleuve tourmenté du peuple algérien pour sa libération. Qui commença un certain 14 juin 1830 -plus précisément, des premiers pas du Compte de Bourmont sur les côtes de Sidi-Firuch et qui prit fin le 3 juillet 1962 -proclamation officielle de l'indépendance de l'Algérie.

Cette apogée qui traversa le siècle ne fut pas une harmonieuse et rythmé balade au quotidien sous les vestiges romaines de Tipaza, où tous ces éléments ne trouvent pas leurs reliquats ni leurs ristournes si on résumait ce cinquantenaire rien qu' à « la fin de la guerre d'Algérie ».

« La fin de la guerre d’Algérie » au lieu de « l'indépendance de l'Algérie », comme si celle-ci était une hantise, frousse ou cauchemar. A la scander elle nous brûlerait les lèvres, à l'écrire ainsi telle qu'elle, nue, décharnée et aride elle nous arracherait les doigts. Or qu'à méditer cinquante ans après toute cette histoire coloniale à travers ce que nous connaissons et ce que nos régimes politique nous refusent toujours de nous montrer car bien des archives et des annales restent encore frappés et scellés sous un abrupt secret d’État, nous constatons que cette indépendance de l'Algérie n'est pas seulement un événement de libération du peuple algérien à lui seul mais un événement historique bien à l'échelle de notre Histoire.

Bien que en effet, cet événement a permis à l'Algérie de recouvrer son indépendance, néanmoins, il a permis aussi au peuple français de sortir de l'allégorie accablante, d'un peuple oppresseur, tyrannique et despotique, puisque, c'est en son nom que ses dirigeants de l'époque, enchaînait le peuple algérien au joug colonial.

Et à une échelle encore plus grande et plus vaste, la sortie de l'Algérie du colonialisme est synonyme de libération de notre Humanité. C'est notre Humanité toute entière qui a cessé du moins en partie, à cette époque là, d'être colonisatrice. C'est toute notre Humanité qui s'est émancipée de ce colonialisme que Jean-Paul Sartre a défini comme un « système ». Un « système » colonial « structurellement raciste et expropriateur », comme le souligne pour sa part l'éminent historien et spécialiste de l'Algérie, Gilbert Meynier, dans son livre L'histoire intérieure du FLN.

C'est donc pour toutes ces raisons et pour cette Humanité souillée, ensanglantée et viciée que des Hommes, des hommes et des femmes, bien d'ici et d'ailleurs, ont fait contingent aux côtés des Enfants de la Toussaint; et, bien d'autres, ô combien nombreux avant eux ! Tel ce pionnier et précurseur de l'anticolonialisme, sans doute le premier, Vigné d’Octon (1859-1943), qui ne s'est jamais découragé ou désabusé dans son combat anticolonialiste, face à ceux qui voulurent le faire taire et l’empêcher d’imprimer et de diffuser ses écrits, car le médecin Vigné d’Octon était aussi écrivain et journaliste.

Dans la dédicace de son Nouvelle Gloire du Sabre, volume où Vigné d’Octon rassembla l'ensemble de ses écrits, il écrivit ceci : « J’ai dédié, en son temps, au Ministre des colonies de l’époque, ma première ”Gloire du Sabre“ consacrée aux horreurs et aux crimes de la guerre coloniale. Aujourd’hui je dédie ma “Nouvelle Gloire du Sabre”, où sont narrés quelques-uns des crimes de la grande boucherie, et établies quelques responsabilités, d’abord à nos “quinze cent mille morts”, puis à leurs veuves, à leurs orphelins, à leurs pères et à leurs mères, à leurs fiancés, aux Rachel du monde entier qui ont perdu leur enfant et ne veulent pas en être consolées ; je le dédie, enfin, aux mutilés, aux estropiés, aux infirmes, aux aveugles, aux défigurés, à tous ceux que la guerre a martyrisés dans leur chair et dans leur âmes et qui ont perdu, par elle, les plus pures joies de la vies ».

Qui n'a point croisé le médecin rencontrera le philosophe; Francis Jeanson, également écrivain et journaliste tout comme Vigné d'Octon, lequel aussi touché et éprouvé par cette souillure coloniale qui l'atteignait jusque dans la moelle de ses os, en juin 2OOO, à propos de la guerre d'Algérie, justement, il a écrit ces mots: « mes camarades et moi n’avons fait que notre devoir, car nous sommes l’autre face de la France. Nous sommes l’honneur de la France ».

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