Entre chien et loup

On danse. On s’enivre. Le corps on le balance, l’âme on s’en balance. On vit, enfin on croit vivre. On fait la fête. On se vide la tête. Puis v’la le matin blême qui nous ramène sur terre.
Instant privilégié. Quand l’aube n’a qu’a poindre et diffuser une lumière tamisée de gris macadam, et d’ombres mouillées de rosée.. Alors il fait bon à l’heure du laitier (s’il en reste).
Il fait bon sortir, légèrement embrumés d’alcool et d’herbes rares. Respirer l’odeur de la vie qui peu à peu recommence à s’écouler dans nos veines comme un souffle chaud qui regagne notre corps.
Il fait bon aviser le premier rade venu, pas un de ces Starbuck à la con juste bon pour les séries pour ados pré-pubères, non , un vrai, avec ses tables en pagaille qu’on va sortir dans une heure, un lieu ou regarder la trogne encore boursouflée de sommeil du garçon au bar qui attend dans son tablier noir les croissants du boulanger. S’asseoir sur un vieux tabouret bancal contre un vrai zinc luisant, clinquant ou trônent ça et la les boules chromées remplies de sucre blanc.
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Et puis comme un fleuve à nouveau irrigué, la vie des mortels reprend ses droits. Les premières voitures passent a travers les baies vitrées. La boulange arrive avec un sac de baguettes pour les casse-dalle du midi et les croissants encore chauds a mettre dans la panière argentée aux festons d’un autre siècle pour les lève-tôt et les couche tard.
Et toi, ami lecteur qui m’a suivi jusqu’ici, tu trempes ton croissant dans ton café au lait en subissant mes vannes parce moi, je ne trempes pas l’arc de cercle doré, je le décroisse au fur et à mesure de mon petit noir bien serré dont la mousse rejaillit sur le bord de ma tasse et au coin de mes lèvres.
Complices tous les deux nous échangeons quelques blagues sur les citrons pressés, ces gens qui se dépêchent de rejoindre leur labeur au fur et à mesure que l’heure du loup fait place à celle du chien.. Nous savons que notre bonheur n’est qu’éphémère, que bientôt le maigre soleil va envahir le carrefour et teinter tout ce que la nuit nous cachait. Les cons, les superflus, les voitures qui vroument, les regards vides, les démarches rapides.
La candeur d’un matin ou l’on refait le monde au café sans être le café du commerce (lire « le Parisien ») ca n’a pas de prix. Ce moment de cinémascope entre quelques tables en formica devant une vitre ne vaudra jamais aucune télé en boite.
Je ne vis la nuit que pour mieux renaître au petit jour...

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