A quoi sert l'histoire ? (en quatre minutes trente)

Ce petit texte a été écrit pour "La Fabrique de l'histoire", émission quotidienne de France Culture. Cette année Emmanuel Laurentin (et sa nombreuse équipe) proposent à divers historiens de répondre à la question "A quoi sert l'histoire", en quatre minutes exactement.

Ce petit texte a été écrit pour "La Fabrique de l'histoire", émission quotidienne de France Culture. Cette année Emmanuel Laurentin (et sa nombreuse équipe) proposent à divers historiens de répondre à la question "A quoi sert l'histoire", en quatre minutes exactement.

Ca a lieu tous les vendredis tout au long de l'année 2009-2010. Je me suis livré à l'exercice à la demande d'Anaïs Kien. Bon, mais quel est le rapport ? Pourquoi publier ce texte sur le site du Comité de savoir public ? Parce que le mouvement des universitaires du printemps 2009 a montré avec acuité le lien étroit qui unissait la défense d'une université de service public à celle d'un savoir "public", c'est-à-dire d'un savoir construit dans le souci du public, et par conséquent étranger à toute logique de marchandisation pour produire de l'utilité privée.

 

Bref, la question de l'utilié de l'histoire n'est pas une question sage et scolaire, et elle ne saurait se résumer en simple question rhétorique pour émissions de radio.

 

 

"A quoi sert l'histoire ?" La question ressemble à un sujet de dissertation qu’on pourrait traiter en trois points. Première partie, l’histoire sert à éclairer le présent. C’était déjà le cas de Thucydide, au Ve siècle avant notre ère ! Au XXe siècle, c’est ce qui a conduit les historiennes et les historiens à tisser des liens de plus en plus étroits avec les autres sciences humaines consacrées à l’étude du présent, comme la sociologie, ou l’économie. Mais l’histoire ne sert pas seulement à éclairer les problèmes du moment. Elle permet de poser bien d’autres questions qui sont négligées dans l’espace public. D’où le deuxième point : il existe plusieurs types d’utilité de l’histoire, ou pour le dire autrement l’histoire peut servir à tout et son contraire. Elle peut être engagée et politique, elle peut servir à des fins de distinction sociale, elle peut aussi servir à répondre à des questions philosophiques sur la nature de l'homme ou sur celle du pouvoir. Elle peut s’écrire par en haut, du point de vue des hommes blancs au pouvoir, mais elle peut aussi prendre le parti des opprimés et des sans voix, ce fut le pari de la « history from below » en Angleterre, et des « études subalternes » en Inde. Bref l’utilité de l’histoire dépend des questions que nous lui posons. Mais ce trait n’a rien de spécifique, il est partagé par toutes les sciences humaines. D’où la troisième partie de notre dissertation. L’opération cruciale, qui définit l’utilité propre au métier d’historienne ou d’historien, est celle qui consiste à sélectionner les sources qui permettront de répondre à la question qu’on se pose. Selon que ces sources sont choisies dans les fonds anciens ou contemporains, en France ou à l’étranger, elles construisent un cadre temporel et géographique de référence à l’intérieur duquel les phénomènes prennent un sens. Dans cette opération concrète se dessine aussi une rhétorique historienne. Si l’on restreint le cadre d’analyse, on tend à insister sur la nouveauté et sur la spécificité des problèmes, sur leur ancrage dans un lieu et dans une époque singulière. Si au contraire on l’élargit, c’est plutôt pour les désingulariser, pour en montrer l’ancienneté, pour mieux faire la part de l’ancien et du nouveau, ou pour mettre en lumière leur caractère global plutôt que local.

 

Mais la question de l’utilité de l’histoire n’est pas seulement une question scolaire. Elle est aujourd’hui éminemment politique. Au cours du printemps et de l’hiver derniers, un mouvement de grève sans précédent a touché les enseignants-chercheurs des universités françaises. Les départements de sciences humaines et sociales étaient les premiers concernés par la grève. Depuis la stratégie de Lisbonne signée en 2000, les pays de l’Union européenne s’orientent vers un nouveau modèle d’économie de la connaissance, dans lequel on encourage les travailleurs à aller à l’université. Selon l’OCDE (l'Organisation de coopération et de développement économiques), c’est faire un bon investissement pour l’avenir que de faire des études supérieures. Mais en France cet investissement serait moins rentable qu’ailleurs, parce que les études y seraient moins adaptées au marché du travail. Ce sont toutes les sciences humaines et sociales, et pas seulement l’histoire, qui sont en ligne de mire : les voici accusées de ne pas être utiles, c'est-à-dire de ne pas contribuer suffisamment à la croissance. Selon le philosophe Alain Renaut, l’explosion des effectifs dans ces disciplines a cours des quarante dernières années était une fausse promesse d’utilité faite des étudiants qui auraient dû choisir des filières plus appliquées ; autrement dit les sciences humaines n’ont pas vocation à être des enseignements de masse. La crise daterait de 1968.

 

Il me semble qu’on peut arriver à un diagnostic différent si l’on replace cette question dans un cadre temporel plus large. Rendre les sciences de l’homme utiles est un vieux rêve des Lumières. Pour Condorcet, il s’agissait d’abord de mieux organiser la manière dont elles contribueraient aux progrès de l’esprit humain. Mais l’injonction d’utilité, du mot d’ordre philosophique qu’il était, prend sous la Révolution française une dimension militaire et institutionnelle inédite. C’est à cette époque que les universités sont abolies, puis remplacées par des institutions plus capables de produire de l’utilité, comme l’Ecole normale ou la classe des sciences morales et politiques de l’Institut national de la République française en 1795. S’adressant à la Convention thermidorienne le 14 nivôse an III, le médecin Antoine-François Fourcroy analyse les raisons qui ont permis aux sciences, non seulement physiques mais aussi humaines, de survivre à la Terreur :

"Ainsi, explique-t-il, comme dans le système du monde, tout dépend de la seule force de l’attraction, dans notre système politique tout a été lié à une seule cause, la défense de la patrie."

Les sciences morales, en d’autres termes, ça sert d’abord à faire la guerre ; pas la guerre des armes sur le champ de bataille, mais la guerre économique, sanitaire, et idéologique. C’est à ce moment que l’utilité des sciences de l’homme, qui n’avait fait l’objet que d’expérimentations éparses, devient l’enjeu d’une lutte politique dont nous ne sommes pas sorti aujourd’hui.

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