Pourquoi les services publics sont-ils si télégéniques ? Prendre soin du monde (II)

Les urgences, les commissariats, les écoles, les services sociaux où certains pensent avoir déjà perdu bien trop de temps, nous en auraient pourtant fait passer davantage encore devant le spectacle télévisé de leur quotidien, à tel point qu'il faudrait reconnaître une affinité profonde entre les services publics et la fiction télévisée, le caractère profondément télégénique des services publics. Si telle est bien l'hypothèse récemment risquée dans ces colonnes, il faut reconnaître que l'on peut lui opposer de solides objections.

Les urgences, les commissariats, les écoles, les services sociaux où certains pensent avoir déjà perdu bien trop de temps, nous en auraient pourtant fait passer davantage encore devant le spectacle télévisé de leur quotidien, à tel point qu'il faudrait reconnaître une affinité profonde entre les services publics et la fiction télévisée, le caractère profondément télégénique des services publics. Si telle est bien l'hypothèse récemment risquée dans ces colonnes, il faut reconnaître que l'on peut lui opposer de solides objections.

Tout d'abord, nous avons passé beaucoup de temps aussi, devant notre petit écran, à regarder s'affairer une multitude de gens qui ne travaillaient pas du tout pour des services publics. Pour prendre même une antithèse du service public, qui est l'expression de l'État et de sa légalité, la figure de celui qui contrevient à loi n'est-elle pas un vecteur magnifique de fiction en série ? On peut penser aux récentes séries qui ont déroulé la saga de la mafia, des dealers ou du prisonnier : respectivement The Sopranos de David Chase (diffusée du 10 janvier 1999 au 10 juin 2007 sur HBO, en France sous le titre Les Soprano sur Jimmy, France 2 et France 4), qui a immergé le spectateur dans la mafia du New Jersey ; The Wire de David Simon (2 juin 2002-9 mars 2008 sur HBO, en France depuis 2004 sur Jimmy), qui nous fait comprendre la difficulté d'être un caïd de la drogue à travers la succession de plusieurs générations dans les ghettos de Baltimore ; Oz, de Tom Fontana (12 juillet 1997-23 février 2003 sur HBO, en France sur Série Club puis M6) et Prison Break de Paul Scheuring (29 août 2005-15 mai 2009 sur Fox, en France sur M6), qui plongent au cœur de l'univers carcéral. On pourrait même aller jusqu'à risquer l'idée que les séries aiment plus encore les agents du service public lorsqu'ils sont susceptibles de passer de l'autre côté, de devenir des ripoux : ainsi les flics de The Shield de Shawn Ryan (12 mars 2002-25 novembre 2008 sur FX, sur Jimmy puis Canal+ en France), menant leurs propres trafics entre deux obstacles, celui des vrais trafiquants et celui de... la loi.

Les partisans du service public pourront objecter que les malfrats, les prisonniers et les policiers corrompus sont encore si proches du service public : ils en sont soit le vis-à-vis, l'objet, le meilleur ennemi, pour les uns, ou la corruption, pour les autres. On pourra répondre à cela qu'il s'agit surtout de prendre plaisir à autre chose que le spectacle des agents du service public : le temps à l'écran des représentants de la loi, dans une série comme les Sopranos, est border-width: medium medium 1px; 0cm 0.04cm;"> Quoi de plus adapté au suivi quotidien – et donc à la fiction poursuivie chaque jour à l'endroit où on l'a laissée la veille – que la famille, les amis, les voisins ? Combien de saisons, combien d'épisodes peut-on produire et subir, lorsque l'on commence à déployer l'histoire infinie d'une famille ou d'un quartier ? On tient là les mondes sociaux qui nourrissent les deux formes principales de ces séries que l'on appelle les Soap Operas et qui sont la forme originelle de la fiction télévisée. Le nom est hérité des feuilletons produits à la radio et à la télévision américaines, dès l'entre-deux-guerres, pour vendre du savon (soap) et désigne ces sagas qui déclinent sur des années, au fil des destins croisés, de déchirants mélodrames et d'imprévisibles revirements, la vie de grandes familles dynastiques (version milliardaire) ou la vie de quartier de milieux plus modestes. La première version est typiquement américaine et elle s'écrit le plus souvent en famille. On pense à l'affrontement des Capwell et des Lockridge, qui a tenu en haleine les spectateurs de nombreux pays durant les 2137 épisodes du Santa Barbara des époux Dobson, Jerome et Bridget, diffusé du 30 juillet 1984 au 15 janvier 1993 sur NBC. On pense évidemment aux deux séries jumelles, toutes deux créées par les époux Bell, William Joseph et Lee Phillip, The Young and the Restless, diffusée sans discontinuer depuis le 26 mars 1973 sur CBS, et The Bold and the Beautiful, diffusée sur la même chaîne depuis le 23 mars 1987. Les spectateurs français connaissent mieux ces deux monuments narratifs sous les titres respectifs Les Feux de l'Amour et Amour, Gloire et Beauté. Les Feux de l'Amour, après 36 saisons et plus de 9000 épisodes, après avoir opposé le clan des Brooks et celui des Foster, suit désormais l'affrontement des Chancellor, d'un côté, et des Newman et des Abott, de l'autre, c'est-à-dire celui de la fortune légitime et des nouveaux riches. Amour, Gloire et Beauté suit pour sa part le clan Forrester, à la tête d'une maison de haute-couture de Los Angeles. À côté, les Ewing de Dallas (crée par David Jacobs), qui ne durèrent que de 1978 à 1991, n'ont eu qu'une relative longévité – la capacité à durer est peut-être la seule supériorité du feuilleton quotidien de journée (daytime television) sur le feuilleton hebdomadaire de soirée (primetime television), qui fait la même chose que le précédent mais avec plus de moyens, sur une histoire plus concentrée.

Les grands de ce monde n'ont pas l'apanage de la fiction infinie. Les petits gens, ont prouvé aussi leur puissance narrative, dans une inspiration plus réaliste très britannique. Avec leur 7000ème épisode diffusé le 28 janvier 2009, après 49 ans d'existence sur ITV (le premier épisode remonte au 9 décembre 1960), les habitants de Coronation Street (série crée par Tony Warren), une rue populaire imaginaire d'une ville pensée sur le modèle de Salford, une petite ville proche de Manchester, n'ont rien à envier, en terme de puissance narrative, aux milliardaires américains. La version australienne, Neighbours, créé par Reg Watson, est diffusée depuis le 18 mars 1985. Après plus de 5000 épisodes, des générations de comédiens, elle dure encore. Bref, il faut avouer que la saga des petites et des grandes familles place le monde privé loin devant les serviteurs de l'Etat du point de vue de la capacité à nous faire perdre du temps devant la télé. Peut-être vaudrait-il mieux arrêter tout de suite cette série d'articles sur le caractère télégénique des services publics.

Ce n'est pourtant pas le mot de la fin, tout simplement parce que la saga des familles, riches ou moyennes, n'est pas, au bout du compte, le dernier mot de la fiction sérielle non plus. Puisqu'on parle de soap operas, il faut être sérieux et remonter à l'origine, par exemple à Irna Phillips, celle qui fût le mentor de William J. Bell et qui écrivait, dès les années 30, des fictions radiophoniques en effet financées par des fabricants de savon comme Procter & Gamble, avant de créer pour la télévision, et toujours pour Procter & Gamble, les deux Soap les plus longs de l'histoire de la télévision à ce jour. Le premier, créé en collaboration avec Emmons Carlson, s'intitule Guiding Light et fut d'abord un feuilleton radiophonique (de 1937 à 1956), avant de devenir télévisé, à partir du 30 juin 1952, sur CBS. Le public français le connaît grâce à une diffusion partielle, d'abord à la fin des années 80 sur TF1 sous le titre Haine et Passion, puis sur France 3 en ce siècle sous le titre Les vertiges de la passion. Le second, As the World Turns passe après le déjeuner sur CBS depuis le 2 avril 1956, et n'a jamais connu de diffusion française. L'année 2009 aura marqué un tournant, puisque CBS a arrêté en septembre la diffusion de Guiding Light, et annoncé en décembre l'arrêt de la production de As the World Turns, dont les foyers américains verront le dernier épisode en 2010. Ces deux continents de fiction sérielle, qui ont traversé le noir et blanc et la couleur, l'allongement de la durée du feuilleton de 15 à 30 puis 60 minutes, s'achèvent après avoir duré plus qu'aucune autre série. De quoi parlent-elles ?

Ces séries suivent certes le quotidien de plusieurs familles dans leurs petites villes imaginaires du cœur de l'Amérique, Springfield pour la première et Oakdale pour la seconde, mais pas n'importe quelles familles. Irna Phillips, qui fut elle-même enseignante à Dayton, dans l'Ohio, avant de poursuivre une carrière à la radio, affectionne les familles où il y a des instituteurs, des docteurs et des avocats. Elle aime bien aussi des hommes d'Église. Qu'ont en commun ces professions ? Elles prennent soin d'une communauté, dont elles suivent tous les âges et les événements de la vie, du berceau à l'école, du mariage au divorce, de la maladie à la tombe... comme le monde va, as the world turns. Entre les mains de ces spécialistes-là, le quotidien d'une communauté se trouve réintégré à l'horizon cyclique de la vie. À travers ces professions, c'est l'idée d'un service rendu à une communauté qui se fait jour : la continuité de ce service est la matrice de la longévité narrative.

On dira qu'on nous voit venir, et que ce « service au public » n'est pas encore un « service public » – rien n'empêche les médecins et les avocats de travailler dans le secteur privé. Les avocats le font d'ailleurs le plus souvent, eux qui sont des pourvoyeurs importants de matériau narratif pour les séries contemporaines, que l'on pense à Ally McBeal, que l'on a déjà évoquée, ou à The Practice, autre série créée par David E. Kelley (et diffusée du 4 mars 1997 au 16 mai 2004 sur ABC, en France sur Série Club et Jimmy). La question du « service au public », de son respect ou de sa dénaturation, s'y affirme pourtant aussi : les avocats de The Practice sont ainsi confrontés à la question de savoir jusqu'où ils sont prêts à aller pour pallier à leur difficultés financières. Cette question est transversale aux secteurs privé et public. Et l'apparition et la consolidation du service public, au sens étatique du terme, n'apparaît peut-être comme matrice de fiction sérielle que lorsque, dans la société contemporaine, certains services ne peuvent plus être rendus au public que par des services publics. Ainsi l'hôpital d'Urgences, qui met ses spécialistes en position de prendre soin de tout ce qui vient, toutes les histoires, tous les patients, assurés ou non. Et c'est aussi le service rendu au public qui devient la norme invoquée par les agents du service public pour remettre en cause l'évolution de leur administration, lorsqu'elle ne leur permet plus de rendre en effet service à la communauté. Nous commençons à avoir en main suffisamment d'éléments pour pouvoir nous approcher de la série The Wire.

The Wire réalise en quelque sorte l'idéal virtuel d'Irna Phillips. Là où le Soap permettait la connaissance intime d'une communauté virtuelle à travers ses générations, par le biais des agents qui en prennent soin, fonctionnaires, médecins, prêtres, avocats, etc., The Wire propose la saisie multiple d'une ville contemporaine, Baltimore, à travers les corps constitués qui la prennent pour objet, légalement ou non – les services de police, les services municipaux, les services sociaux, les leaders communautaires, religieux, syndicaux... et les trafiquants de drogue, eux aussi soumis à la nécessité de faire vivre un coin de rue, des familles, un quartier : dans The Wire, même les malfrats n'échappent pas à la nécessité de faire la preuve, génération après génération, de leur capacité à prendre soin d'une communauté, au risque de creuser leur propre tombe en la menant à sa perte. Or, à ce jeu, ce ne sont pas nécessairement les dealers qui s'avèrent les plus mauvais. Si The Wire est à ce jour la série qui tient le propos politique le plus exigeant sur la décadence des sociétés libérales, c'est bien parce qu'elle le tient du point de vue des agents du service public qui se trouvent en situation de mesurer l'incapacité croissante des services soumis au nouveau management et à la pression médiatique, à rendre service à la communauté. Le constat, s'il vient d'abord d'employés des services publics, notamment de la police et de l'enseignement, parce qu'ils bénéficient d'un point de vue particulièrement vaste sur la population dont ils font leur objet de préoccupation, est transversal : la cinquième et dernière saison permet de comprendre que les nouvelles logiques de mesure de l'efficacité, faites pour favoriser la mise en lumière des personnages dominants, contreviennent partout, dans les médias eux-mêmes comme dans les commissariats ou les écoles, à la possibilité de faire encore, simplement et rigoureusement, son travail au service d'un public. The Wire est ainsi la vérité d'Urgences dans la mesure où cette série rêvait encore la possibilité d'un hôpital prenant soin du public universel à l'heure où cette institution disparaissait de la réalité américaine (voir notre premier épisode). The Wire, en expliquant pourquoi les nouvelles logiques de domination et d'exposition sont en train de faire obstacle, partout où c'est encore possible, à la possibilité de rendre un service, en vient à mettre en scène la transgression et la dissimulation, la résistance passive ou active, que supposent désormais le fait de vouloir encore accomplir une mission au service du public plutôt que de paraître le faire pour valoriser les bilans de façades du pouvoir. Nous reviendrons sur les espaces et les temps inédits que suppose la mise en scène de cette résistance.

Retenons pour l'heure une idée pour aujourd'hui : le service rendu au public, cœur originel de la série télévisée, qu'elle mette en scène des familles, des professions libérales ou des administrations, traverse cette aventure, des origines radiophoniques en feuilleton aux séries complexes d'aujourd'hui en en nourrissant la capacité à fixer notre attention, jour après jour. De la communauté virtuelle du Soap Opera à la communauté réelle des réseaux urbains d'aujourd'hui, la représentation de la capacité à prendre soin d'un public, reste la meilleure matrice de la narration sérielle. Il se pourrait même qu'elle s'atteste au mieux aujourd'hui dans la mise en scène de la façon dont notre monde résiste désormais à cette capacité – étant devenu un monde dont on ne peut plus prendre soin.

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