L’expert, l’antisémitisme et la science: Quand Dominique Reynié met en cause les musulmans et la gauche française

D. Reynié : L'antisémitisme s'exprime "parmi le FN, les Français musulmans et le Front de gauche" © France Inter

Au micro de France Inter le 17 février dernier, c’est l’inénarrable Dominique Reynié, présenté comme “professeur à Sciences po et directeur de la fondation pour l’innovation politique” (FONDAPOL) qui est convié par Patrick Cohen. Par ailleurs convoqué régulièrement dans C dans l’air ou sur I-Télé, ayant animé une chronique sur France Culture, il fait plus largement partie de cette poignée d’experts omniprésents dans les médias. Invité ce jour-là à s’exprimer sur les résultats de son étude intitulée “l’antisémitisme dans l’opinion publique française, nouveaux éclairages” (disponible ici), il affirme l’existence de 3 foyers d’antisémitisme en France : au sein de l’extrême droite, d’une partie significative des français musulmans et des électeurs du Front de Gauche. La réaction de ce dernier ne s’est pas fait attendre (lire ici), qualifiant ces affirmations de calomnieuses au point d’envisager des poursuites. Si ce genre de répercussion n’est pas courante, il n’en demeure pas moins que les assertions de Dominique Reynié au micro de Patrick Cohen sont, elles, tout à fait représentatives des logiques argumentaires de ces experts médiatiques, et méritent qu’on s’y attarde : la légitimation du discours par le recours à la “science”, donnant des gages d’objectivité à un propos pourtant marqué par l’idéologie de son auteur, qui, en plus d’être dissimulée, se révèle tout à fait dangereuse.

 

Le scientifique sans la science

 

“C’est quand même extraordinaire je trouve moi d’argumenter dans le détail de la méthode quand on sait que depuis Ilan Halimi, en 2006, il y a en France et en Europe des personnes qui meurent parce qu’elles sont juives et qui sont assassinées parce qu’elles sont juives, de manière je dirais très claire et très simple. Donc je suis toujours étonné quand on vient en quelque sorte chipoter sur la méthode alors qu’il est évident, il est évident qu’il y a euh... les juifs en Europe et en France, eh bien sont exposés physiquement, c’est la réalité, comment la contester?!…”.

C’est en ces termes que Dominique Reynié argumente sur le lien qu’il fait entre progression d’un discours haineux qui se propagerait, sur les réseaux sociaux notamment, à l’encontre des Juifs et la recrudescence de violence contre cette communauté en France.

Son propos incarne parfaitement tout ce que l’on peut reprocher à une démarche bien éloignée des exigences scientifiques. Le professeur cherche, en effet, bien davantage à légitimer une idée en se prévalant des vertus de la rigueur scientifique qu’à la confronter véritablement aux résultats d’un protocole d’enquête rigoureux. S’il fait ici presque l’aveu de cette non-réflexion méthodologique, c’est qu’il entend jouer sur une double ambivalence : celle du statut de son enquête et celle à donner à son propre propos, bien plus politiques qu’il n’y parait. Confusion des genres tout à fait consciente, D. Reynié ne s’exprime pas sans savoir qu’il peut compter sur toute l’aura que procure le statut de “chercheur”, qui plus est Professeur des universités à Sciences Po Paris. Il use ainsi de la rhétorique de l’intellectuel faussaire : en clair, il capitalise sur son parcours académique, tout en refusant de se soumettre aux règles scientifiques pour développer une manière bien spécifique de penser le problème de l’antisémitisme en France. Ainsi, pourquoi s’encombrer d’une méthodologie scientifique pour dénoncer un phénomène inacceptable?

Pourtant, question classique autant qu’épineuse lorsque l’on touche aux études d’opinion, la méthodologie employée compte. Elle influe de manière significative sur le résultat. L’étude par questionnaires menée par l’IFOP est ici un cas d’école à présenter aux étudiants de première année de licence de sociologie pour éclairer ces enjeux.

En affirmant ne pas comprendre les “chipotages” sur la méthode, Dominique Reynié répond indirectement aux reproches qui lui ont été adressés par d’autres universitaires sur la conduite de son enquête. Ceux adressés par Nonna Mayer (directrice de recherche au CNRS) dans une tribune du Monde (lire ici) soulèvent ainsi des questions récurrentes concernant la conception d’un sondage d’opinion, à savoir la représentativité de l’échantillon et les conditions de passation du questionnaire

A regarder le compte rendu de l’étude de plus près, on remarque que deux échantillons, deux groupes de personnes enquêtées ont été constitués : un premier, comptant 1 005 personnes interrogées sur internet, ont permis de déceler les foyers d’antisémitisme à l’extrême droite et parmi les électeurs du Front de Gauche. Le second, composé de 575 personnes se déclarant musulmans, français ou non. On reviendra par la suite sur les enjeux de la constitution d’un tel groupe. Ici, il s’agit simplement de faire remarquer sa faiblesse numérique, eu égard aux conclusions rendues : Nonna Mayer rappelle en effet qu’un échantillon de 1 000 personnes présente une marge d’erreur de 3,2%, et de 4,5% pour un groupe de 500 personnes, incertitude qui pèse lourd lorsque l’on sait que 51% des “musulmans” interrogés ont approuvé l’opinion selon laquelle “Les juifs ont trop de pouvoir dans la politique”. Par ailleurs, il parait plus que douteux d’affirmer qu’il existe un “foyer d’antisémitisme” au sein des électeurs du FdG à partir d’un échantillon de 1 005 personnes : en effet, si ce dernier est représentatif de la population française du point de vue de la proximité partisane, alors les proches du FdG représentent au mieux un ensemble de… 100 personnes : le décalage entre la force de l‘affirmation et la faiblesse des moyens pour l’étayer est ici criant. Mais qu’importe, ceci ne sera pas mentionné dans l’interview, et l’on n’aura d’autre choix que de croire Dominique Reynié : parole d’expert...

Plus encore, ce sont les conditions de passation du questionnaire qui posent problème. Outre les critiques que l’on pourrait adresser au questionnaire sur internet auquel ont répondu les 1 005 personnes du premier groupe (on pourra renvoyer à celles formulées par le sociologue Alain Garrigou sur son blog, à lire ici), la méthode utilisée pour interroger le groupe “musulman”, à savoir un questionnaire en “face à face”, “dans la rue”, renvoie évidemment à l’objection que les personnes susceptibles de répondre à un questionnaire en pleine journée dans la rue possèdent des caractéristiques sociologiques particulières, comme le note Nonna Mayer (jeunes, retraités, femmes au foyer, inactifs). D’autant plus que l’on n’a aucune information sur les quartiers ciblés par l’enquête, ni sur le choix des personnes abordées. Autant d’inconnues et de points aveugles qui invitent à la plus grande prudence sur les résultats, mais que notre expert relègue pourtant au rang de simple “chipotage”.

Mais ce qui pourrait passer pour un “simple” manque de rigueur méthodologique se révèle en fait être au service d’un projet bien particulier:  cette étude s’inscrit en effet dans une fonction de légitimation de sa propre vision de l'antisémitisme plutôt qu’une fonction d’interrogation.

 

Traduire l’opinion, ou la produire ?

 

Par l’administration du questionnaire, l’étude vise à propager une opinion reconstruite au sein des opinions réelles. Autrement dit, elle vise davantage à produire des effets politiques et sociaux qu’à rendre compte et s’interroger sur celles existantes (nous renvoyons sur ce point aux critiques des sondages faites par Patrick Champagne dans une approche foucaldienne). Le mécanisme est particulièrement édifiant dans la construction de la catégorie “musulman” et dans les partis pris dissimulés derrière l’élaboration d’un indicateur d’antisémitisme.

 Cette étude fait significativement le choix de traiter l’antisémitisme chez les “musulmans”, entendus comme un groupe en tant que tel, constitué en échantillon, que l’on interroge donc uniquement parce qu’ils sont musulmans. Cependant, ce choix se heurte à l’absence de statistiques permettant la recension des individus sur la base de l’appartenance religieuse, chose interdite en France. Dans le rapport détaillé de l'enquête, il est ainsi précisé qu’en l’absence de statistiques permettant de construire cet échantillon “à proprement parler”, les personnes interrogées l’ont été sur la base de données de l’INSEE sur l”’immigration” et sur des “données empiriques observées sur la population d’origine musulmane” (desquelles nous ne saurons rien). Comme l’écrit Nonna Mayer dans sa tribune : “C’est tout sauf clair. On voudrait bien connaître ces quotas, et comment on peut extrapoler de la population « immigrée » (définie par l’Insee comme personne née étrangère à l’étranger et résidant en France) à la population « musulmane », notamment ses deuxièmes et troisièmes générations, françaises, car nées en France ?”

La construction de l’échantillon “musulmans”, en plus d’être méthodologiquement hasardeuse, conduit à considérer l’appartenance religieuse comme seule variable explicative. Qu’importe la diversité sociologique des personnes de confession (ou d’ “origine”) musulmane, en termes d’âge, de catégorie sociale, de sexe, etc. Tout se passe en effet comme si le groupe “musulman” était monolithique, car reconstitué dans un échantillon unique. C’est sur ce point que l’on s’aperçoit du lien inextricable entre le choix de la méthode et les présupposés idéologiques des auteurs de l’étude: si un groupe spécifiquement “musulman” est constitué pour mesurer le degré d’antisémitisme dans l’opinion française, c’est que Dominique Reynié, postule dès le départ que ce sentiment est plus marqué chez les individus de confession musulmane.  Pour le dire autrement, ce qui lui semble être une réalité n’est pas fondé sur les conclusions d’une démarche scientifique, mais en est le point de départ.

Enfin, l’un des piliers de cette enquête réside dans la mise au point d’un indicateur d’antisémitisme. Pour ce faire, “six opinions à propos des Juifs” ont été retenues et sont proposées aux enquêtés. L'occurrence de leur affirmation par les personnes sondées est censée déterminer un niveau d’antisémitisme. Autrement dit, l’indicateur répertorie le nombre de personnes partageant une, deux.... ou la totalité de ces opinions et produit ainsi une échelle de 1 à 6 degrés d’antisémitisme. Ces propositions sont donc réputées “antisémites” aux yeux de l’enquête. C’est toutefois précisément ce point qui nous gêne dans cet indicateur. Deux items posent particulièrement problème : « Il existe un complot sioniste à l’échelle mondiale » (16 % des sondés) ; « les Juifs utilisent aujourd’hui dans leur propre intérêt leur statut de victimes du génocide nazi pendant la Seconde Guerre mondiale » (35% des sondés). Les deux propositions font preuve d’un certain flou sémantique. Dans le premier cas d’abord, si l’on peut regretter la propagation des thèses complotistes et en dénoncer les dangers, le sionisme désigne un mouvement politique qui ne doit surtout pas être confondu avec la communauté juive. On ne voit donc pas en quoi, sauf à penser une équivalence entre juifs et sionistes, cette proposition peut nous renseigner sur l’antisémitisme.

Le second cas renvoie plutôt aux postulats infondés des questionnaires autoadministrés utilisés en général dans les sondages. Pour reprendre Pierre Bourdieu, ceux-ci font totalement abstraction des enjeux de compréhension liés aux contextes socio-culturels très divers des personnes sondées, leur laissant un travail d’autodéfinition et d’interprétation des termes sans la moindre préoccupation de cohérence de la part du sondeur. Est donc éludée la question des significations alors même que le sondé est dans une situation d’injonction à donner son avis. Tout se passe comme si chacun avait une opinion sur n’importe quelle question et la capacité d’en comprendre les ressorts. Dans le cas présent, seule la généralisation du propos peut être considérée comme de l’antisémitisme (de type “tous les juifs…). Pourtant rien ne dit que la formulation de la question résonne en ces termes pour le sondé. Le fait d’utiliser la Shoah pour justifier certaines situations allant dans l’intérêt de juifs est chose courante sur la question de l’Etat d’Israël par exemple. Cette question a été au coeur de la légitimation de son existence même. Toutefois, qu’entend-on ici derrière le vocable “juif”? Dans un encart méthodologique, Fondapol reconnaît la polysémie du terme et se permet d’ailleurs une note orthographique pour préciser que celui-ci ne désigne pas uniquement une appartenance religieuse. Il y a donc une certaine reconnaissance de la diversité d’interprétation du propos par la fondation qui est mise aux oubliettes lors de l’administration du questionnaire. La prudence méthodologique n’est-elle pourtant pas de rigueur lorsqu’on entend trancher un sujet aussi sensible?

Plus encore, le sondage introduit un rapport d’équivalence entre ces deux items et les autres, clairement antisémites (“il y a trop de juifs dans les médias…”). Or, elles font toutes deux plus volontiers référence à des arguments mobilisés dans le cadre du conflit israélo-palestinien, que l’on sait particuièrement porté par une partie de la gauche et dans certains milieux musulmans que l’on ne saurait réifier.

Cette confusion des genres se retrouve encore dans une autre conclusion de l’étude. Selon Dominique Reynié “Les questions sur le sionisme n’évoquent rien pour une part importante des répondants (entre 42 % et 46 %), mais elles révèlent la vigueur des critiques adressées par une partie de la société à la politique d’Israël et aussi la force de l’une des opinions antisémites les plus accomplies : pour 25 % des répondants, le sionisme est « une organisation internationale qui vise à influencer le monde et la société au profit des Juifs ». Le lien est appuyé, malgré l’aveu fait quelques lignes plus haut sur l'inopérance du propos, entre une critique du sionisme et un comportement antisémite. En quoi penser qu’un groupe opère au profit d’un autre groupe rend compte d’une quelconque haine envers ce second groupe? Le raccourci permettant de faire ce lien est ici des plus dangereux tant il met sur un même plan une vision du projet sioniste et le rejet de toute la communauté juive .

En l'occurrence, la réponse à l’item dépend de l’interprétation de ce qu’est le profit des juifs. S’agit-il de questionner la personne sur ce qu’elle pense de l’intentionnalité du groupe sioniste ou sur le résultat de ses entreprises et sa correspondance avec un intérêt présumé pour le groupe “juif”, là encore, indéfini ? Tout cela est laissé à l’appréciation de chaque personne sondée, ouvrant la voie aux incompréhensions.En définitive, on peut même  se demander si l’étude Fondapol, au vu de ses postulats de départ, ne favorise pas ces malentendus dans le but d’étayer ses conclusions.



La démarche dans son ensemble est donc critiquable en de nombreux points. Comme nous l’avons souligné, nous ne sommes pas les premiers à en restituer ici quelques uns. Il semblait important de revenir sur les points méthodologiques de cette enquête, non pas pour “chipoter”, mais dans la mesure où ces derniers sont révélateurs des présupposés théoriques de ses auteurs, jamais explicités, camouflés derrière une apparente rigueur scientifique. L’interview de Dominique Reynié par Patrick Cohen nous semble donc incarner fidèlement les stratégies de ces experts médiatiques : le recours à des travaux dits “scientifiques”, supposés “objectifs”, pour légitimer un propos qui se révèle beaucoup plus politique. Évidemment, la portée politique du propos de Dominique Reynié ne pose pas problème en soi : c’est lorsqu’elle n’est jamais explicitée, jamais révélée comme telle, qu’elle conduit en définitive à fermer un débat d’idées. S’attarder sur la méthode de l’enquête permet justement de remettre en lumière le politique là où manifestement on ne veut pas qu’il apparaisse.

Ceci étant dit, on pourra regretter le décalage entre la portée de notre mise en garde, publié dans des réseaux malheureusement trop restreints et limités aux habitués, et celle de l’enquête et des conclusions de D. Reynié, déjà largement présentées dans les médias de masse avec tous les dangers que promet la grille de lecture proposée. Au final, sous couvert de vouloir mesurer l’antisémitisme dans l’opinion en France, l’étude de la Fondapol vient conforter la construction d’un problème musulman, en considérant la variable religieuse comme seule caractéristique explicative, au mépris de la diversité des profils des individus de croyance ou de culture musulmane. Elle vient également raviver la vieille théorie selon laquelle l'extrême droite et l’”extrême gauche” (si tant est qu’on puisse l’appeler ainsi) se rejoignent : ersatz scientifique au service de l’idéologie dominante prête à convertir la lutte contre toutes les formes de xénophobie en choc des civilisations.

 

Antoine Lévêque

Christophe Parnet

 

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