«Ma thèse en 180 secondes»: une innovation symbole d’une déliquescence ?


Nous reproduisons ici, avec l'accord de l'auteur, un article paru dans Le canard de l'Education le 30 avril 2015 (lien ici)


Ce n’est que la deuxième édition de « Ma Thèse en 180 secondes », et il semble déjà inutile de présenter le projet. La communication fut telle autour de cette initiative qu’elle paraît déjà entrée complètement dans les mœurs de l’univers de l’enseignement supérieur universitaire. Petite synthèse tout de même : le CNRS et le Conférence des présidents d’université (CPU) organisent cette année la deuxième édition de « MT180 », un concours regroupant des doctorants volontaires souhaitant, en trois minutes donc, présenter leur travaux de recherche devant un public de profanes, et ce à la manière du stand-up. Il y a des présélections locales, puis nationales, et enfin le concours international (comprenant, concernant les participants français, des pays uniquement francophones).

A Lyon, mercredi 29 avril, se tenait la finale locale, au sein de laquelle participaient 14 candidats de la COMUE Université de Lyon (il n’y eut que 60 candidatures abouties sur près de 5400 doctorants). Se sont ainsi succédé des présentations de thèses sur des thèmes aussi différents et passionnants que la justice sociale au Brésil après l’organisation de la Coupe du Monde de football, le cancer du sein, l’étude des mouvements des téléphériques ou encore les différences entre les salariés d’une SCOP et de ceux d’une entreprise classique. La gagnante* se rendra à Nancy le 3 juin pour la finale nationale.

« MT180 » reçoit un succès certain auprès du public qui assiste à ces « one-man shows ». Le projet part d’ailleurs d’une intention séduisante : vulgariser et, ainsi, démocratiser ces recherches parfois extrêmement compliquées pour mieux comprendre leur utilité et également mieux connaître les chercheurs, travailleurs de l’ombre à l’image parfois maussade. Mais ce concours n’est-il pas également la partie visible d’un changement de philosophie plus global et plus profond concernant la recherche doctorale ?

Le 24 avril, deux doctorants de l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne s’inquiétaient dans une tribune au Monde de la réforme en préparation sur les doctorants. Celle-ci, repartie en négociations devant le tollé qu’elle a suscité alors qu’elle devait initialement entrer en vigueur cette année, devait notamment limiter à trois ans maximum la durée d’une thèse (entre bien d’autres mesures, concernant notamment les financements et les modalités des thèses). Selon eux, elle entraînerait « une standardisation des objets et des méthodes de la recherche, prenant modèle sur des pratiques déjà diffusées dans les sciences de la nature. On observe depuis quelques années une priorité donnée à des sujets de recherche répondant directement à des commandes des institutions chargées de leur financement. Cette primauté donnée à la construction a priori de sujets finançables et réalisables en un cours laps de temps, mais aussi valorisables directement auprès du monde économique constitue de fait une limite à la créativité, à l’inventivité, à l’émergence d’objets comme de résultats inattendus, bref à l’« innovation » pourtant défendue par le ministère.»

Alors, une recherche, pour survivre voire simplement débuter, devra-t-elle justifier d’une future rentabilité financière ? L’on voit bien le lien ici avec MT180 : la prime va à la recherche qui trouve son public, défini par son portefeuille ou par sa force à l’applaudimètre. Ce n’est pas tant la recherche même qui importe, mais les bénéfices qui peuvent en être tirés. Survivent les chercheurs qui savent vendre – dans les deux sens du terme – leur travaux, malheur aux autres. En gros, on va se contenter de rechercher ce que l’on veut trouver. Et l’on veut rarement trouver quelque chose qui contrarie ses intérêts.

par Erwin Canard 

Journaliste indépendant, spécialisé sur les questions d'éducation et d'enseignement supérieur.

 

* Laurie-Anne Sapey-Triomphe (!) pour la présentation de sa thèse intitulée « Inférence et apprentissage perceptifs dans l’autisme : une approche neurophysiologique et comportementale »

 

 

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