Coda : A quoi sert un artiste ? // Résonance d'un Etonnant Voyageur, par Yvon Le Men

Coda - A quoi sert un artiste ?A quoi sert un artiste a été écrit par Yvon Le Men au moment de la grande grève des intermittents du spectacle à l'été 2003 et lu par différents artistes dans de nombreux festivals dont Le Festival Interceltique de Lorient, Les Vieilles Charrues de Carhaix, Le Off d'Avignon. Il fut contresigné par des écrivains comme François Bon, des chanteurs comme les Tri Yann, des musiciens comme Dan Ar Braz et des conteurs comme Patrick Ewen. "Que seraient la Russie sans Pouchkine, l’Espagne sans Lorca, le Portugal sans Pessoa dont les poèmes traînent dans les rues de Lisbonne, sans ce chanteur de fado à la gueule de Reggiani qui balance son chagrin, notre chagrin, avec sa voix par dessus les murs de la ville ? Il crève tout doucement de presque froid et de presque faim. Il lui manque des dents. Il touche à peine les quarante-deux ans et il dit qu’il est vieux.C’est un artiste, comme moi. Et quand il chante, par les paroles d’Adamo, «Elle ne viendra pas ce soir», il parle au nom de tous ceux qui l’attendaient. Il fait du bien à notre mal. Il est très pauvre comme je l’ai été. Il ne vivra peut-être pas jusqu’à l’année prochaine. Peu importe alors qu’elle revienne ou ne revienne pas !C’est un artiste, comme moi. Ce chanteur est mon frère et quand il chante, il est le frère de nos frères ! Il est celui qui est allé à la mine à notre place et au ciel en notre nom.A quoi sert un artiste ? Que seraient la Bretagne si elle n’était dansée, les Caraïbes si elles n’étaient racontées, l’Algérie si elle n’était chantée ? L’esclavage s’il n’y avait le blues ? Ne resterait que l’esclavage !Ceux qui vivent de l’audace des autres manquent-ils à ce point de respect pour leurs frères humains, les saltimbanques, pour si peu considérer ces hommes et ces femmes qui accompagnent leurs enfers et entrouvrent leurs paradis en disant, chantant, et dansant leurs morts et leurs vies ?A quoi servent les artistes dans ce monde qui préfère les chiffres aux lettres et dont la folie des chiffres menace de nous faire chavirer dans le chaos ?Que celui qui n’a besoin ni de chansons, ni d’images, ni de poèmes, ni de romans, ni de films, ni de pièces de théâtre, ni de musique, pour que se dise sa vie quand il ne sait plus la dire, pour que s’écoule son chagrin quand il ne sait plus pleurer, que celui-là tranche la gorge aux oiseaux.Que celui qui n’a pas besoin d’artiste retienne ses larmes à jamais et brise par avance ses éclats de rire. "


Coda - A quoi sert un artiste ?

A quoi sert un artiste a été écrit par Yvon Le Men au moment de la grande grève des intermittents du spectacle à l'été 2003 et lu par différents artistes dans de nombreux festivals dont Le Festival Interceltique de Lorient, Les Vieilles Charrues de Carhaix, Le Off d'Avignon. Il fut contresigné par des écrivains comme François Bon, des chanteurs comme les Tri Yann, des musiciens comme Dan Ar Braz et des conteurs comme Patrick Ewen.

 

"Que seraient la Russie sans Pouchkine, l’Espagne sans Lorca, le Portugal sans Pessoa dont les poèmes traînent dans les rues de Lisbonne, sans ce chanteur de fado à la gueule de Reggiani qui balance son chagrin, notre chagrin, avec sa voix par dessus les murs de la ville ? Il crève tout doucement de presque froid et de presque faim. Il lui manque des dents. Il touche à peine les quarante-deux ans et il dit qu’il est vieux.

C’est un artiste, comme moi. Et quand il chante, par les paroles d’Adamo, «Elle ne viendra pas ce soir», il parle au nom de tous ceux qui l’attendaient. Il fait du bien à notre mal. Il est très pauvre comme je l’ai été. Il ne vivra peut-être pas jusqu’à l’année prochaine. Peu importe alors qu’elle revienne ou ne revienne pas !

C’est un artiste, comme moi. Ce chanteur est mon frère et quand il chante, il est le frère de nos frères ! Il est celui qui est allé à la mine à notre place et au ciel en notre nom.

A quoi sert un artiste ? Que seraient la Bretagne si elle n’était dansée, les Caraïbes si elles n’étaient racontées, l’Algérie si elle n’était chantée ? L’esclavage s’il n’y avait le blues ? Ne resterait que l’esclavage !

Ceux qui vivent de l’audace des autres manquent-ils à ce point de respect pour leurs frères humains, les saltimbanques, pour si peu considérer ces hommes et ces femmes qui accompagnent leurs enfers et entrouvrent leurs paradis en disant, chantant, et dansant leurs morts et leurs vies ?

A quoi servent les artistes dans ce monde qui préfère les chiffres aux lettres et dont la folie des chiffres menace de nous faire chavirer dans le chaos ?

Que celui qui n’a besoin ni de chansons, ni d’images, ni de poèmes, ni de romans, ni de films, ni de pièces de théâtre, ni de musique, pour que se dise sa vie quand il ne sait plus la dire, pour que s’écoule son chagrin quand il ne sait plus pleurer, que celui-là tranche la gorge aux oiseaux.

Que celui qui n’a pas besoin d’artiste retienne ses larmes à jamais et brise par avance ses éclats de rire. "

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Yvon Le Men

"En Bretagne, la parole est forte : les conteurs, les chanteurs, il existait donc un certain terreau. L’écriture, c’est la solitude et l’absence. La scène, c’est la présence, le partage. J’ai besoin de ces deux chemins. »

Depuis son premier livre Vie (1974), écrire et dire sont les seuls métiers d’Yvon Le Men. Ce poète breton, né en 1953 à Tréguier, va à la rencontre des amoureux de la poésie pour partager avec le plus grand nombre sa passion des mots : dans les écoles, les salles de spectacles, et bien sûr au festival Étonnants Voyageurs, où il se fait le passeur des poètes et des écrivains du monde entier. Programmateur aux côtés de Michel Le Bris, il y instaure dès 1997 un espace dédié à la poésie. De sa chronique hebdomadaire publiée de 2006 à 2008 pour le journal Ouest France, il a tiré un livre, Le tour du monde en 80 poèmes : une anthologie de 80 poèmes qu’il commente, fort de plus de trente ans d’expérience et de rencontres poétiques. Yvon Le Men, avec son incroyable ouverture au monde, ne cesse de prouver que la poésie ne s’arrête pas aux frontières.

Il est lui-même l’auteur d’une œuvre poétique importante à laquelle viennent s’ajouter quatre récits : Le petit tailleur de short (1996), La clé de la chapelle est au café d’en face (1997), On est sérieux quand on a dix-sept ans (1999), Besoin de Poème (2006), deux romans, Elle était une fois (2003), Si tu me quittes, je m’en vais (2009) et un recueil de nouvelles Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public (2012). Proche du monde et surtout des êtres qui l’entourent, il puise son inspiration dans les événements qui ont jalonné son existence, dans les émotions vécues, et porte de sa voix une sincérité sans pareille : « On peut mentir dans la vie mais pas dans un poème ». Écrire, c’est aussi un travail de mémoire, comme pour redonner vie à ceux qui ne sont plus là. Pour Yvon Le Men, ce souffle vital est l’essence même de la poésie : « la poésie pour moi, c’est être au monde encore plus, ce n’est pas une évasion du monde ». En résulte une sensation vibrante qui émane de la lecture de ses textes : on se rappellera de l’émotion palpable qui s’empara de la salle lors de la poignante lecture de Chambres d’Echo par Denis Podalydès lors du festival  en 2008.

 

Ses dernières publications:

La langue faternelle, Diabase (2013)

Il fait un temps de poème Filigranes (2013)

Sous le plafond des phrases Editions Bruno Doucey (2013)

Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public Flammarion (2012)

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