Résonances d'un Etonnant Voyageur: A une heure incertaine, Primo Levi // par Yvon Le Men

 

Au commencement

Frères humains pour qui longue est l’année,

Pour qui un siècle est un but vénérable,

Et qui peinez pour votre pain,

Irascibles et las, naïfs, perdus, malades,

Ecoutez, vous en aurez consolation et ridicule :

Il y a vingt milliards d’années,

Splendide, projeté dans le temps et l’espace,

Brillait, globe de feu solitaire, éternel,

Notre père commun, notre commun bourreau,

Il explosa. Chaque transformation eut ainsi son début,

Encore, de cette catastrophe unique, et à rebours,

Des extrêmes confins, l’écho ténu résonne.


Tout, de ce spasme seul, a eu dès lors naissance :

Même l’abîme qui nous entoure et défie,

Même le temps qui nous engendre et emporte,

La moindre chose que chacun a pu penser,

Les yeux de chaque femme que nous avons aimée,

Mille et mille soleils, et cette main

Qui écrit.

13 août 1970

 

Source : Primo Levi, A une heure incertaine,

traduit de l’italien par Louis Bonalumi,

préface de Jorge Semprun,

Arcades Gallimard, 1997

 

La date est inscrite au bas du poème. Ce jour-là, j’étais amoureux, j’avais 17 ans, et j’étais, moi aussi, dans le dix-septième vers de ce poème, fragile et inquiet du lendemain. 17 ans après l’écriture de ce poème Primo Levi mourut suite à une chute dans son escalier. Beaucoup disent qu’il s’est suicidé; d’autres suggèrent un accident. Son œuvre était trop du côté de la vie pour qu’il se donne la mort. 26 ans auparavant, il était interné à Auschwitz dont le nom seul suffit… à se taire.

Primo Levi connaissait, atome par atome, la nature du soleil. Il était chimiste. Primo Levi connaissait, par le cœur, la métaphore du soleil, il était poète. Nous sommes si forts et si fragiles à la fois, nous sommes des naufragés et des rescapés, nous sommes nos maitres et nous sommes nos disciples : quand nous choisirons d’élire nos maitres, n’oublions pas qu’ils font partie de ce poème. Ni plus ni moins que nous. Et s’ils prétendent à la lumière, elle ne leur appartient pas. Ils en sont seulement des atomes. Comme nous.

 

Yvon Le Men

 

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"En Bretagne, la parole est forte : les conteurs, les chanteurs, il existait donc un certain terreau. L’écriture, c’est la solitude et l’absence. La scène, c’est la présence, le partage. J’ai besoin de ces deux chemins. »

Depuis son premier livre Vie (1974), écrire et dire sont les seuls métiers d’Yvon Le Men. Ce poète breton, né en 1953 à Tréguier, va à la rencontre des amoureux de la poésie pour partager avec le plus grand nombre sa passion des mots : dans les écoles, les salles de spectacles, et bien sûr au festival Étonnants Voyageurs, où il se fait le passeur des poètes et des écrivains du monde entier. Programmateur aux côtés de Michel Le Bris, il y instaure dès 1997 un espace dédié à la poésie. De sa chronique hebdomadaire publiée de 2006 à 2008 pour le journal Ouest France, il a tiré un livre, Le tour du monde en 80 poèmes : une anthologie de 80 poèmes qu’il commente, fort de plus de trente ans d’expérience et de rencontres poétiques. Yvon Le Men, avec son incroyable ouverture au monde, ne cesse de prouver que la poésie ne s’arrête pas aux frontières.

Il est lui-même l’auteur d’une œuvre poétique importante à laquelle viennent s’ajouter quatre récits : Le petit tailleur de short (1996), La clé de la chapelle est au café d’en face (1997), On est sérieux quand on a dix-sept ans (1999), Besoin de Poème (2006), deux romans, Elle était une fois (2003), Si tu me quittes, je m’en vais (2009) et un recueil de nouvelles Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public (2012). Proche du monde et surtout des êtres qui l’entourent, il puise son inspiration dans les événements qui ont jalonné son existence, dans les émotions vécues, et porte de sa voix une sincérité sans pareille : « On peut mentir dans la vie mais pas dans un poème ». Écrire, c’est aussi un travail de mémoire, comme pour redonner vie à ceux qui ne sont plus là. Pour Yvon Le Men, ce souffle vital est l’essence même de la poésie : « la poésie pour moi, c’est être au monde encore plus, ce n’est pas une évasion du monde ». En résulte une sensation vibrante qui émane de la lecture de ses textes : on se rappellera de l’émotion palpable qui s’empara de la salle lors de la poignante lecture de Chambres d’Echo par Denis Podalydès lors du festival  en 2008.

Ses dernières publications:

La langue faternelle, Diabase (2013)

Il fait un temps de poème Filigranes (2013)
Sous le plafond des phrases Editions Bruno Doucey (2013)
Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public Flammarion (2012)

 

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