L’archéologie du deuil de Sylvie Fabre G.

Née à Grenoble en 1951, Sylvie Fabre G. est Professeur de lettres à Voiron, en Isère.Elle anime ponctuellement des ateliers d’écriture, participe à de nombreuses lectures, rencontres, expositions et travaille souvent en collaboration avec des peintres, graveurs  et photographes.

Née à Grenoble en 1951, Sylvie Fabre G. est Professeur de lettres à Voiron, en Isère.

Elle anime ponctuellement des ateliers d’écriture, participe à de nombreuses lectures, rencontres, expositions et travaille souvent en collaboration avec des peintres, graveurs  et photographes. Le recueil Frère humain, ici commenté, est paru aux éditions L’Amourier
en 2012. Il a reçu le Prix Louise-Labé 2013 – un prix qui récompense des auteurs n’ayant  pas encore accéder à la notoriété.
Frère humain
pleure la disparition d’un frère. L’ivresse trop répétée l’a, semble-til, peu à peu  détruit. La poésie n’est pas à la hauteur de la douleur du deuil.

la mort préfère l’alcool au poème
frère humain
toute ta vie tu es mort sans cesse


Mais au-delà de cette douleur – ou plutôt en elle –, la poétesse s’installe dans le temps sans sens de celle qui reste, qui survit au frère regretté. Il aura été, comme chacun de nous, une des ‘‘roses filantes de la finitude’’.

Roses” parce qu’on aurait pu y croire – croire qu’avec le temps la vie apporterait une réponse. Et “filantes” parce qu’on ne la voit (la vie) que quand la mort déchire la nuit de l’existence : les étoiles filantes sont des étoiles mortes.

Alors, les pleurs du poème tentent en vain de combler quelque chose. N’importe quoi ferait l’affaire, mais il n’y a pas de “quoi”, rien que de l’extinction. Et la plainte est si haute qu’elle cogne page après page sur cette si vieille découverte relevant de ‘‘l’archéologie d’une chair terrestre’’. Quelques vestiges.

nul destin, seulement des limites
frère humain mort de mélancolie
la mort ouvre le monde de l’absolu réel

Lequel consiste en son inconsistance, en une perpétuelle dérive vers l’absence que l’on n’aurait jamais dû quitter. Mais, paradoxalement, ces “limites” – arriver à buter sur la mélancolie comme être – sont pourtant une sorte de victoire contre l’illusion. Ce qu’illustre par un étrange trajet en voiture sur une route (une vie ?) verglacée :

tu étais là, tu conduisais
en conquérant des limites
dans la sauvagerie du périssable

Enfin, troisième découverte mise à jour par la fouille des pleurs sur ce frère qui a su vivre “en simple invité […] la vie, reine inconsistante”, cette évidence qu’on passe son temps à tenter d’oublier :

dans l’inachevé nous allons
et finissons dans l’inachevé

Ce recueil est bouleversant (c’est-à-dire juste, trop même) en ce que l’écriture se récuse sans pouvoir se taire.

la délivrance
n’est pas dans le poème

Les mots se contentent de se condenser. La vie – un phénomène météorologique, la formation de fronts froids d’où “la neige neige” des poèmes glacés de peine.


Dans sa bouche, la mort
neige des enfances de mots
des rêves qui fondent
au coeur du temps

 

A propos de l'auteur, Vincent Rouillon:

Docteur de l'EHESS en philosophie des arts, compositeur, rédacteur de la FNCC

Extrait de la Lettre d’Echanges n°115 (mi-novembre 2013),

Lettre électronique de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC)

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