Ito Naga, des astres et des hommes
Né en 1957, Ito Naga est astrophysicien. Il collabore régulièrement à la revue italienne Sud. Il a publié trois recueils de poésie chez Cheyne Editeur, collection “Grands fonds” : Je sais (2006), Iro mo ka mo, la couleur du parfum (2008) et NGC 224 (2013). C’est ce dernier recueil qui est ici présenté.
Ito Naga utilise deux télescopes pour sonder l’incompréhensible : celui de l’astrophysien et celui du poète. Le premier permet de scruter l’univers cosmique « embrumé, nébuleux, voilé, obscur » comme un dictionnaire de synonymes (on utilise le ciel, on ne le comprend pas), l’autre la galaxie humaine – « la région de l’espace au coin de la rue ». Et la conjugaison des deux dévoile un étrange jeu de miroir entre les astres et nous, comme « ce soir, dans l’air bondé du métro, tous ces volumes de pensée juxtaposés ». Le poète astrophysicien se pose cette question : la grande galaxie en spirale étiquetée NGC 224 – titre de son recueil – est à deux millions d’années-lumière de la nôtre : « C’est beaucoup ou ce n’est pas beaucoup ? » Cette distance est-elle plus grande ou plus petite que celle séparant « les volumes de pensée » singuliers des voyageurs du métro ? Il faut s’inspirer de l’observation des planètes pour approcher les deux vertiges d’infini qui nous englobent, intérieur et extérieur. Dans les deux cas, dit-il, « je ne comprends pas où nous sommes ». Dans les deux cas, « on se sent parfois comme un chien. On comprend et on ne peut pas répondre. »
Mais quel rapport entre l’instable vie humaine et la mécanique réputée inaltérable des astres ? Peut-être celui-ci : la logique du ciel est appréhendée comme une cause, comme un principe, de même que celle de l’homme, qui, lui aussi, se voit comme une cause, glosant sur son libre arbitre. Erreur. Ce raisonnement : « En ce moment même, comme à tous les autres, partout dans l’univers, des mécanismes sont à l’oeuvre avec une logique qu’entraperçoit à peine toute notre science rassemblée. Il n’y a que des conséquences. » La « conséquence » qu’est l’infini galactique est aussi obscure que la conséquence humaine. L’une et l’autre s’entre-signifient.
Par exemple, « le ciel est un premier pas vers l’abstraction » – vers les mots qui nous font sans nous dire. Par exemple : « Il y a une région en haut de l’atmosphère terrestre où les molécules s’échappent et l’air se termine. Une région un peu mélancolique », bien ressemblante à ces confins de nous-mêmes où s’amenuisent nos sentiments, nos espoirs, notre goût de continuer. Par exemple encore : « Le soleil est indispensable à la vie. La lune, elle, ne l’est pas. C’est ce qui la rend attachante », tout comme est attachante l’humanité, pourtant si souvent néfaste à la vie. Et aussi, parlant du soleil : « A peu près pendant onze ans, des taches sombres se multiplient à sa surface puis disparaissent. » L’humanité ne se couvre-t-elle pas elle aussi régulièrement d’ombres qui ne se dissipent que pour revenir, de guerre en guerre, de pleurs en pleurs ? Et nos existences, au cours desquelles se configurent inexplicablement des fractures de malheur ou des rayons de joie, à l’instar de ce qui se passe au ciel ou dans le miroir inversé des insaisissables logiques célestes dans les cours d’eau ? Dans son écriture, qui sonne avec la même naïveté que Le Petit Prince jointe à la rigueur légère des écrits épistémologiques de Bertrand Russel, Ito Naga le note ainsi : « Comme à la surface d’un torrent, les choses se mettent en place pour former de petits tourbillons de problèmes. Ou de bonheur. » Oui, « on se sent parfois comme des chiens », surtout en lisant NGC 224 : son texte nous fait comprendre sans qu’on puisse dire, en effleurant les angles aveugles de la science et de la poésie.
Vincent Rouillon
Docteur de l'EHESS en philosophie des arts, compositeur, rédacteur de la FNCC
Extrait de la Lettre d’Echanges n°107 (juin 2013),
Lettre électronique de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC)