Maram Al-Masri, réfugiée poétique par Vincent Rouillon

  La poétesse syrienne Maram al-Masri, née en 1962 à Lattaquié, vit en France. Un pays dont elle a choisi la langue, aux côtés de la sienne.

  3035La poétesse syrienne Maram al-Masri, née en 1962 à Lattaquié, vit en France. Un pays dont elle a choisi la langue, aux côtés de la sienne.


La Syrie, son chant. Bien des poètes syriens ont choisi d’écrire en français, nous faisant ainsi participer à l’incomparable puissance poétique de la langue arabe. Le don de la poétesse Maram al-Masri est plus précieux encore, car non seulement elle écrit dans les deux langues, mais elle ‘‘se traduit”.
Se traduire : offrir et s’offrir au croisement de deux systèmes symboliques usuellement exclusifs : être à la fois mystique et agnostique, sage et philosophe, poète avant-gardiste et aède de toujours... En confiant aux deux langues la profondeur de son écoute et la plénitude fragile de son chant, elle confère généreusement au français le statut de langue d’accueil pour les réfugiés poétiques.

Qu’est-ce qu’un(e) réfugié(e) poétique ? C’est une personne qui fuit tous ceux qui cultivent « la plante de la peur » et réussit, par le poème, à échapper au « géant » multiforme qui cadenasse les vies « afin que le rêve ne puisse pas s’enfuir en souliers de satin rouge ». C’est une épouse qui pleure et comprend : « Un mari a forcé la vie à m’oublier ». C’est un errant qui porte partout son petit bagage triste : « Chaque fois / que j’ouvre ma valise / il en sort de la poussière ».

L’écriture de Maram al-Masri, violemment signifiante, recueille des traces dont la pureté de trait dit tout du poids de l’être qui les a déposées – la nécrose irréversible de l’âme derrière le regard terne, l’incapacité d’être derrière le sourire contraint, la vérité du désir derrière la séduction standardisée, la beauté du plaisir au-delà de la brutalité. C’est avant tout une poésie des femmes, dénonçant le monde immense d’irrespect, de violence et de non-reconnaissance dans lequel elles sont contraintes de vivre. Il y a des douleurs inacceptables qui étreignent les femmes dans toutes les civilisations, telle est l’évidence que démontre l’enquête poétique (pudeur et vérité) Les Ames aux pieds nus. De l’espoir aussi. Et s’entrevoit un monde inconnu, fait de beaucoup, beaucoup de respect et d’un petit peu moins de solitude, de vieillesses isolées, d’unions forcées, de viols dissimulés.

La révolte pour la condition des femmes – rigueur légère, colère retenue – n’ignore pas que l’universelle domination masculine sur les femmes forme la matrice de toutes les oppressions interhumaines, de race ou de classe – leur grammaire première. « Ce ne sont pas que les femmes qui sont victimes, mais aussi des peuples, […] les dominés, les humiliés de toute nature. » Maram al-Masri ajoute : « Il existe une issue, une sublimation de toute cette misère subie, … c’est la poésie », cette parole libre qui peut refaire autrement le monde et transmuer la douleur en désir, le désir en plaisir et la jouissance en partage de l’âme : « Qui de nous deux crée l’autre / elle ou moi ? / ne suis-je pas un passage vers elle ? / n’est-elle pas un passage vers moi ? » Echo de Sapphô. Du Cantique des cantiques. Du mystique médiéval Ibn Arabî.

En décrivant la dictature du désir dépossédé (« Quelle sottise ! / Au moindre grattement à la porte de mon coeur / il s’ouvre. »), Maram al-Masri s’interroge sur la liberté, condition de l’amour. « Est-ce un crime de vivre dans un pays / où on pend par le cou / la liberté ? » Faut-il partir ? Résister ? Comment ne pas penser à la Syrie d’aujourd’hui, où s’avance le noir d’une répression affolée et affolante ?

 

Vincent Rouillon, docteur de l'EHESS en philosophie des arts, compositeur, rédacteur de la FNCC

Extrait de la Lettre d’Echanges n°79 (décembre 2011), lettre électronique de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC)


Les citations sont extraites des recueils :

Les Ames aux pieds nus, traduit de l’arabe par l’auteure, (éd. Le Temps des cerises, 2009),

Cerise rouge sur un carrelage blanc, traduit de l’arabe par François-Michel Durazzo en collaboration avec l’auteure (éd. Phi, 2003),

Par la fontaine de ma bouche, traduit de l’arabe par l’auteure en collaboration avec Bruno Doucey (éd. Bruno Doucey, 2011).

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