Les trois fondateurs des religions chinoises, s’ennuyant un jour au ciel, décidèrent d’aller faire un tour sur la terre. Assoiffés par le voyage, ils aperçurent dans un lieu solitaire une source près de laquelle un paysan labourait. Ils envoyèrent Bouddha, accoutumé à mendier, demander au paysan l’autorisation de se désaltérer à la source. Bouddha se présenta.
- Puisque te voilà, dit le paysan, je consens volontiers à te donner à boire si tu peux répondre à une question. D’où vient que tu prétends les hommes égaux et libres mais que dans tes monastères le père abbé est au-dessus des autres ?
Bouddha reste coi. Lao Tse s’avança alors et se présenta à son tour.
- Vous autres taoïstes, demanda le paysan, vous prétendez posséder le secret de l’élixir de longue vie. D’où vient que vous n’en avez point fait bénéficier vos parents qui sont morts ? Etes-vous de mauvais fils ou de grands menteurs ?
Voyant ses deux compères en mauvaise posture, Confucius s’offrit à répondre aux questions du manant.
- Bon, reprit celui-ci, tu enseignes qu’il ne faut point quitter ses vieux parents, mais tu as passé ta vie loin d’eux, à vagabonder de prince en prince. Comment expliques-tu cela ?
Confucius à son tour resta sec devant la malice du pauvre paysan.
- Allons, dit celui-ci, désaltérez-vous si la soif vous dessèche. Mais ne prétendez plus être au dessus du commun quand votre sagesse est si vite démentie et vos leçons si vite oubliées.
Source : Claude Roy, La Chine dans un miroir, La guilde du livre, 1952
Nous, nous avons les experts. Je les écoute, les lis, je veux comprendre. En Italie, berceau de la Renaissance, en Grèce, berceau de la démocratie, on a leur a donné le pouvoir. A l’inverse de Bouddha, de Lao Tse et de Confucius, ils ne nous soignent pas avec des mots mais avec des chiffres qui partent en fumée comme les signaux des indiens qui, eux au moins, signalaient l’arrivée des cow-boys.
Yvon Le Men:
"En Bretagne, la parole est forte : les conteurs, les chanteurs, il existait donc un certain terreau. L’écriture, c’est la solitude et l’absence. La scène, c’est la présence, le partage. J’ai besoin de ces deux chemins. »
Depuis son premier livre Vie (1974), écrire et dire sont les seuls métiers d’Yvon Le Men. Ce poète breton, né en 1953 à Tréguier, va à la rencontre des amoureux de la poésie pour partager avec le plus grand nombre sa passion des mots : dans les écoles, les salles de spectacles, et bien sûr au festival Étonnants Voyageurs, où il se fait le passeur des poètes et des écrivains du monde entier. Programmateur aux côtés de Michel Le Bris, il y instaure dès 1997 un espace dédié à la poésie. De sa chronique hebdomadaire publiée de 2006 à 2008 pour le journal Ouest France, il a tiré un livre, Le tour du monde en 80 poèmes : une anthologie de 80 poèmes qu’il commente, fort de plus de trente ans d’expérience et de rencontres poétiques. Yvon Le Men, avec son incroyable ouverture au monde, ne cesse de prouver que la poésie ne s’arrête pas aux frontières.
Il est lui-même l’auteur d’une œuvre poétique importante à laquelle viennent s’ajouter quatre récits : Le petit tailleur de short (1996), La clé de la chapelle est au café d’en face (1997), On est sérieux quand on a dix-sept ans (1999), Besoin de Poème (2006), deux romans, Elle était une fois (2003), Si tu me quittes, je m’en vais (2009) et un recueil de nouvelles Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public (2012). Proche du monde et surtout des êtres qui l’entourent, il puise son inspiration dans les événements qui ont jalonné son existence, dans les émotions vécues, et porte de sa voix une sincérité sans pareille : « On peut mentir dans la vie mais pas dans un poème ». Écrire, c’est aussi un travail de mémoire, comme pour redonner vie à ceux qui ne sont plus là. Pour Yvon Le Men, ce souffle vital est l’essence même de la poésie : « la poésie pour moi, c’est être au monde encore plus, ce n’est pas une évasion du monde ». En résulte une sensation vibrante qui émane de la lecture de ses textes : on se rappellera de l’émotion palpable qui s’empara de la salle lors de la poignante lecture de Chambres d’Echo par Denis Podalydès lors du festival en 2008.
Ses dernières publications:
La langue faternelle, Diabase (2013)
Il fait un temps de poème Filigranes (2013)
Sous le plafond des phrases Editions Bruno Doucey (2013)
Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public Flammarion (2012)