Mathieu Brosseau, poète du ça

Présentation de Ici dans ça, de Mathieu Brosseau, par Vincent Rouillon 

Né en 1977 à Lannion, Mathieu Brosseau est aujourd’hui bibliothécaire à Paris. Publié dans plusieurs revues (Action Restreinte, L’Etrangère, Owerwriting, Fusées, Ce qui secret, Ouste, etc.), il anime depuis 2006 la revue en ligne Plexus-S.
Il participe à de nombreuses lectures publiques, dans des bibliothèques (à Lyon notamment), dans des librairies (MK2 Quai de Loire, Actes Sud Parc de la Villette…) ou dans des centres d’animation. Il obtient une bourse de création du Centre national du livre en 2010. Ici dans ça
(éd. Le Castor Astral, 2013), le recueil commenté ci-contre, est sa dernière publication.

C’est à propos de ce qu’il advient quand l’homme (sa raison, ses mots) n’est plus la mesure de toutes choses. Alors, il y a le ça, énorme, aveugle et, risibles à côté, les mots avec lesquels on croit pouvoir lui échapper. Mais bon, on sent bien qu’à négliger la puissance de ce que Mathieu Brosseau appelle « la zone animale », on se leurre, que pendant que la conscience invente « les historiettes du dire », « ça gueule dans les carcasses ». D’où de projet : « Il faut faire avec ça. Je me parle de soi. » Ce qui donne notamment ceci : « J’habite ma langue, qui habite ma gueule, qui habite ma tête, qui habite mon corps, qui habite l’entrecorps, qui habite ton corps, qui habite ta tête, qui habite ta gueule, qui habite ta langue, qui t’habite, j’habite ma langue qui t’habite. »

Ou encore : « Là, ici dans ça, sur la route, se défaire du ça, la nouvelle cosmologie du désordre, d’un nouvel ordre, celui de l’antithèse, la tête à la place des pieds. »

Rien n’est facile quand on parle d’‘‘Ici dans ça’’, « car il s’agit bien de cela, de voir que le rien est la cause du possible et qu’on nous a laissés comme ça, bêtes sans cri ». Ce rien dont il n’y a rien à dire, est énorme. « C’est précisément l’impensé qui fait poids. » Et l’auteur se moque un peu du lecteur qu’il emmène à grandes phrases, parfois drôles, toujours vertigineuses : « Tu fais semblant qu’il faut être alors qu’il faut dénaître. » Puis bienveillant : « Tu t’en rends compte, tu laisses la place aux animaux parleurs. » Et un peu perdu : « Tu t’es toujours demandé s’il y avait des mots sous tes pas. »

Tout est différent quand on parle d’Ici dans ça. Là, les mots ne sont plus des outils pour dire les choses mais des réalités. Dans la parole commune, les mots sont « domestiques », écrivait Sartre, alors que pour le poète, « ils restent à l’état sauvage ». Ce qu’explicite Mathieu Brosseau ainsi : « Il est question de l’emplacement de la pensée. Et du moment toujours précis où elle se retourne.» A ce moment surgit le ça tellurique, si peu dicible que le poète de dénomme en le désignant par « (…) ». Et alors il faut lire en travaillant à combler ce mot-ponctuation, comme dans ces exercices où il faut remplir des phrases trouées de pointillés :

« qu’est-ce que mon silence vient faire là-dedans, quand je ne dis rien, qu’en est-il de (…) »

« la caractéristique irrémédiablement extérieure de la mort me ramène à la (…) »

« il paraît qu’il y a une peine à en mourir, il paraît qu’ils appellent cela mélancolie, comme du jamais vu, tu veux retourner à la (…) »

Etrange recueil, mais qui a son histoire, ses ancêtres. On pense à Graines et Issues de Tristan Tzara, à L’Innommable de Beckett ou encore à La Métamorphose de Kafka. Et bien sûr à Freud, avec sa célèbre théorie du Ça et du moi. Le livre fermé, le moi, précisément, est un peu perdu. Tout lui semble différent, en négatif : les blancs des savoirs et la lumière des certitudes sont devenues de grandes surfaces noires alors qu’inversement des formes étranges et sombres, jusque-là à peine discernées (on se protège comme on peut), surgissent et menacent, surexposées.

Bibliographie:

La Confusion de Faust (éd. Le Dernier Télégramme, 2011)
Uns, avec des illustrations par Winfried Veit, préface de Jean-Luc Nancy (éd. Le Castor Astral, 2011)
Et même dans la disparition (éd. Wigwam, 2010)
La Nuit d’un seul (éd. La Rivière Echappée, 2009)
L’Espèce (éd. Mots tessons, 2009)
Dis-moi (éd. La Canopée/La Rivière échappée, 2008)
Surfaces : journal  perpétuel (éd. Caractères, 2003)
L’Aquatone (éd. La Bartavelle, 2000)

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Vincent Rouillon

Docteur de l'EHESS en philosophie des arts, compositeur, rédacteur de la FNCC

Extrait de la Lettre d’Echanges n°113 (mi-octobre 2013),

Lettre électronique de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC)

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