Témoignage – Manifeste d'un enseignant et poète, Vincent Calvet

 

J'exerce depuis 9 ans en tant que professeur des écoles et depuis cinq ans en tant qu'instituteur spécialisé dans le secteur médico-social, en IME (instituts médico-éducatifs, plus précisément). Mes élèves sont des adolescents ou pré-adolescents déficients intellectuels légers avec troubles associés (troubles du comportement, psychoses...). Ce sont des élèves qui ont un retard intellectuel global. Le retard dans l'acquisition du langage oral et écrit fait partie de la déficience. J'utilise la poésie comme médiation afin de favoriser un retour de ces élèves vers les apprentissages scolaires, en particulier la maîtrise de la langue, l'écriture. Chaque année, je monte un projet autour de la poésie et j'organise un Printemps des poètes dans mon établissement.

Serge Tisseron dit souvent qu'on ne transmet bien que ce que l'on pratique soi-même. J'avais une pratique de la poésie bien avant de devenir instituteur. J'ai commencé à lire de la poésie au collège. J'ai commencé à en écrire à partir du lycée. Vers l'âge de vingt ans, j'ai commencé à montrer ce que j'écrivais à des professeurs. J'ai participé plusieurs fois au prix Arthur Rimbaud quand j'avais entre 20 et 22 ans, prix que je n'ai pas remporté, mais qui m'a permis de publier mes premiers poèmes dans des anthologies collectives éditées par la Maison de la poésie de Paris. Il a fallu attendre quelques années pour que je publie mon premier recueil, Solitude des rivages, en 2006, aux éditions Encre et Lumière, grâce au grand prix de la ville de Béziers. Deux ans plus tard, en 2007, j'ai obtenu le Prix de la Vocation qui m'a aidé à me faire un peu plus connaître. La Haute Folie des mers a été publié aux éditions Cheyne, ce qui a été une étape importante pour moi. Par la suite, j'ai pu publier des recueils chez d'autres éditeurs (Rafael de Surtis, Trames, Encres Vives, éditions du Petit Pois, Gros Textes) et dans quelques revues. En 2009, j'ai rencontré Paul Sanda avec lequel j'ai fondé la revue Mange Monde qui en est actuellement à son sixième numéro. Si j'ai eu envie d'utiliser la poésie dans mon travail d'enseignant, c'est par ce que j'en avais une pratique personnelle. Je savais de façon intuitive que la poésie était quelque chose de très important pour le développement personnel, intellectuel. Il eut été égoïste de ma part que de ne pas songer à le transmettre.

Si j'ai voulu être instituteur, et non professeur de français, c'est qu'il me semblait que le travail d'instituteur était plus proche de la réalité sociale. J'avais envie d'exercer un métier qui soit au plus près de la vie des vrais gens, du peuple. Je voulais transmettre la poésie là où c'était le plus urgent. Ensuite, j'ai voulu être instituteur spécialisé car je voulais être auprès des élèves les plus en difficulté. Le recours à la poésie dans le secteur médico-social reste encore assez rare. J'ai découvert récemment le travail de Patrick Laupin qui pour moi est un magnifique exemple. Mes références pour l'enseignement de la poésie à l'école, outre Laupin, sont surtout celles concernant les poètes-pédagogues, comme Jean-Pierre Siméon, Bruno Doucey ou Georges Jean. Je me suis beaucoup intéressé également aux travaux de Serge Boimare et à ceux de Bernard Devanne.

Avant de me lancer dans des projets poésie en IME, j'avais déjà pratiqué les ateliers d'écriture poétique dans le milieu ordinaire, avec des élèves d'une petite école rurale de l'Aubrac, et cela avait plutôt bien fonctionné. Les élèves du milieu rural isolé et agricole sont très ouverts à toutes les propositions culturelles, car cela est souvent très nouveau pour eux et donc motivant. Ce sont les adultes, dans ces milieux-là, qui sont les plus fermés à la poésie. En arrivant à l'IME de Saint-Laurent d'Olt, je ne me suis pas lancé d'emblée dans la poésie, il m'a fallu un temps d'observation. Mais j'ai fini par me lancer et les résultats ont été au rendez-vous.

J'ai mis en place des ateliers d'écriture poétique partant des textes. Le but de ces ateliers est de familiariser les élèves avec un type de texte qu'il connaissent peu, le poème, et de leur démontrer qu'ils peuvent, eux aussi, malgré leurs difficultés qui sont grandes, produire des poèmes, des textes qui soient valables d'un point de vue poétique. Pour que ce travail porte ses fruits, il faut le faire au moins une fois par semaine. Chaque semaine, donc, je présente un texte. D'abord je le lis à voix haute. Ensuite je le fais lire par les élèves. Collectivement, nous comprenons le texte. Il s'agit, par une discussion collective, de faire émerger un sens possible du texte. Il ne s'agit pas de faire un commentaire détaillé. On met en lumière un point particulier de ce texte. Cela peut être un thème, un procédé d'écriture, une figure de style. Ensuite, je m'appuie sur ce point particulier qui a été mis en lumière pour formuler une consigne. La consigne doit être la plus ouverte possible : un paramètre fermé, les autres laissés ouvert. Il ne s'agit en aucun cas de production libre : les élèves ont une consigne suffisamment précise mais ouverte, ils peuvent s'appuyer sur le texte qui a été lu (et qui doit être là comme référence, et non comme modèle à imiter) pour construire leur propre texte. La phase d'écriture est en général individuelle. Parfois, elle peut être collective, mais c'est assez rare. Il faut souvent aider l'élève à démarrer, on va lui suggérer un début, une amorce. Pour certains, il faudra passer par la dictée à l'adulte. L'élève ne doit pas être laissé seul face à sa feuille. Il faut être avec lui, le questionner, faire émerger des idées par le dialogue. Tout ce qui pourra faciliter le passage à l'écriture doit être utilisé. Une fois les textes rédigés, je les relis avec eux. Je vérifie d'abord que la consigne a été respectée, même si ce n'est pas essentiel (un texte qui passe à côté de la consigne peut se révéler néanmoins intéressant). Je corrige les fautes d'orthographe et la ponctuation, afin que les élèves puissent mettre le texte au propre. En fin de séance, les élèves lisent leurs productions, ils les partagent avec leurs camarades. C'est un moment souvent intéressant où l'élève peut prendre conscience de l'effet produit par son texte sur un auditoire.

Dans mes ateliers d'écriture, depuis quatre ans, j'ai surtout privilégié la poésie moderne et contemporaine, mais j'ai pu faire parfois des incursions dans un patrimoine un peu plus ancien. Je me suis surtout cantonné aux poètes français. Il ne faut pas avoir peur d'aller vers des auteurs réputés difficiles. Bien sûr, il faut oser aller à contre-courant de l'idéologie officielle de l'Éducation Nationale qui veut nous écarter de la littérature la plus exigeante pour nous cantonner à une littérature de jeunesse souvent indigente. Des auteurs comme Henri Michaux, Lautréamont, Gherasim Luca ou Benjamin Péret fonctionnent très bien avec des élèves d'école primaire.

Un des points forts du projet, chaque année, était la publication des poèmes des élèves dans la presse locale de l'Aveyron, le journal « Centre Presse ». Ce journal est très largement diffusé dans ce département. Les élèves étaient étonnés d'être publiés, de pouvoir être lus par d'autres. Il en concevaient une certaine fierté. J'avais prévu, la quatrième année, de publier une anthologie des poèmes de mes élèves écrits depuis quatre ans aux éditions du Soir au Matin de Pierre Soletti. Le projet n'a pas aboutir car la moitié des textes ont été censurés par le coordonnateur pédagogique de l'établissement et que la somme prévue ne m'a finalement pas été donnée par la direction. Quand vous mettez en place des projets ambitieux de ce type, il n'est pas rare que vous suscitiez des jalousies et qu'on vous mette des bâtons dans les roues. C'est inévitable.

Chaque année, le point fort était la venue d'un poète pendant une journée entièrement consacrée à la poésie. Les deux premières années, j'ai travaillé avec le poète Pierre Soletti. La troisième, c'était avec David Dumortier, et la quatrième avec Yves Gaudin. Les élèves, au cours de l'année, ont travaillé sur les recueils du poète invité. Ils ont également correspondu avec le poète. Cette rencontre avec un poète en chair et en os est quelque chose d'important car les élèves comprennent que la poésie est quelque chose de vivant qui dépasse largement le cadre scolaire. Dans le choix des poètes invités, il convient, je pense, de bien choisir l'intervenant. Il vaut mieux éviter les vieux poètes aigris, misanthropes ou intellectualistes. Il faut que cette rencontre ne soit pas décevante ou contre-productive. Les élèves doivent en sortir avec une idée renouvelée de la poésie, avec le sentiment qu'elle est quelque-chose qui va dans le sens de la vie, de la jeunesse de l'esprit, d'un rapport renouvelé au monde et aux autres.

L'enseignement de la poésie en IME comporte un intérêt évident qui est d'amener les élèves à l'écriture. Une écriture plaisir. Souvent, les élèves d'IME sont bloqués avec l'écrit. C'est une activité qui leur est pénible, qui les angoisse. J'ai souvent vu des élèves qui refusaient d'écrire car ils ne voulaient pas se confronter à un échec. Les ateliers d'écriture poétique leur apprennent que l'écriture peut être une activité dans laquelle ils s'expriment et prennent du plaisir. L'autre intérêt de ce type de projets et de ramener les élèves vers le culturel, aspect qui souvent est négligé dans les IME où la vision dominante est purement utilitariste. On considère souvent que la culture, ce n'est pas pour eux. Aussi, on les prive de la culture dans ce qu'elle a de meilleur. On croit bien faire, d'ailleurs, en ne leur proposant rien de culturel. Pour moi, c'est mettre les choses à l'envers. Au contraire, il faut miser sur le culturel avec ces élèves que tout éloigne du culturel. C'est là où les élèves ont le moins accès au culturel qu'il faut le leur amener en priorité. Si nous ne le faisons pas, qui le fera ?

Jean-Pierre Siméon, dans ses écrits, évoque souvent ces représentations fausses de la poésie qui sont souvent un obstacle à sa diffusion plus large, représentations qui sont issues de l'école. Il est vrai que beaucoup d'enseignants du primaire ont une vision très floue de la poésie, et donc il leur est difficile de transmettre quelque chose qu'ils ne comprennent pas, quelque-chose contre quoi ils ont des préjugés. Les professeurs des écoles de la génération IUFM, je dirais, sont encore plus ignorants que la génération d'avant, celle issues des EN, dont la culture était souvent plus large. Le concours des écoles est conçu de telle sorte que les littéraires sont pénalisés. Si on veut davantage d'instituteurs qui aient une culture littéraire, il faudra revoir le contenu du concours qui sélectionne sur les maths et aussi sur un conformisme idéologique.

Parmi les obstacles à l'enseignement de la poésie à l'école, il y en a un que Jean-Pierre Simon oublie, c'est celui de l'idéologie dominante de l'Éducation Nationale. La poésie est, à tort, considérée comme élitiste dans notre société. C'est aussi le cas dans l'Éducation Nationale. Aussi, on ne va pas spontanément y avoir recours en tant qu'enseignant (puisque l'élitisme c'est le mal, c'est ce qu'il faut combattre). Rappelons-nous qu'il n'y a pas si longtemps Meirieu préconisait d'apprendre à lire dans des notices de machines à laver (qui, elles, ne sont pas élitistes!). Ce que je veux suggérer, c'est que l'idéologie anti-élitiste de l'Éducation-Nationale, son bourdieusisme perpétuel, son utilitarisme stupide, son libéralisme mal assumé, tendent à discréditer la poésie comme « culture bourgeoise », « culture dominante » ou ornement inutile de l'existence. Dans ce contexte-là, un instituteur qui pratiquerait la poésie dans sa classe ne pourra être vu que comme un doux dingue, un original, quand il ne sera pas carrément taxé de réactionnaire. Il y a une part d'anarchisme a pratiquer la poésie à l'école. La poésie dérange, c'est pour cela qu'il faut l'enseigner le plus tôt possible à nos élèves. Elle leur apprendra l'esprit critique, qui ne peut se construire sans la culture, et leur permettra d'être des citoyens libres et d'échapper à toutes les manipulations, de ne pas être de simples consommateurs aveugles.

« Nul n'est assuré d'avoir perdu à jamais le pouvoir d'exprimer », me confiait récemment Pierre Oster...

 

 

Vincent Calvet est né en 1980.
Etudes de Lettres Modernes. Mémoire de maîtrise sur le thème de l’expérience du temps dans la poésie de Léon-Paul Fargue.
A publié des poèmes dans deux anthologies publiées par la Maison de la poésie à Paris : Les jeunes poètes font leur printemps (2001) et Le nouveau printemps des jeunes poètes (2002). En 2005, Grand Prix de la ville de Béziers pour Solitude des rivages (Encre et Lumière, 2006). En 2007, Prix de la Vocation de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet pour La haute Folie des mers (Cheyne, 2007).
En 2009, publication de Coquillages limitrophes aux éditions Raphaël de Surtis. Vincent Calvet est professeur d’école et exerce actuellement dans la région toulousaine. Il est également illustrateur et a réalisé diverses expositions de ses œuvres. Il dirige la revue Mange-Monde.

Bibliographie

Poésie

  • 44 grenouilles, Éditions du Petit Pois, 2013
  • Principe d’indétermination, Gros Textes, 2012
  • Continuum amoureux, Rafael de Surtis, 2012
  • Nouvelle Solitude des rivages , Encre et Lumière, 2010
    Femme-Océan ,Trames, 2010, tirage limité, avec une lithographie de l’auteur)
  • La Haute folie des mers, Cheyne, 2007
  • Solitude des rivages, Encre et Lumière, 2006
  • Coquillages limitrophes , Raphaël de Surtis, 2009, illustration de couverture de l’auteur.
  • Blasons, Encres Vives, 2009, illustration de couverture de l’auteur.

    Ouvrages collectifs
  • Visages de poésie, tome 2, Raphaël de Surtis, 2010
    Au plus nu de nos voix , Raphaël de Surtis, 2010
  • Le nouveau printemps des jeunes poètes, Maison de la poésie de Paris, 2002
  • Les jeunes poètes font leur printemps, Maison de la poésie de Paris, 2001

    Publications en revues
    Inédit-Nouveau, Lieux d’être, la Revue du Rouergue, Arachné.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.