Billet de blog 27 juin 2013

Le Printemps des Poètes

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Maria-Mercè Marçal, la sorcière en deuil d’elle-même // Par Vincent Rouillon

Née à Barcelone en 1952, la poétesse catalane Maria Mercè Marçal décéda d’un cancer en 1998, à l’âge de 45 ans. Professeure et traductrice catalane (Colette, Yourcenar, Baudelaire…), elle est l’auteure d’unequinzaine de recueilsde poésie. Jusqu’à présent nontraduite en français, le recueil ici présenté – Trois fois rebelle, aux éditions Bruno Doucey, 2013 –, propose un choix de textes, restitués en français par Annie Bats, échelonnés de 1973 (Antre de lunes) jusqu’à Raison du corps, ouvrage posthume paru en 2000. 

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Née à Barcelone en 1952, la poétesse catalane Maria Mercè Marçal décéda d’un cancer en 1998, à l’âge de 45 ans. Professeure et traductrice catalane (Colette, Yourcenar, Baudelaire…), elle est l’auteure d’unequinzaine de recueilsde poésie. Jusqu’à présent nontraduite en français, le recueil ici présenté – Trois fois rebelle, aux éditions Bruno Doucey, 2013 –, propose un choix de textes, restitués en français par Annie Bats, échelonnés de 1973 (Antre de lunes) jusqu’à Raison du corps, ouvrage posthume paru en 2000. 

On pourrait dire qu’on ne comprend pas grand-chose à cette écriture, sinon qu’elle est impétueuse, puissante de colères et de désastres qui brûlent la page, dégageant des volutes de sens épaisses, un peu mystérieuses, et dont on sent secrètement qu’elles risquent de corrompre toute possibilité d’espoir ou du moins d’oubli. Mais non. En réalité, c’est par compassion que la poétesse catalane épargne au lecteur trop de clarté. Peu en effet seraient assez solides pour faire front au courage de sa parole de détresse.
Souvent la poésie sert la vie. Elle flambe d’invention les peurs et va chercher plus haut que la langue ordinaire l’oxygène nécessaire pour continuer de vivre. Pour Maria-Mercè Marçal, la poésie sert la fin, la sienne, cet « oeuf de la mort blanche » qu’elle couve dans son corps, là, sous l’aisselle.

Le corps qui, dit-elle (poème posthume) est le

cercueil
ouvert
d’où je
proviens
il n’y
a pas
mère, d’autre naissance


Pour elle aussi la poésie seule semble pouvoir la seconder pour l’aider à mourir
au désir qui La nuit me mord
                   de son croc
                   et mon corps saigne
                   L’escalier sombre
                   du désir
                   n’a pas de rampe


Pour elle encore, elle l’aidera à identifier « l’Imposteure » qui l’habite :


Elle est en moi si profond et je ne
saurais pas m’arrêter au seuil du suicide


En revanche, il paraît improbable que le lecteur possède lui aussi la force de s’étrangler sa mort. Pour lui – et le geste semble maternel –, Maria-Mercè Marçal écrit comme nos ancêtres allumaient des feux pour éloigner, en les dérobant au regard, les fauves à l’entrée de la caverne. Puisqu’il n’y a aucun espoir de ne pas se faire dévorer, la poétesse soigne la qualité de la combustion de ses poèmes : leur lourde fumée masque à la vue, tout en les décrivant dans toute leur violence, les dangers – désirs incomblables, maladies incurables, injustices insupportables – qui nous guettent. C’est de sa vie qu’elle nourrit les flammes, pour nous protéger. Elle se nomme elle-même la


sorcière en deuil


Sorcière en deuil d’elle-même.



Vincent Rouillon

Docteur de l'EHESS en philosophie des arts, compositeur, rédacteur de la FNCC

Extrait de la Lettre d’Echanges n°108 (mi-juin 2013),

Lettre électronique de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC)

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