Résonances d'un Etonnant Voyageur: Sur la Prière // par Yvon Le Men

 Sur la prière  Tu me demandes comment prier quelqu’un qui n’est pas.La prière, le sais-tu, bâtit un pont de velours :Comme sur un tremplin on avance, on tressauteAu-dessus de pays à la couleur d’or mûrTransformés par l’arrêt magique du soleil.Ce pont mène sur les rivages de l’EnversOù tout est le contraire et où notre verbe êtreDévoile un sens que nous ne pressentons qu’à peine.Note que je dis nous. Là-bas, chacun éprouveDe la pitié pour l’autre enchaîné à la chairEt il sait que si même il n’est pas d’autre riveIl lui faut marcher sur ce pont traversant l’air. Source : Czeslaw Milosz, Terre inépuisable, Poésie Fayard, 1989.  J’ai connu une jeune femme qui priait comme si sa vie en dépendait, comme si la vie du monde en dépendait. Elle priait pour elle et pour les autres. Moi qui ne prie jamais, je l’enviais parfois. Elle habitait à l’étage, elle était plus près du ciel que moi. Au début de nos échanges, elle souhaita me convertir. Je reculai. Elle cessa de le vouloir, je posai des questions. D’où viens-tu ? Où vas-tu ?Au Maroc, l’an dernier, je rencontrai un religieux au visage puissant, lumineux…inquiétant. A la différence de la jeune femme, il voulait à tout prix me convaincre, à n’importe quel prix, au prix des doutes qui font grandir. Et malgré la beauté de son visage, la pureté de son regard, je craignais le jour où cet homme parmi la foule saurait être un homme devant la foule.

 

Sur la prière

 

Tu me demandes comment prier quelqu’un qui n’est pas.
La prière, le sais-tu, bâtit un pont de velours :

Comme sur un tremplin on avance, on tressaute

Au-dessus de pays à la couleur d’or mûr

Transformés par l’arrêt magique du soleil.
Ce pont mène sur les rivages de l’Envers

Où tout est le contraire et où notre verbe être

Dévoile un sens que nous ne pressentons qu’à peine.
Note que je dis nous. Là-bas, chacun éprouve

De la pitié pour l’autre enchaîné à la chair

Et il sait que si même il n’est pas d’autre rive

Il lui faut marcher sur ce pont traversant l’air.

 

Source : Czeslaw Milosz, Terre inépuisable, Poésie Fayard, 1989.

 

 

J’ai connu une jeune femme qui priait comme si sa vie en dépendait, comme si la vie du monde en dépendait. Elle priait pour elle et pour les autres. Moi qui ne prie jamais, je l’enviais parfois. Elle habitait à l’étage, elle était plus près du ciel que moi. Au début de nos échanges, elle souhaita me convertir. Je reculai. Elle cessa de le vouloir, je posai des questions. D’où viens-tu ? Où vas-tu ?

Au Maroc, l’an dernier, je rencontrai un religieux au visage puissant, lumineux…inquiétant. A la différence de la jeune femme, il voulait à tout prix me convaincre, à n’importe quel prix, au prix des doutes qui font grandir. Et malgré la beauté de son visage, la pureté de son regard, je craignais le jour où cet homme parmi la foule saurait être un homme devant la foule.

Yvon Le Men

 

 

"En Bretagne, la parole est forte : les conteurs, les chanteurs, il existait donc un certain terreau. L’écriture, c’est la solitude et l’absence. La scène, c’est la présence, le partage. J’ai besoin de ces deux chemins. »

Depuis son premier livre Vie (1974), écrire et dire sont les seuls métiers d’Yvon Le Men. Ce poète breton, né en 1953 à Tréguier, va à la rencontre des amoureux de la poésie pour partager avec le plus grand nombre sa passion des mots : dans les écoles, les salles de spectacles, et bien sûr au festival Étonnants Voyageurs, où il se fait le passeur des poètes et des écrivains du monde entier. Programmateur aux côtés de Michel Le Bris, il y instaure dès 1997 un espace dédié à la poésie. De sa chronique hebdomadaire publiée de 2006 à 2008 pour le journal Ouest France, il a tiré un livre, Le tour du monde en 80 poèmes : une anthologie de 80 poèmes qu’il commente, fort de plus de trente ans d’expérience et de rencontres poétiques. Yvon Le Men, avec son incroyable ouverture au monde, ne cesse de prouver que la poésie ne s’arrête pas aux frontières.

Il est lui-même l’auteur d’une œuvre poétique importante à laquelle viennent s’ajouter quatre récits : Le petit tailleur de short (1996), La clé de la chapelle est au café d’en face (1997), On est sérieux quand on a dix-sept ans (1999), Besoin de Poème (2006), deux romans, Elle était une fois (2003), Si tu me quittes, je m’en vais (2009) et un recueil de nouvelles Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public (2012). Proche du monde et surtout des êtres qui l’entourent, il puise son inspiration dans les événements qui ont jalonné son existence, dans les émotions vécues, et porte de sa voix une sincérité sans pareille : « On peut mentir dans la vie mais pas dans un poème ». Écrire, c’est aussi un travail de mémoire, comme pour redonner vie à ceux qui ne sont plus là. Pour Yvon Le Men, ce souffle vital est l’essence même de la poésie : « la poésie pour moi, c’est être au monde encore plus, ce n’est pas une évasion du monde ». En résulte une sensation vibrante qui émane de la lecture de ses textes : on se rappellera de l’émotion palpable qui s’empara de la salle lors de la poignante lecture de Chambres d’Echo par Denis Podalydès lors du festival  en 2008.

Ses dernières publications:

La langue faternelle, Diabase (2013)

Il fait un temps de poème Filigranes (2013)
Sous le plafond des phrases Editions Bruno Doucey (2013)
Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public Flammarion (2012)

 

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